A CENT PIEDS SOUS TERRE
Sorèze est bâtie à l'entrée d'une gorge formée par deux hautes montagnes, celle du Gausse à l'est, et au midi celle de Berniquaut. Parallèlement à cette dernière coule ou plutôt se précipite des plateaux supérieurs l'Orival, qui, torrent mugissant l'hiver, semble filtrer, dans les autres saisons, à travers les quartiers de roc dont se trouve encombré son lit, une eau limpide et pure comme du cristal. C'est le sentier très-inégal et très-accidenté qui tient la rive gauche qu'avait pris Isaac ; il le remonta sans parler l'espace de trois quarts de lieu, puis, l'abandonnant brusquement, se jeta dans un bois où Georges eut fort à faire pour ne pas le perdre de vue à travers les broussailles. Après avoir traversé ce bois, il se dirigea vers un mamelon évasé en forme d'entonnoir qui fut un volcan à l'époque postdiluvienne, comme l'attestent, à mesure qu'on s'en approche, les pyrites, les pierres torréfiées et les bancs de terre poreuse et bleuâtre qu'on rencontre de toutes parts.
Quand il en eut gravi les premières pentes en suivant un de?
anciens sillons ouverts autrefois par la lave, et où le pied ne foulait que des cendres, le juif s'arrêta, promena son regard d'aigle sur tous les environs, et, se tournant ensuite vers Durfort :
— Jeune gentilhomme, dit-il, personne ne nous à vus, et si tu veux retourner en arrière, il en est temps encore.
— Marche ! répondit Georges d'un ton ferme ; un Durfort ne recule pas !
— Voici ce qu'a dit Salomon, fils de I>avid et roi d'Israël : Dégage-toi comme un daim se dégage de la main du chasseur, comme des filets de l'oiseleur un oiseau pris s'échappe.
— Assez de paroles, vieillard, et marche devant moi 1
— Le souffle du sage peut-il détourner la pierre de la ronde?... Non, aon, murmura Isaac ; mais je suis innocent de
son péril. Viens, jeune téméraire, ceci est le coteau d'Hakila et la caverne d'Henguedi.
Une crevasse, parraissant produite par un éboulement, s'ouvrait à deux pas ; Isaac s'y glissa, écarta quelques noisetiers qui en fermaient le fond , et après avoir battu le briquet et allumé une torche, il montra d'un air significatif à Georges une allée souterraine s'étendant à perte de vue.
— C'est bien, dit Georges simplement; avancez, je vous suis.
Isaac passa devant lui et se mit à marcher lentement et avec la plus grande précaution, aux lueurs tremblantes de la torche* A peine eut-il fait cinquante pas que Georges comprit la nécessité d'imiter sa prudence; cette allée, en effet, vieille fissure volcanique, avait été creusée très-irrégulièrement par le feu. Tantôt elle était assez large pour y marcher à l'aise, tantôt au contraire, elle se rétrécissait à tel point qu'il semblait qu'on allait s'y engager de façon à ne pouvoir bientôt ni avancer ni reculer. Ce n'était pas la seule crainte qui eût dû troubler Georges s'il eût été faible de cœur. Il ne marchait effectivementdans ce boyau ténébreux quesur un sol de terre glaise ou de cailloux également glissants, également détrempés par les fil-
trations souterraines, entre des puits sans fond et d'énormes rochers qui menaçaient à chaque instant de se détacher de la voûte. Ce Meu sinistre, les sombres prédictions du juif, la certitude d'un péril, d'autant plus effrayant qu'il était inconnu, tout cela pouvait ébranler la fermeté d'un homme, même éprouvé, et cependant, chaque fois qu'Isaac se retourna pour l'otaminer d'un coup d'oeil, il trouva le front de Georges armé du même calme.
Autant que celui-ci pouvait le conjecturer, ils venaient de faire une lieue dans ces ténèbres, lorsque après avoir décrit une foule de sinuosités, la voie souterraine déboucha tout à coup dans une immense excavation, où la clarté de la torche subitement réfléchie par mille prismes de cristal, les éblouit. C'était une vaste salle de forme circulaire, dont la voûte étincelante semblait suspendue par magie, car elle ne reposait, en apparence, que sur une colonne d'albâtre, soudée au centre du plafond, mais qui ne touchait pas le sol. Des stalactites de toute sorte, figurant des aiguilles, des cônes, des cylindres d'argent, des champignons, des draperies et des fleurs fantastiques brillaient et scintillaient partout aux rayons de la torche sur la voûte et sur les parois.
Frappé de la beauté de ce spectacle qui réveillait vivement en lui l'enthousiasme scientifique, Georges oublia quelques instants ses préoccupations. Il contemplait avec l'intérêt du géologue et la naïve admiration du naturaliste ces pétrifications jetées par hasard dans des moules si étranges et si élégamment bizarres; la main osseuse du juif qui touchait son épaule comme une main de squelette, le rappela bien vite à la réalité*
— Veux-tu tourner ton visage vers la lumière? il en est temps encore, fui dit-il à voix basse.
Et ayant reçu la même réponse que précédemment:
— Regarde, ajouta-t-il plus bas en inclinant la torche.
— C'est l'empreinte du pied d'un homme grand et assez fort, à ce qu'il me semble, et pareil à ceux que je m'attends à rencontrer dans ces cavernes.
— Ce sont les vestiges du chacal, ou plutôt du tigre qui est dasns l'anJLre. Écoute la voix d'un vieillard, jeune rnse>nsé ! mieux vaudrais pour toi nager dans le lac avec cette colonne aux pieds, ou te précipiter la tête la première dans les puits inson^ dables que de te trouver dans ces souterrains en face de cet homme.
— Ciois-tu donc parler à un enfant qu'on effraye avec des menaces et qui tremble? Marche, te dis-je, juif, pour la dernière fois !
Isaac ne répliqua point, et s'engagea dans des passages de plus en plus étroits^de plus en plus tortueux, qui, après un assez long circuit, finirent par aboutir à un ruisseau. L'eau en était si claire que Georges ne put s'empêcher de s'arrêter pour en boire quelques gorgées dans le creux de la main : ensuite il rejoignit le juif qui suivait le cours du ruisseau sur un banc de roches formant comme un trottoir naturel. Arrivé à un endroit où les rochers se rapprochaient tellement qu'il paraissait impossible de passer outre, il traversa le ruisseau, éteignit la torche et fit entendre, à trois reprises, le cri du chat-huant.
Il s'écoula quelques minutes pendant lesquelles on ne pour rait répondre que le cœur de Georges ne battit pas un peu plus fort dans ces ténèbres. Enfin un cri semblable à celui que venait de pousser le juif s'éleva des cavités voisines, et bientôt un homme, aux bras nus et noirs et à la figure enfumée, parut avec une torche à l'entrée d'une galerie souterraine et cria d'une voix rauque :
— Es-ce toi, vieux Gaïphe?
— Oui, brave fils d'Hiram, roi du marteau et de la forge !
— Amènes-tu le mége?...
— Le voici apportant le baume de Galaad, il vient rendre la paix à celui qui souffre.
— Monsieur, dit le forgeron à Georges, entrez avec moi dans ce tonneau, embrassez le câble et ne craignez rien.
— Et le juif?..,
— 11 vous attendra là-bas dans le trou des chauves-souris et
ne s'ennuiera pas, allez 1 car partout où un juif est seul le diable lui tient compc.gnie.
Georges se mit à côté de cet homme dans la banne qui descendit avec rapidité : une étroite galerie s'ouvrait au fond du puits où elle s'arrêta : il franchit ce couloir sur les pas de son guide et se trouva tout à coup dans une salle également tapissée de stalactites, mais moins grande que celle qu'il avait déjà parcourue. Une groupe d'hommes aux bras noirs et portant des tabliers de cmr comme son conducteur était réuni dans un coin : ils chuchotaient en espagnol, s'écartèrent à l'arrivée de Georges et laissèrent voir un grabat sur lequel gisait sans connaissance le complice déguenillé de l'honnête Isaac.
11 était temps d'appeler le médecin. Épuisé par le sang qu'il avait perdu, le forçat était en train d'aller ramer dans l^autre monde. Georges à qui la pratique de la chirurgie était familière, visita la blessure, posa avec le calme et la dextérité de sa profession un appareM grossier , mais sufi&sant ; puis il fit avaler au moribond quelques gouttes d'un cordial qui le ranima comme par miracle. Celui-ci ouvrit les yeux, les referma comme s'il se fût cru le jouet d'un rêve; mais les ayant ouverts de nouveau, ses regards tombèrent sur Georges, et aussitôt cette exclamation s'échappa de ses lèvres :
— Le chirurgien de l'Eurydice!...
— Tu me reconnais donc, Jaffard?...
— Brave jeune homme ! Mais dites-moi que je ne rêve pas! et que je ne suis pas encore dans le tôlar* du diable !...
— Non, mais tu y allais d'un bon pied quand je suis arrivé !
— Ainsi, dit Jaffard, essayant de se soulever mais sans pouvoir y réussir, tant était grande sa faiblesse, c'est la seconde fois que je vous dois la vie !...
— Oui, et pour me remercier, tu as voulu me lôter, à moi, hier au soir.
' Magasin.
— Comment, c'était vous?... Ahl scélérat de juif! Ah l misérable homme d'affaires !
— Et tu m'a volé ma valise à laquelle je tenais plus qu'à la vie !...
— Aussi Dieu m'a puni ; c'est bien fait ! et je suis content d'avoir souffert comme un damné ! Yous me direz qui a tiré, monsieur; vous me le direz si je guéris et j'irai lui baiser les mains et le remercier à genoux 1...
— Jaffard, dit Georges, se penchant sur le grabat, il me faut ma valise!...
— Yous l'aurez, monsieur, vous l'aurr^z, et que la caliorne de l'enfer m'étrangle pour ce que j'ai fait hier au soir!...
— C'est le gouvernant, n'est-il pas vrai, reprit Georges à demi-voix, c'est Germain qui t'avait payé pour commettre le crime 1...
— Plus bas, monsieur \ plus bas ! et allez-vous-en vite 1 vite! sortez d'ici!...
— Ce misérable y serait-il ?...
— Il y est, et s'il vous rencontrait, vous ne sortiriez plus, vous dis-je! Ah ! que n'ai-je mes bras d'hier I Je vais défendrais seul et ils trembleraient tous ! Mais je ne peux rien I plus rien, par l'enfer et Satan, si je retrouvais seulement un quart d'heure de force !
— Ce que tu m'as pris me sera rendu ?
— Yous l'aurez ce soir, ou à l'aube au plus tard demain, à la Maison Blanche. Mais partez ! partez, au nom de Dieu !
— Demain, tu seras moins faible : fais-toi porter dans la cabane du chevrier, et je guérirai ta blessure.
— Oui, oui, mais partez vite l
Georges se disposait à suivre ce conseil lorsque des pas retentirent précipitamment dans la galerie latérale, et une voix troublée cria :
^- Éteignez les lumières !...
Lampes et torches furent éteintes aussitôt, et Jaffard dit bien bas à Georges :
n LA PESTE UE MARSEILLE
— C'est hii ! profitez de l'obscurité ; en marchant tout droit devant vous^ il est possible que vous arriviez à la banne. Si vous la manquez, marchez toujours, et ne craignez pas de vous égarer; j'ai un ami ici qui vous retrouvera.
Georges essaya d'avance à tâtons ; mais il avait fait dix pas à peine qu'il se heurta contre deux hommes qui l'arrêtèrent en miwmurant :
— Quai es (qui es tu ?)
— Le médecin !
— Restez là !
Retenu par ces deux hommes, qui lui avaient pris chacun un bras, Georges attendit avec une anxiété facile à comprendre; niais l'obscurité de ce silence lugubre, que troublaient seulement par intervalles de sourds coups de marteau, auraient ému l'âme la plus ferme. Au bout de quelque temps la même voix s'éleva un peu plus près, dans la galerie, et alors il la reconnut, disant avec un accent d'inquiétude très-vive :
— Il y a quelqu'un dans les grottes; je viens de voir passer là-bas le chien de ce maudit chevrier !
Ce mot fit batfcre le cœur de Georges.
— Le chien aura suivi le juif ou le mége, dit l'un des forgerons.
— Le mége est donc venu? reprit la voix se rapprochant de plus en plus.
— Il est au milieu de nous ; faut-il le reconduire où je l'ai pris?...
— Rallumez les torches, dit la voix. Les forgerons obéirent ; et à peine la flamme du sapin embrasé eut-elle jeté ses reflets rouges sur les murs brodés de cristallisations, qu'un cri de joie partit de l'entrée de la galerie, qui était masquée par une stalagmite énorme de couleur roussâtre et cannelée du haut en Das.
— Il m'a reconnu, pensa Georges.
Et il comprit alors, mais trop tard par malheur, le tort qu'il avait eu de mépriser les avis d'Isaac. Toutes les .conséquences
de cette imprudence se présentant en même temps à son imagination, il sentit son front et ses tempes baignés d'une sueur froide ; mais, soutenu par le souvenir de Sylvine, il ramassa toute son énergie et se prépara, par un appel rapide à Dieu, à la terrible lutte qni allait s'engager dans ces cavernes. Bientôt l'approche du péril, qui double les facultés des hommes forts, retrempa son courage ; et il était tout à fait calme et prêt à une résistance désespérée, lorsque Germain, car c'était lui, cria aux forgerons, mais en se tenant toujours dans l'ombre et en déguisant sa voix :
— Emparez-vous du mége ! c'est un traître !...
Six hommes, d'une vigueur athlétique, se jetèrent sur Georges, qui abattit les deux premiers, et aurait échappé aux autres sans les cailloux humides, formant le pavé de la grotte, sur lesquels il glissa ; on lui lia fortement les pieds et les bras par l'ordre de Germain; puis, quand il fut bien garrotté, mis hors d'état de pouvoir faire un mouvement, et couché à terre :
— Quel est le puits le plus profond des grottes? demanda Germain avec une joie mal contenue.
— C'est celui qui touche à la galerie de la forge, répondirent les Espagnols.
— Eh bien , vous allez prendre cet homme, lui attacher un bloc de pierre au cou, car il faut être humain, et le précipiter dans le puits de la galerie!
— Gouvernant !... murmura Jafifard d'une voix éteinte.
— Que veut ce scélérat?
— Laisse vivre le chirurgien jusqu'à ce que je sois guéri...
— Tu guériras tout seul, ou iras bientôt le rejoindre; quant à lui, il n'aura de nous que le répit dû aux chrétiens. Je regrette qu'un prêtre ou un saint religieux ne puisse pas le préparer à la mort, mais nous ferons de notre mieux. Priez pour ce pécheur, mes frères, moi je vais dire mon chapelet, et, quand j'aurai fini... que Pieu ait pitié de son âmel
Les Espagnols s'agenouillèrent, et le murmure nasillard do leur psalmodie se mêla aussitôt à la voix hypocrite de Germam
récitant son chapelet, et au râle de Jaffard cloué sur le grabat par faiblesse, et se désespérant de voir périr son sauveur sous ses yeux sans rien pouvoir pour sa défense.