LE JOUR FATAL
Quoique madame de Saint-Cyr et sa tille fussent bien loin de se douter du périi affreux où était Georges, en entendant sonner six heures sans le voir de retour, elles commencèrent à s'alarmer. A mesure qu'il tardait, les anxiétés et les tristes pressentiments de la veille revenaient en foule troubler madame de Saint-Cyr ; et, comme la bonne dame avait le chagrin égoïste, elle exprimait tout haut ses craintes, et brisait à son insu le cœur de la pauvre Sylvine. Bientôt, n'y pouvant plus tenir, celle-ci sortit du salon où sa mère jetait des sorts avec les dés du trictrac, en secouant la tête d'un air sinistre à chaque coup, et suivie de Nore, qui semblait réfléchir ses impressions et ses alarmes sur son front soucieux, elle descendit dans l'avenue.
Troublées toutes deux par un de ces vagues pressentiments que rien ne justifie, et qui, cependant, oppressent l'âme à l'approche d'un malheur, elles marchaient très-vite et en silence. Arrivées à la grille, d'où l'on voyait se dérouler comme on large ruban la route de Sorèze à gauche, et à droite, le chemin de traverse qui montait à Durfort, elles s'arrêtèrent. Mais Nore, comme sa maîtresse, eut beau regarder de toutes parts avec ces yeux de vingt ans qui découvrent de si loin ceux qu'on aime, rien ne se montra. Et, après une longue attente, après avoir tourné vingt fois la tète en vain, et recommencé toujours avec une lueur d'espoir l'inutile tentative^ il fallut regagner la maison en soupirai?*-
A deux pas du perron, Nore, dont la physionomie avait repris peu à peu son expression résolue, quitta sa maîtresse sans rien dire. Sylvine la vit repasser au bout d'un instant au galop sur un cheval qu'elle montait sans selle, et^ devinant sa pensée, elle la remercia d'un sourire et d'un signe de tête. Persuadée qu'il était arrivé quelque nouveau désastre qui pouvait seul expliquer l'absence de Georges, la courageuse jeune fille se rendit d'abord à toute bride à la masure des trois chênes. Par ce sentiment exquis de pudeur qui accompagne toujours le véritable amour, elle retint son cheval à quelque distance et passa lentement la flûte de Pan sur ses lèvres.
A ce signal qui le rendait le plus heureux des hommes, on était sûr de voir paraître promptement Michel. Cette fois pourtant il ne vint pas. Pastour, qui eût déjà sauté vingt fois en bondissant de joie aux naseaux du cheval, ne se montra pas davantage ; enfin, les sonnailles du bouc et le chevrotement des favorites du berge»* répondirent seuls à son appel. De plus en plus alarmée, Nort, prit son parti sur-lo-champ et courut à Durfort. Là, elle apprit que Georges avait quitté le château depuis plus de quatre heures; l'officieux Valette, charmé comme tout égoïste, d'avoir à conter de mauvaises nouvelles, ne lui laissa ignorer aucune des circonstances qui avaient signalé la visite de son ancien maître et provoqué son brusque départ.
La joie de ce coquin était si évidente, il se sentait tellement heureux du malheur et des peines d'autrui, que Nore, indignée, lui tourna le dos sans rien dire et descendit à Sorèze au triple galop. Là encore nouveau désappointement. Personne n'avait aperçu le jeune Durfort, et, sans un mendiant qui la mit sur la voie, elle perdait tout à tiit ses traces. Sur les indications du vieillard, elle rentra dans les gorges et se disposait à tourner Berniquaut, dont l'ombre avait déjà envahi les pentes orientales, lorsqu'un joyeux hennissement la força de s'arrêter court. C'était Ali accourant avec mille gambades et la crmière au vent, suivi de loin par le ménétrier Vert tout essoufflé.
— M. Georges? lui cria Nore dès qu'elle l'aperçut.
— Laisse-moi reprendre haleine! Ah! quel cheval! quelle t)ête endiablée!
— Il vous a fait courir, père Bontemps ?
— C'est-à-dire, reprit le ménétrier en essuyant les flots de sueur qui inondaient ses joues vermeilles, c'est-à-dire que je ne veux de ma vie toucher à un violon, sî cet animal n'est pas ensorcelé !
— Parce qu'il m'a entendue avant vous, n'est-ce pas? C'est qu'il a l'ouïe fine!
— Dieu est juste, tu peux le dire, sarpejeu, Nore! quel musicien on aurait pu en faire, si ce n'était pas un cheval.
— Vous ne m'avez pas dit oîi est M. Georges , père Bontemps.
— Dans la montagne, chez quelque malade là-bas qui n'a pas envie de danser ; le chevrier m'a bien recommandé de l'attendre ici en me donnant à garder tantôt ce démon de cheval.
— Michel est donc avec lui !
— Mais sans doute, belle brunette! il allait rejoindre M. Georges, et tu sais bien que le brave Ossalois, ah! quel danseur! marche aussi vite que son chien.
— Merci! père Bontemps, fit Nore avec un soupir de bonheur : en m'apprenant que M. Georges n'est pas seul , vous m'avez ôté un grand poids que j'avais sur l'âme. Attendez-les tous deux ici, moi je vais reporter ailleurs la paix que vous m'avez rendue.
S'éloignant en même temps à toute bride, après avoir renvoyé à coups de fouet Ali obstiné à la suivre^ elle courut comme le vent du côté de la Maison Blanche. Étrange illusion de l'esprit humain qui, marchant à tâtons dans les ténèbres d'icibas, croit toujours à ce qu'il espère! Tandis que Nore, pleine de confiance, éperonnait son cheval jusqu'au sang pour aller rassurer les cœurs tremblants de la Sîaison Blanche, celui que le dévouement de Michel devait mettre à ses yeux hors de
danger touchait alors à sa denûère heure dans les souterrains du Calel *.
Étendu pieds et poings liés sur le sol humide de la grotte, il avait écouté avec une émotion facile à comprendre la litanie des Espagnols et l'hypocrite oraison de Germain. Aux derniers grains du chapelet, celui-ci, dont la face béate et faussa s'illuminait de joie, poussa un soupir, fit un signe de croix, et dit à ses hommes : « Allez ! il ne faut pas qu'il souffre plus longtemps! »
Les Espagnols agenouillés autour de Georges se levèrent ; deux des plus robustes le prirent par les jambes et les épaules et se mirent en marche dans la direction des puits. A ce moment, comme ils tournaient les colonnes scintillantes de la grotte, Germain, qui s'était penché pour les mieux voir, se sentit saisi par deux bras de fer^ et une voix menaçante murmura à son oreille :
— Si tu bouges, tu es mort !
La vigueur avec laquelle on l'étreignait donnait un tel poids à ces paroles que Germain, à moitié étouffé, garda le silence. La voix reprit alors :
— Commande-leur de s'arrêter I
— Halte ! balbutia Germain.
— Qu'on le détache! articula la voix d'un ton impératif. Germain hésita. Une étreinte progressive et irrésistible lui
arracha ces mots l'un après l'autre :
— Détachez le médecin I
Les Espagnols obéirent avec le même flegme, la même impassibilité qu'auparavant.
— Dis-leur, reprit alors la voix, de le conduire où ils l'ont pris!
Avant d'exécuter cet ordre, Germain, ramassant toutes ses forces, essaya de se dégager par un effort terrible ; mais contenu comme un enfant dans ces bras musculeux qui, en sa
1 Lampe, en dialecte languedocien.
resserrant avec l'élasticité et les forces d'un étau. lui ôtèrent !a respiration, il demanda grâce et fit ce qu'on lui prescrivait. Les deux sicaires, qui allaient le précipiter une minute auparavant dans le gouffre, emmenèrent Georges, et, sur un ordre imposé de la même façon, les autres s'éloignèrent avec insouciance et retournèrent à leurs travaux. Alors Germain se sentit poussé peu à peu jusqu'à l'endroit où l'on avait délié Georges ; là, enlevé tout à coup de terre et renversé sans qu'il put opposer aucune résistance, il fut garrotté solidement, couché la face contre les pierres, avec défense de bouger sous peine de la vie. Trop lâche pour désobéir, il ne fit pas un mouvement; mais, comme il écoutait avec attention, il lui sembla que Ihomme qui venait de le maîtriser s'approchait du grabat de Jaffard. Quelques mots confus arrivèrent même à son oreille, puis l'homme s'éloigna, le bruit de ses pas se perdit dans les galeries, la lampe de la grotte s'éteignit, et tout retomba dans l'obscurité et le silence.
Pendant que ces choses se passaient à cent pieds sous terre, Nore, de retour à la Maison Blanche, rassurait Sylvine et la consternait un même temps, en lui apprenant que le baron de Durfort avait vendu et dissipé les biens de son fils. Cette nouvelle fut un coup de poignard pour mademoiselle de Saint-Cyr, non qu'elle attachât aux richesses plus de prix qu'elles en méritent (ses vœux ne sortaient pas, au contraire, du cercle de l'humble ethonnête médiocrité), mais la dernière espérance de sa mère reposait sur le patrimoine de Georges ; c'était son ancre de salut; cette ancre brisée, le malheur, hélas! les entraînait à la dérive. Il fallait quitter la maison le lendemain, les suppôts de la loi allaient venir l'en chasser par les épaules. A celte idée, le sang se glaçait dans ses veines^ et elle murmurait en joignant les mains :
— Ma mère ! ma pauvre mère I quelle angoisse ! elle en mourra!...
Par une singulière opposition, due à la différence des caractères et surtout à la mobilité du sien, madame de Saint-Cyr
entrait en ce moment au salon toute radieuse ; elle venait d'interroger le destin, sous les tilleuls, avec les dés du trictrac : les cubes d'ivoire^ auxquels elle croyait comme aux articles du Symbole, lui avaient fait des réponses superbes, et la joie brillant sur son front en effaçait presque les rides.
— Sais-tu ce qu'ils m'ont prédit? disait-elle à sa fille en essuyant ses lunettes et hochant la tête d'un air mystérieux.
— Non, ma mère, répondit Sylvine distraite et l'œil fixé sur l'avenue.
— Les dés viennent de m'annoncer ton mariage d'abord ; seulement, ce qui m'étonne, c'est que les cartes, tout en confirmant la prédiction, s'obstinent à te donner pour époux le roi de trèfle, qui n'est pas un jeune homme!
— Il a probablement l'âge de Georges, dit Sylvine souriant malgré sa tristesse.
— Oh ! bien davantage, ma chère enfant, c'est un vieillard !
— Alors elles se trompent.
— Quand elles sont d'accord avec les dés, les cartes ne se trompent jamais.
— J'espère bien qu'elles feront une exception en ma faveur. Et puis, maman?...
— Je viens de voir clairement la fin de nos ennuis ; fin que j'ai rêvée cette nuit, au surplus... un vaisseau à la voile!
Sylvine tourna la tête, et sa mère, continuant sans remarquer son trouble :
—- Et pour couronner l'œuvre, les dés m'ont fait toucher du doigt cet héritage qui m'est annoncé depuis si longtemps.
— Yoici qui vaut mieux, dit Sylvine en prêtant l'oreille, car elle avait reconnu le galop d'Ali.
Madame de Saint-Cyr, qui n'écoutait pas avec le cœur, lui soutenait déjà qu'elle s'était trompée, lorsque Georges se précipita dans le salon, leur prit les mains et les serra avec force, mais sans parler. Sylvine devina tout à son émotion et frémit. Madame de Saint-Cyr ne s'aperçut que du désordre de sa toilette, et, montrant ses habits souillés de poussière et de boue :
— Que vous est-il donc arrivé, mon cher enfant ? demandât-elle.
— Oli ! presque rien. . . un accident, ma tante, qui n'a pas eu de suites graves, heureusement, dit-il, en regardant Sylvie.
— Raconte-nous cela bien vite, mon ami !
— Après souper, ma tante, si vous le permettez.
Ce repas fut beaucoup plus gai qu'on ne devait s'y attendre dans des circonstances pareilles. Sous le charme fatidique de ses dés et des cartes, madame de Saint-Cyr voyait tout en rose; Sylvine, heureuse du retour de son amant, avait repris une partie de sa sérénité, et oubliait les alarmes que venait de lui causer ce long retard ; et, comme tous les hommes échappés à un grand péril, Georges sentait la joie déborder de son cœur en se retrouvant sain et sauf près delà femme aimée. L'implacable curiosité de la bonne dame aurait seule pu troubler le bonheur de cette soirée; mais Georges l'éluda si adroitement, et, en glissant sur la visite faite à son père, sut montrer tant de confiance, que le nuage noir du lendemain disparut à ses yeux; elle mit ses lunettes, prit un volume dépareillé du Cynis, de mademoiselle Scudéry, qu'elle avait lu vingt fois, et, tandis que Sylvine et Georges causaient à voix basse, elle ne tarda pas à s'endormir dans son fauteuil au bruit du rouet de Nore, et rêva qu'un diablotin tirait la queue du procureur et qu'elle faisait un feu de joie du papier timbré du sergent.
Ainsi s'écoula cette soirée, la dernière, selon toutes les probabilités, qu'elle passait dans sa maison. A l'aube, en eîîet, parurent les limiers de la loi, et ceux qui les suivent à la piste comme les corbeaux suivent les loups. Georges, debout avant le jour, et Nore, qui ne s'était pas couchée, les virent venir et leur cœur se serra. Plus de répit possible effectivement, et si Jaffard ne voulait pas ou ne pouvait tenir sa promesse, plus d'espérance! Un autre grand sujet d'alarme pour Nore était l'absence du chevrier qu'elle ne s'expliquait pas à ce moment. Cependant, les sergents avançaient toujours, et bientôt ils arrivèrent à la grille et sonnèrent bruyamment.
LA PESTE DE MARSEILLE 8f
— Nore, dit Georges en soupirant, va faire atteler la carriole pour les amener à Sorèîze.
— C'est inutile, ces coquins ne le permettraient pas ! Tout leur appartient ici maintenant. Ahl monsieur Georges, quel réveil pour la pauvre damel...
— Je vais leur parler, car j'espère encore, et tâcher de gagner du temps.
Georges descendit à la grille et commença de parlementer avec le procureur et les sergents. Ceux-ci l'écoutèrent d'abord avec un semblant de respect , mais ayant jeté les yeux sur Isaac qui se tenait à l'écart, impassible et les mains croisées dôrrière le dos, ils rejetèrent successivement toutes ses demandes et le sommèrent d'ouvrir à la justice au nom de la loi. S' efforçant de reculer encore l'instant fatal, Georges exigea la lecture du jugement et celle du décret d'exécution. Ses yeux pendant cette lecture, ne quittaient pas l'avenue ; mais il avait beau attendre et regarder, rien n'apparaissait sous les vieux ormes. Forcé de céder enfin , car les sergents menaçaient d'enfoncer la grille, il se borna à demander dix minutes de grâce qu'on ne lui accorda qu'avec la plus grande répugnance pour préparer ces dames à quitter leur maison.
Les dix minutes écoulées sans voir venir personne, il fallut courber la tête sous la mauvaise destinée. On plaça sur un fauteuil madame de Saint-Cyr, heureusement pour elle évanouie, et Georges, soutenant Sylvine, dont le désespoir muet le déchirait, parut sur le perron à la tête de ce triste cortège que fermait Nore avec un paquet sous le bras. A cette vue , les clameurs des hommes de loi et de ceux qu'avaient attirés à la vente la curiosité, le désœuvrement ou l'espoir du gain, cessèrent tout à coup. Il y a dans le malheur arrivé à un certain degré et porté noblement, quelque chose qui force la foule au respect : tout le monde se tut et tous les fronts se découvrirent.
Au moment de franchir le seuil de la grille, Sylvine tourna la tête ; et, comme elle jetait un dernier regard sur ces lieux
chéris en étouffant ses sanglots, elle sentit l'énergique pression du bras de Georges. Reculant d'un pas, Durfort s'était redressé de toute sa taille ; il était immobile et son regard ardent et fixe dévorait l'avenue. Sylvine l'ayant interrogé à voix basse, il ne put lui répondre et étendit la main vers les grands ormes. Un cri de joie de Nore compléta l'explication : il annonçait l'arrivée de Michel qu'on voyait accourir, selon l'expression de Bontemps, venant aussi tout haletant à cent pas de distance, plus vite que son chien.
Sur un signe d'Isaac, le procureur et les sergents, race bronzée dont l'émotion ne dure guère, se mirent en devoir de procédera l'exécution. Mais Georges avait repoussé la grille et, d'un ton ferme cette fois :
— Halte-là! dit-il, braves gens, vous resterez dehors,
— Prétendez-vous faire rébellion, demanda le procureur la plume à la main, et faut-il dresser un procès-verbal?
— Il faut dresser une quittance!
— Que voulez-vous dire? balbutia Isaac passant sans façon devant le procureur.
— Qu'on va payer ces gens et les chasser ! Donne, brave et digne garçon I s'écria-t-il en prenant la valise des mains de Michel chancelant de fatigue et hors d'haleine, donne, tu es notre sauveur!
De pâle et blême qu'il était ordinairement, le Juif devint tout vert. Pendant qu'il murmurait des paroles incohérentes! et que les sergents paraissaient se consulter avec lui à l'écart, Georges avait ouvert la valise ; il en tira un sac de peau et dit au procureur :
— Combien vous est-il dû...
— Vingt mille trente-sept livres dix sols et trois deniers.
— Il y en a vingt-quatre dans ce sac, payez-vous !
Le procureur mit ses lunettes, ouvrit le sac, en versa peu a peu le contenu sur un large banc de pierre adossé à la grille, compta et recompta sa somme en examinant soigneusement chaque pièce d'or, puis il tendit à Georges un énorme faisceau
de papier timbré, avec une quittance dressée sur le banc môme, et, lui faisant une humble révérence, se retira silencieux et penaud avec ses gens aux son du violon de Bontemps, qui sautait, pleurait, riait de joie, et jouait avec frénésie l'air de Blot : « il faut que je file, file, file. ! »
SONGE n'est pas TOUJOURS MENSONGE
En reprenant ses sens, la bonne madame de Saint-Cyr fut agréablement surprise. Au lieu de se trouver, comme elle s'y attendait, dans une maison étrangère, elle était sur son grand fauteuil de velours vert, auprès de la porte du salon toute grande ouverte, au soleil et à l'air pur et balsamique des montagnes. Sylvine et Nore l'entouraient d'un air radieux; le vieux domestique, la femme de charge, Michel avec Pastour, et le père Bontemps qui dansait malgré lui, étaient groupés un peu en arrière, et devant elle se tenait Georges une bougie allumée à la main.
N'osant croire encore au bonheur qu'elle voyait briller dans tous les yeux, la pauvre veuve les regarda l'un après l'autre avec stupéfaction, et dit à voix basse :
— Ils ne sontdonc plus là; que vous me semblez tous ravis !...
— Non, ma mère, répondit Georges, ils n'y sont plus et ne reviendront pas !...
— Hélas î fit madame de Saint-Cyr à demi-voix et en secouant la tète, ils reviennent toujours !
— Non ; vous avez eu ce matin leur dernière visite ; €t, pour vous le prouver, voici leur quittance, et voilà toutes les paperasses des sergents et du procureur ; et afm que vous n'en doutiez plus, vous allez brûler de vos propres mains ces vipè-
res maudites qui vous mordent au cœur depuis si longtemps? 11 lui présenta la bougie à ces mots ; elle mit machinalement le feu aux dossiers, les regarda brûler d'un œil hébété, et lorsqu'ils furent réduits en cendres :
— Tout ceci est-il vrai ? demanda-t-elle en pleurant.
— Mais oui, maman, s'écria Sylvine que la joie étouffait; c'est votre rêve !
— Tu as raison; je l'avais oublié! Et qui a fait ce miracle?...
— Vous le devinez bien, sans doute?...
— Georges? cène peut être que Georges!...
— Non, ma mère ; c'est ce brave garçon, dit Georges en allant prendre Michel par la main et le conduisant devant le iauteuil de la vieille dame. Remerciez-le toutes les trois : vous, ma mère; vous, Sylvine; et vous aussi, Nore! Sans son dévouement, les misérables de tantôt vous chassaient de cette maison ; sans son courage, on m'assassinait hier au soir ; c'est la seconde fois qu'il m'a sauvé d'une mort affreuse !...
— Comment cela? grand Dieu ! s'écria madame de Saint- Cyr en joignant les mains.
— Il va vous l'apprendre lui-même, car je l'ignore ; mais je suis sûr d'avoir deviné juste. Et, s'adressant au chevrier : — Parle, mon brave, mon véritable ami ; c'est toi, n'est-ce pas, qui étais dans les grottes?...
Michel fit un signe de tête; et Georges, lui serrant la main .
— Mon cœur ne m'avait pas trompé ; mais tu nous avais donc suivis ?
— Le gant que vous m'aviez laissé, dit Michel avec l'embarras de ceux qui aiment mieux faire les belles actions que les raconter, ce gant mit Pastour sur la trace. Je vous vis entrer dans le bois, et me doutai bien que le juif vous menait au trou du Galel.
— Mais comment parvins-tu à t'y introduire?...
— Presque en marchant sur vos talons, monsieur ; nous errons beaucoup nous autres bergers; la curiosité nous entraîne tantôt d'un côté tantôt de l'autre ; et, depuis que je suis
dans ce pays, je connais ces grottes mieux que ceux qui les habitent.
— Ainsi, tu nous suivais à notre insu?...
— La main passée dans le collier de mon chien, je vous suivais pas à pas, de souterrain en souterrain. Lorsque le juif vous fit traverser le ruisseau, et qu'il éteignit sa torche, je profitai de ce moment pour entrer dans l'eau et m'abandonner au courant.
— Mais, dit Georges, où pouvais-tu aller ; il m'a paru que les rochers se rapprochaient si brusquement, que le ruisseau devait pouvoir filtrer à peine dans quelque crevasse .
— Il n'y a pas même une fissure ; mais, en plongeant au point où l'eau touche les rochers, on arrive, par un étroit canal, sous des voûtes plus élevées que celles de ce côté-ci,
— Et tu ne craignis pas de t'y engager dans l'obscurité?...
— Je le connaissais, monsieur! De cette voûte une espèce de clapier, où il faut marcher à quatre pattes, descend, après bien des détours, à la grotte du levant, où l'on vous conduisit. J'y vins un peu après vous, parce que mon chien avait senti, du côté de la forge, quelqu'un qu'il n'aime pas; et le temps que j'avais perdu à le poursuivre faillit vous devenir fataL
— Le misérable ! il eut beau déguiser sa voix, je le reconnus sur-le-champ !
— De qui parlez- vous donc, Georges? demanda madame de Saint-Gyr tout alarmée; est-ce un nouvel ennemi ?...
— C'est Germain , ma mère , dit énergiquement Sylvine ; nous n'en avons pas d'autre à craindre !
— C'était lui, en effet, qui avait de mauvais desseins, con- ^ tinua Georges en souriant. Lorsque notre ami arriva, il était
temps!... Seulement, je ne conçois pas quel moyen Michel employa pour le forcer à changer de langage.
— Oh 1 fit modestement le chevrier, les yeux baissés et chif* rfonnant son béret basque, je le tenais dans mes bras, et^ se I trouvant un peu serré, il fallait bien qu'il obéît. Ensuite il y lavait un gouiîre à deux semelles du rebord sur lequel nous
étions, et [s'il avait poussé un cri ou appelé les Espagnols...
— Tu l'y aurais lancé, n'est-ce pas ?
— Comme une chèvre morte!
— J'espère, mon enfant, dit avec solennité madame de Saint. Cyr, que tu vas livrer ce scélérat à la justice ! . . .
— Il l'a bien mérité, ma mère : n'est-ce pas ton avis, chevrier?..-
— Si, monsieur; mais vous ne pouvez pas le dénoncer à cause de votre père.
— Parce qu'il est le frère de sa concubine !
— Oh! non monsieur, pour une autre raison. Vous avez bien entendu le bruit du marteau dans les grottes...
— Assez! j'ai peur de te comprendre! Nous en reparlerons 1 Mais à présent, ma chère tante , savez-vous ce qu'il faut faire?... Il faut déjeuner vite et nous irons ensuite oublier gaiement sur le lac les angoisses et les soucis qui n'ont cessé de pleuvoir snr nous depuis mon arrivée.
Ce projet accueilli avec joie par tous, on déjeuna, la grande barque peinte en vert fiit amenée au pied de la terrasse du jardin. Madame de Saint-Cyr toujours peureuse s'établit à la poupe, Sylvine et Georges s'assirent vis-à-vis d'elle sur la première traverse, ayant derrière eux, sur la seconde, Nore et le ménétrier ; Pastour se campa intrépidement sur la pointe de la proue. Michel prit les rames, et l'élégante embarcation vola sur l'eau comme une plume.
Le lac était superbe. Pas de glace de Venise plus limpide, plus transparente et qui eût mieux reflété les rayons du doux soleil d'avril ! La jeune et fraîche marge de verdure qui velontait ses bords était semée à profusion de pâquerettes, de marguerites et de boutons d'or. Les blanches renoncules, la cendriette, la dorine, les lis jaunes, le bleu muguet de mai, les œillets frangés et les ancolies s'épanouissaient pêlemêle entre l'eau et le gazon. Les glaïeuls élevaient déjà leurs tiges vertes et luisantes au-dessus du cresson et, comme pour voiler la nudité de ses rives, les saules, les aubiers et les tama-
rins plongeaient de tous côtés dans le lac leur verdoyante chevelure.
Au bruit des rames, on voyait les jeunes bergeronnettes voltiger d'arbre en arbre en poussant leur cri; les pigeons marins s'envolaient à tire d'aile , le canard siffleur plongeait bruyamment; le martin-pêcheur aux plumes irrisées, le plongeon à gorge rouge et le flamant fuyaient sur la rive opposée, et les grues, qu'un rien effarouche, planaient en tournant audessus de la barque.
Par ce beau jour, sur ces eaux argentées où se réfléchissait le ciel pur et bleu de la montagne, l'âme devait se dilater avec délice au souffle du printemps. Il semblait que chacun de ces quatre amants sentît monter en lui comme la sève les flots de vie nouvelle et de gaieté qu'apporte la jeune saison. Une joie douce brillait dans leurs yeux ; ils suivaient avec une émotion rêveuse et pleine de charmes les ondulations de la vague, la trace rapide du sillage, le reflet tremblotant des arbres qui semblaient fuir dan§ l'eau ; ils écoutaient dans un délicieux silence le cri des raines au pied des joncs, celui des grillons dans les herbes, et les chants d'une légion de bouvreuils , de chardonnerets, de pinsons et de rossignols , qui gazouillaient à qui mieux mieux dans les ormeaux et les peupliers de chaque rive.
Pour qui observe avec amour et sait comprendre la nature, le langage des oiseaux offre peu d'obscurité. Entrez dans un bois et prêtez l'oreille. Tous ces chants divers qui vous semblent confus ont le même sens et le même but. Tous les oiseaux, qui les modulent si bizarrement en apparence, se parlent, se répondent ou s'appellent du haut des arbres. Ayez la patience d'écouter, et peu à peu vous entendrez ces gazouillements notés de la même façon se rapprocher , se confondre et finir au même moment. C'est ainsi que se préparent sous l'œil de Dieu, ouvert constamment sur le monde, ces unions aériennes qui durent un printemps , et ne laissent d'autre trace ; quand l'automne a jauni les feuilles, qu'un nid désert sur ces
branches nues, qui est à l'oiseau ici-bas ce que le tombeau
est à l'homme.
Ces idées vinrent à Sylvine en écoutant les merveilleux coups de gosier d'un rossignol caché sous le feuillage : elle leva les yeux et touchant le bras de Georges :
— Sais-tu, lui dit-elle à demi-voix, à quoi j'ai songé bien souvent dans nos soirées prin tanières?...
— A quoi, chère Sylvine? Parle !
— Tu me promets de ne pas te moquer de moi?... Georges la regarda pour toute réponse et lui serra la main.
— Eh bien, je songeais au plaisir qu'il y aurait pour nous à déchiffrer cette musique des airs, et à saisir sans perdre un mot ce que se disent les oiseaux !...
— L'homme avait ce don autrefois, répondit Georges en souriant, et il serait peu galant à moi de t'apprendre comment il l'a perdu!...
— Par la faute d'Eve, je suppose! C'est bien dommage, car il sera difficile à présent de contenter ma curiosité!...
— Demandez à Michel, mademoiselle, fit tout bas le père Bongtemps.
— Comment ? le chevrier sait cela ?
— Les pâtres montagnards savent tout !
— Puisqu'il en est ainsi, Nore, demande à ton fiancé ce que dit ce rossignol.
Nore regarda le rameur, et celui-ci, arrêtant la barque, traduisit de la façon suivante le chant du rossignol dans le dialecte musical et sonore des Pyrénées :
Dors,
Dors,
Dors,
Ma douce auiic,
Amie, amie.
Si bonne et si jolie!
Dors en yiniant,
Durs en courant
Nos jolis, j'jlîs, jolis, jolis
, felits
Eiifanls!
Michel achevait sa traduction, lorsque Georges dit à Sylvine de fermer les yeux; il ne voulait pas qu'elle vît la ravine du Saule, et qu'un douloureux souvenir vînt assombrir, ne fût-ce qu'un instant, le bonheur de cette journée. Quand on l'eut dépassée d'une centaine de pas, il proposa, pour en éloigner tout à fait l'idée, d'aborder sur la rive droite et de gagner la digue de Saint-Ferréol par les bois en cherchant du troëne et des digitales pourprées. Michel et le ménétrier Vert devaient pêcher pendant ce temps, et aller les attendre ensuite à la tête du lac, sous les pins de la rive gauche. Cet arrangement, conclu sans obstacle de la part de madame de Saint-Cyr , trop heureuse pour avoir une volonté, la petite caravane, renforcée de Pastour qui avait suivi Nore, s'enfonça dans le bois d'yeuses dont se couronnait le versant le plus élevé du vallon de Saint-Ferréol.
La promenade sous les arbres, dans les lieux tranquilles, a un inexprimable charme pour ceux qui aiment. Avec la liberté de la pensée on trouve sous ces voûtes verdoyantes une paix douce, un religieux recueillement, qui valent tous les plaisirs et toutes les bruyantes distractions du monde. Les âmes tendres, que le bruit des villes intimide et fait replier sur elles-mê-^ mes, y déploient aussitôt leurs ailes, et s'élancent avec bonheur dans le ciel des rêves et de l'idéal. Il ne faut donc pas demander si nos amants étaient heureux ! Ils passèrent quatre heures à errer dans le bois, et revinrent à la digue, chargés de fleurs, qu'ils n'auraient pu retrouver, par exemple, car ils ne savaient plus où ils les avaient cueillies. Michel et le père Bontemps, de leur côté, avaient fait une bonne pêche ; de sorte qu'après une halte au mont aux Roses, réclamée non par les jeunes gens^ qui auraient marché sur les airs, mais par madame de Saint-Cyr, peu habituée à de telles courses, on se rembarqua les yeux brillants et le coeur plein de joie. Conduite d'un bras vigoureux, la yole glissait sur le lac; les oiseaux aquatiques, à son approche, fuyaient dans leurs roseaux en criant et battant des ailes ; le violon du père Bontemps ac-
compagnait les voix du chemer et de Nore, qui chantaient en duo une gracieuse mélodie, écho d'amour de la montagne; George et Sylvine les écoutaient sans les entendre en se tenant la main, et la bonne dame, contemplant ce tableau d'un œil humide, remerciait Dieu tout bas des jours dorés qu'il préparait à ces enfants.
Tout à coup la cloche de la Maison Blanche, vivement agitée, retentit dans le lointain. Ce fut comme une secousse électrique vibrant sur tous les cœurs. Ceux que le malheur a battus sont lents à guérir, et la moindre émotion rouvre leurs blessures. Troublée par un sombre pressentiment au son de cette cloche, madame de Saint-Cyr pâlit, Nore et Michel se regardèrent, Sylvine serra la main de son cousin avec effroi, le ménétrier cessa de jouer du violon, et Pastour acheva de les glacer tous, en poussant un hurlement sinistre.
Le reste du trajet se fit en silence ; on se dirigea plus lentement vers l'embarcadère de la terrasse ; car chacun tremblait en secret d'aborder. Le vieux domestique les attendait au bord de l'eau. Quand la barque toucha le sable, Georges se leva le premier, et demanda d'une voix moins assurée pourtant que de coutume pourquoi on avait sonné.
— Pour annoncer des visites, répondit le vieux serviteur, qui semblait très-ému.
— Sont-ce des voisins? dit sa maîtresse avec effroi.
— Non, madame; ce sont des seigneurs étrangers qui viennent d'arriver' en carrosse.
— Hélas ! il y a longtemps que les carrosses ont oublié le chemin de la Maison Blanche! Je n'aime pas cette nouveauté. Que peut-on me vouloir?
— Allez le savoir, maman, et ne tremblez plus, ajouta tout bas Sylvine en la serrant dans ses bras ; vous savez bien que maintenant ce ne sont pas des créanciers!
Un peu rassurée par cette réflexion., madame de Saint-Cyr rajusta son mantelet, serra le nœud de sa fontange et monta au salon.
hA PESTE DE MARSEILLE 91
Deux personnages, dont il était facile de deviner la qualité à la distinction de leurs traits et à leur costume, s'y promenaient en l'attendant; l'un, assez beau vieillard, conservait encore, bien qu'il parût un peu loin de la soixantaine, une partie du feu de la jeunesse; une chevelure très-abondante, et blanche comme la neige, retombant en longues boucles jusque sur ses épaules, encadrait un front sans rides et un visage fortement coloré; la vivacité méridionale pétillait dans ses yeux bleus; et, si deux sillons, tracés par le temps, n'eussent dessinés un trapèze au-dessus de sa bouche ; si le nez , un peu gros à son extrémité, n'eût brillé de quelques rubis, on ne lui aurait pas donné certainement la moitié de son âge; son justaucorps de velours, sa culotte et sa veste de soie noire galonnée d'or, ses bas de même couleur, et les boucles en diamants de ses souliers à talons rouges, unissaient chez lui la sévérité de mœurs du magistrat à l'élégance du gentilhomme.
L'autre avait des manières moins distinguées ; mais la véritable noblesse, celle de l'âme, se peignait dans sa physionomie ouverte et franche. Sa figure ronde et blonde respirait la bonté; la décision était gravée sur son front chauve, et, dans son regard ferme, éclatait le courage. Sans avoir une très-grande taille, il était vigoureusement constitué, et l'on devinait à le voir que, si les périls ne devaient guère le toucher, la fatigue, à coup sûr, se brisait sur ce corps de fer. Portant un costume mi-parti, c'est-à-dire moitié bourgeois moitié militaire, il n'avait, comme marque distinctive, qu'une croix verte à quatre branches cousue sur son justaucorps de drap blanc.
Tels étaient les deux visiteurs que madame de Saint-Cyr trouva dans son salon. Accourue avec un empressement qui n'était pas exempt d'inquiétude, elle poussa un cri de joie à la vue du plus âgé et s'écria, pendant qu'il s'inclinait galamment pour lui baiser la main, et que son compagnon la saluait avec respect :
— Comment! monsieur d'Aigues-Vives, c'est vous?...
— Qu'on n'attendait point aujourd'hui, n'est-ce pas, belle et chère dame?.,.
sa LA PESTE DE MARSEILLE
— Ma foi! j'en conviens, mon cher comte; je ne suis pas assez heureuse pour avoir de ces espoirs-là!
— Ah ! la fortune est femme ! un peu capricieuse, dit-on ; et parfois elle nous arrive quand nous n'y songeons plus!
— Je compte peu sur sa visite, mon cher comte; mais, aujourd'hui, je lui pardonne ses mauvais tours et son oubli, puisqu'elle vous amène dans ma pauvre maison !
— Ne lui jetons jamais la pierre, mon amie, de peur de la blesser quand elle entre chez nous. Vous verrez peut-être bientôt qu'elle sait réparer ses torts; mais, avant d'en dire davantage, permettez-moi de vous présenter quelqu'un que vous connaissez certainement de nom : M. le chevalier Roze.
— Le brave défenseur d'Oran et d'Alicante! Il faudrait n'avoir pas lu une gazette de sa vie pour ignorer ce nom glorieux! Monsieur, ajouta-t-elle gracieusement en se tournant vers Roze, je suis on ne peut plus flattée de l'honneur que je reçois, et mon seul chagrin sera de n'y pouvoir répondre d'une manière digne de vous !
— Déjà des compliments, ma chère; et que sera-ce donc lorsque vous connaîtrez l'objet de sa visite?...
— Vous plaisantez toujours, cher comte ; quel motif pourrait attirer M. le chevalier chez une pauvre veuve séquestrée depuis si longtemps du monde et oubliée de tous?...
— Hormis de votre serviteur ; mais à demain les affaires de l'ancien temps, et venons au fait d'aujourd'hui; commencez, ma très-chère amie, par vous asseoir sur ce fauteuil, et armezvous de tout votre courage, car vous allez apprendre une bonne nouvelle.
— Elle me surprendrait, cher comte!...
— Assurément, ma digne amie, elle vous surprendra; je le sais bien : aussi, comme vous le voyez, je prends mes précautions d'avance.
— J'ignore si elles sont utiles, mais j'avoue qu'elles piquent ma curiosité, et qu'il me tarde de vous entendre.
— Vous me promettez d'être forte et d'accueillir sans un©
émotion trop vive, cette nouvelle véritablement inattendue et bien capable de causer du trouble I...
— Oui, oui, je promets tout!..,
— Parlez, alors, monsieur!...
— Madame, dit d'une voix émue le chevalier Roze, vous souvient-il d'un parent qui, entré jeune dans la marine, servit dix ans avec honneur Sa Majesté sur ses vaisseaux?
— Oui, monsieur le chevalier, je l'avoue sans rougir, bien qu'il eût pris pour moi des sentiments que mon père n'approuva pas, et qui furent la cause de son départ peut-être !
— Ce parent, madame, voulut bien être mon ami ; nous combattîmes ensemble, et en volontaires, sous Berwick, à la bataille d'Almanza. Blessé plus tard dans un combat naval, auprès de Carthagène, il quitta le service et passa en Orient.
— Je l'ignorais, dit madame de Saint-Cyr avec un soupir étouffé, et serais heureuse d'apprendre qu'il eût trouvé le bonheur sous un autre ciel !
— Il y a trouvé la paix, du moins, madame !
— Voulez-vous dire qu'il n'est plus?..,
— Je lui ai fermé les yeux à Modon, où j'occupais le poste de consul dans la dernière peste.
— Quelle douloureuse destinée que la mienne ! murmura madame de Saint-Cyr en laissant tomber quelques larmes ; époux, amis, parents, la mort a tout frappé autour de moi ; €t, si elle me prenait ma fille, je serais seule sur la terre !...
— Pas tout à fait, ma chère, dit doucement le comte d'Aigues-Vives ; mais poursuivez, chevalier I
— Les sentiments dont vous parliez tout à l'heure, madame, iï les garda dans son cœur toute sa vie, et, pour vous en donner une preuve suprême, il légua tous ses biens, qui représentent à peu près trois cent mille livres de France, à celle que vous aimez le plus!...
— A ma fille!... Pauvre Gérard?...
Madame de Saint-Cyr avait le cœur si bon que, malgré son ardent amour pour Sylvine, elle fut, dans le premier moment,
moins touchée de l'immense fortune qui lui arrivait comme par miracle, que de la mort et du fidèle souvenir de son ancien ami. Georges et sa fille, étant entrés sur ces entrefaites, la trouvèrent fondant en larmes, et ils allaient croire à quelque malheur, si le galant M. d'Aigues-Vives ne se fût empressé de les rassurer et de leur apprendre, en deux mots, toute la vérité. A cette nouvelle, l'héritière envoya d'abord à Georges un de ces longs regards qui plongent au plus profond de l'âme ; puis elle se jeta dans les bras de sa mère et la consola par la joie qu'elle fit éclater, en sachant qu'elle pouvait enfin donner la paix à sa vieillesse.
Ce fut une douce et heureuse soirée. Roze racontait à Sylvine, avec sa modestie habituelle, comment, de simple négociant, il était devenu chevalier de l'ordre hospitalier et militaire de Saint-Lazare , et comment Louis XIV , qui savait distinguer tous les genres de mérite, et n'en honorait point un seul à l'exclusion des autres, voulut qu'il reçût la croix vert& dans sa ville natale. Le marquis d'Aigues-Vives. en jouant au trictrac avec la bonne dame, lui rappelait délicieusement les belles annéees de leur jeunesse ; et, tandis que ces deux vieillards souriaient au passé, Georges, contemplant Sylvine avec l'enivrement du bonheur, voyait rayonner sans fin, dans l'avenir, cette série de jours vermeils que promettait l'amour. Courte illusion, hélas! que le jour devait dissiper; mensonge de la fortune qui, semblable aux femmes perfides, ne vous prodigue jamais tant de caresses que lorsqu'elle va vous trahir 1...