ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Le morbus democraticus étant une maladie mentale, une affection de l’intelligence, il ne saurait être ici question de lésions anatomiques; c’est évident. Mais on peut très facilement observer chez ceux qui sont atteints de celte maladie, des troubles fonctionnels du cerveau, ou, pour s'exprimer suivant la phraséologie matérialiste de l’époque, des altérations dans les sécrétions de cet organe.
Ces troubles cérébraux consistent en ce que les individus affectés, raisonnant souvent fort juste en toute espèce de matière, deviennent incapables de lier deux propositions d’une façon logique, aussitôt qu’on les place sur le terrain de la souveraineté.
L’avanlage de l’espèce de maladie dont je donne aujourd’hui une esquisse, — avantage sous le rapport du diagnostic, bien entendu, — c’est de pouvoir procéder en quelque manière à une sorte d’autopsie pendant la vie même, puisqu’il
4 CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DES MALADIES MENTALES, s’agit seulement d’analyser les manifestations, et non l’état corporel d’un organe.
Donnons quelques exemples d’autopsies entendues daus ce sens, et opérées sur des individus atteints du morbus democraticus.
Observation I. — Aristote, philosophe grec, précepteur d’Alexandre-le-Grand, etc. Il a joui pendant longtemps d’une immense réputation. Le Parlement de Paris avait été jusqu’à défendre d’écrire contre ses doctrines, sous peine de la hart.
Aristote élail en réalité un homme de grande valeur; il a souvent parfaitement raisonné sur beaucoup de sujets. En voici quelques preuves; elles suffiront amplement, je pense.
— « L’homme, a-t-il dit, a fait les dieux à son image ; il leur donne ses institutions. »
— C’est très bien observé ou raisonné, si l’on préfère, car les choses se sont réellement passées ainsi. L’homme, ou mieux les forts ont personnifié la justice éternelle, dans l’intérêt de l’ordre. Ils ont inventé des Dieux législateurs, rémunérateurs, vengeurs, etc., auxquels ils ont dû donner leurs institutions.
— « Il est bon, a dit encore Aristote, qu’il y ait peu d’union parmi les hommes faits pour obéir. C’est un moyen de prévenir les révolutions. »
— Encore fort juste, et cela prouve qu’Aristote était ce que l’on appelle un homme pratique. Aussi longtemps qu’il existe, socialement, des forts et des faibles, ceux-ci sont faits pour obéir et ceux-là pour commander. Alors, moins il y a d’union entre les faibles, toujours de beaucoup les plus nombreux, et plus il est aisé aux forts d’en rester les maîtres sans avoir à craindre des insurrections triomphantes.
On voit que la maxime : diviser pour régner, ne date pas de Louis XI.
Mettons maintenant Aristote sur le chapitre de la souveraineté, et nous le verrons aussitôt, lui, l’homme pratique, se prononcer au moins implicitement pour la souveraineté de la force, qu’il reconnaît ailleurs conduire à l’anarchie.
— « De bonnes lois, dit-il, doivent être le souverain. »
— Aristote semble ici recommander la souveraineté impersonnelle ou de la raison. Mais cela ne va pas durer; attendons la fin.
— « Mais à quel caractère reconnaître les bonnes lois? Ce point si important n’est pas encore trouvé ; et la question reste en son entier. »
— Ainsi : comme, d’une part, il faut une souveraineté ; comme, d’une autre, la souveraineté de la raison n’existait pas du temps d’Aristote, de son aveu ; et comme, en dernier lieu, quand la raison est incapable de discerner les bonnes lois des mauvaises, c est à la seule force qu’il appartient de décider, à cet égard, on doit conclure qu’Aristote voulait la souveraineté de la force : autrement dit, qu’il était atteint du morbus democraticus.
— « Qui doit ordonner? La parfaite raison. »
— Voilà encore une apparente proclamation de la souveraineté de la raison. Mais aussi longtemps qu’on ne donne pas les moyens de distinguer la raison parfaite des raisons imparfaites, — chose qu’Aristote reconnaissait impossible pour son temps, — il faut bien, dans ce but, recourir aux votes, c’est-à-dire aux décisions par majorités, à la force. Nouvelle preuve qu’Aristote était atteint de la peste démocratique.
Répondons à une objection possible.
Aristote, pourrait-on me dire, était réellement partisan de la souveraineté de la raison, et non de la souveraineté de la force. Rien que la phrase que vous citez de lui le prouve : Qui doit commander? La parfaite raison. D’ailleurs ne l’avezvous pas reconnu vous-même, en le classant parmi les auteurs
6 CONTRIBUTION A L’ÉTUDE DES MALADIES MENTALES, que ont attiré I attention sur le morbus democraticus et ses funestes conséquences pour l’ordre social?
Tout cela est juste. Mais d’abord, où trouver, dans les temps passés et présents, un écrivain qui ne se soit pas contredit cent fois ? Et puis Aristote se déclare bien logocrate, ou disposé à obéir à la raison, en théorie. Mais, socialement, il s’agit de pratique, et aussi longtemps qu’on ne connaît pas la raison, il faut, je le répète, en venir aux votes ou à la force.
D’ailleurs, cette contradiction entre la théorie et la pratique dénote, chez le sujet que nous examinons, l’existence d’un défaut dans le raisonnement pour tout ce qui touche la question de la souveraineté.
Aristote a donc bien été atteint de la peste démocratique.
Observation 11 . — Léon Gambetta.
Léon Gambetta était partisan de la souveraineté du peuple, ce qui ne l’a pas empêché de raisonner juste en toute autre matière. Je n’en donnerai qu’une preuve.
Aussi longtemps qu’il existe des nations, chacune d’elles doit tout faire pour conserver son indépendance, sinon pour écraser celles qui l’entourent. C’est ce que Gambetta avait parfaitement compris, et sa conduite si patriotique pendant la guerre de 1870-1871 l’a bien montré. Il a forcé jusqu a ses ennemis à lui rendre finalement justice sous ce rapport. Sa constante sollicitude pour l’armée et la bonne organisation de celle-ci est aussi rationnelle et s’explique de la même manière.
Mais, sur la question de la souveraineté, Gambetta n’a pas fait exception à la règle : il a été aussi illogique que possible, comme tous ses prédécesseurs et l’immense majorité de ses contemporains.
Il est superflu de montrer que Gambetta était partisan de la souveraineté du peuple. Donnons-en néanmoins une preuve.
— « Le principe directeur de mes opinions et de mes actes poli-
tiques, disait-il dans sa profession de foi aux électeurs de Belleville, c’est la souveraineté du peuple, organisée d’une manière intégrale et complète; il faut tout lui rapporter et il en faut tout déduire, les institutions, les lois, les intérêts et les mœurs mêmes ; scientifiquement appliqué, ce principe peut seul achever la Révolution française, et fonder pour toujours l’ordre réel, la justice absolue, la liberté plénière et l’égalité véritable. »
— Gambetta s’abusait singulièrement en pensant que la liberté, l égalité et la justice pouvaient résulter de la souveraineté de la force.
Mais comment comprenait-il la pratique de la souveraineté du peuple?
— « Pour moi (Discours contre le plébiscite), je définis la souveraineté nationale d’une façon expérimentale, et je dis : la souveraineté nationale n’existe, n’est reconntJe, n’est pratiquée dans un pays que là où le parlement, nommé par la participation de tous les citoyens, possède la direction et le dernier mot dans le traitement des affaires politiques... »
— Ainsi, la souveraineté du peuple n’existerait que par le suffrage universel? C’est une erreur, mais n’importe. Que le suffrage soit universel ou non, cette souveraineté s’exprime par l’organe de la majorité du parlement. Alors, si cette majorité représente la minorité du pays, la classe bourgeoise, il y a despotisme, exploilation de la classe prolétaire; si au contraire la majorité du parlement était l’émanation de cette dernière classe, qui a tout intérêt au renversement de la constitulion sociale actuelle, il y aurait anarchie, et exploitation de la classe bourgeoise.
Gambetta n’avait évidemment pas réfléchi à cela quand il prétendait fonder, pour toujours, par la pratique de la souveraineté nationale, l’ordre réel et la liberté plénière.
— « 11 faut surtout, écrivait-il le 24 avril 1870, s’attacher à dissiper les calomnies dont on couvre nos doctrines et nos aspirations. Il faut dire, redire et prouver que, pour nous, le triomphe de la démocratie fondée sur les libres institutions, c’est la sécurité et la prospé-
rité assurée aux intérêts matériels, la garantie rendue à tous les droits, le respect de la propriété, la protection des droits sacrés et légitimes des travailleurs, l’amélioration et la moralisation des déshérités, sans atteinte, sans péril pour les favorisés de la fortune et de l’intelligence. Dites bien que notre passion, c’est uniquement d’amener la justice et la paix sociale parmi les hommes; démontrez sans trêve, sans repos, que, seul entre tous les partis, le parti démocratique est réellement conservateur, libéral et progressif. .»
— Ces intentions étaient excellentes, on ne peut le nier, mais cela ne suffit pas en matière d’organisation sociale.
Gambetta parle de la garantie rendue à tous les droits. Mais savait-il en quoi consistent les droits de chacun ? Par exemple, chacun a-t-il, oui ou non, droit à une part dans le sol national et dans les capitaux collectifs? Gambetta aurait certainement répondu par la négative, s’il s’était donné la peine de répondre à cette question, et cependant, sans la reconnaissance et la mise en pratique de ce droit, le paupérisme existe avec toutes ses horreurs.
Gambetta parle aussi du respect de la propriété. Il n’admettait bien certainement, en fait de propriété foncière, que celle qui est individuelle, et, en effet, celle-là seule est compalible avec la constitution sociale bourgeoise ou démocratique. Mais comment est-il possible alors de vouloir concilier la démocratie avec le bien de tous?
Gambetta parle encore des droits sacrés et légitimes des travailleurs. Mais ceux-ci, quand ils ne jouissent pas du droit de propriété sur le sol, matière première indispensable au travail, sont esclaves de la richesse. Et certes Gambetta ne comprenait pas la propriété foncière autrement qu’individuelle, comme c’est logique, d’ailleurs, de la part d’un démocrate. On sait que l’alleu est la forme de la propriété terrienne spéciale au régime démocratique. Mais alors comment est-il possible de soutenir que la souveraineté du peuple, scientifiquement appliquée, fondera la liberté plénière et légalité véritable?
Gambetta parle enfin de l’amélioration et de la moralisation des déshérités. C’est avouer qu’il y a toujours des déshérités avec la souveraineté du peuple. Puis pensait-il que les favorisés de la fortune et de l’intelligence sont actuelle ment tous de petits saints, n'ayant pas besoin eux aussi d'être moralisés? Ignorait-il que l’immoralité croît sur une ligne parallèle aux développements de la richesse et de l’intelligence ?
Quanta dire que le parti démocratique est tout à la fois conservateur, libéral et progressif, c’est lui attribuer beaucoup de qualités; mais ne sont-elles pas quelque peu contradictoires ?
Gambetta semblait parfois comprendre que la démocratie, s’exprimant par le suffrage universel, est la souveraineté de la force brutale.
— « Il faut, disait-il, le 26 juin 1871, faire du suffrage universel, qui est la force par le nombre , le pouvoir éclairé par la raison. Il faut achever la Révolution. »
— Il y a ici une distinction importante à noter. Si Gambetta a voulu dire que le suffrage universel devait être éclairé par la raison incontestable, par la science réelle, il a ainsi affirmé implicitement la nécessité de la souveraineté de la science, et il a bien fait de soutenir qu'alors la Révolution serait achevée. Quand tout est bien, quand tout est conforme à la raison, il n’y a plus de motif de changer. Mais s’il a simplement prétendu, ce qui est probable, que les votants devaient être, non des imbéciles ou des brutes, mais des gens plus ou moins instruits, ou même au niveau de l’état actuel de l’instruction, il a eu tort de croire que le suffrage universel cesserait, par cela seul, delre l’expression de la souveraineté de la force. Tous les électeurs de France et de Navarre seraient aussi intelligents que les membres du Sénat et de la Chambre des députés, que le suffrage universel, ainsi composé, n’en serait pas moins la force par le nombre.
Je viens de dire que, selon toute apparence, Gambetta, en affirmant qu’il faut éclairer le suffrage universel, n’entendait nullement le soumettre à la souveraineté de la raison. Et cependant c’est celle seule souveraineté qui peut clore l’ère des révolutions. Aussi Gambetta était-il illogique en soutenant qu’il faut achever la Révolution. Avec la souveraineté de la force, la révolution est éternelle. El c’est bien ainsi qu’il le comprenait d’ailleurs. En voici la preuve.
— « Croyez, disait-il au Ilâvre, le 18 avril 1872, croyez qu’il n’y a pas de remède social, parce qu’il n’y a pas une question sociale. Il y a une série de problèmes à résoudre, de difficultés à vaincre, variant avec les lieux, les climats, les habitudes, l’état sanitaire, problèmes économiques qui changent dans l'intérieur d’un même pays ; eh bien, ces problèmes doivent être résolus un à un et non par une formule unique. C’est par le travail, par l’étude, par l’association, par l’effort toujours constant d’un gouvernement d’honnêtes gens, que les peuples sont conduits à l’émancipation. Il n’y a pas, je le répète, de panacée sociale, il y a tous les jours un progrès à faire, mais non pas de solution immédiate, définitive et complète. »
— Ici, Gambetta était logique, une fois admis bien entendu son point de départ, l’absence de souveraineté rationnelle. Alors, en effet, il ne s’agit pas, il ne peut s’agir d’organiser la société conformément à la raison; tout reste soumis aux décisions des majorités ou de la force, variable par essence.
11 ne peut donc y avoir de solution définitive et complète aux problèmes économiques et autres, ni par conséquent d’état social parfait. On est toujours mécontent, parce que l’on sait qu’on pourrait être mieux, et que l’on se sent par conséquent mal. On est toujours disposé à renverser l’ordre établi, dans l’espoir de se trouver plus à l’aise. La société, organisée démocratiquement, est un véritable enfer, peuplé de damnés qui ne voient aucune issue à leur misérable situation.
Il est difficile de comprendre comment des hommes intelligents peuvent considérer le régime démocratique comme le
nec plus ultra des systèmes sociaux, et la théorie du progrès indéfini comme la plus consolante et la plus propre à servir de base à l’ordre. Cela peut s’expliquer seulement par le trouble que le morbus democraticus apporte dans leur fonctionnement intellectuel.
Voici maintenant un exemple d’autopsie intellectuelle, pratiquée sur un sujet vivant.
Observation III. — M. L. B...,prolétaire instruit, ayant rédigé des journaux et publié des brochures intéressantes. J’ai rendu compte de quelques-uns de ses travaux, et avec éloges, dans la Philosophie de l'avenir.
Examinons sa manière de penser, quand on le place sur le terrain de la souveraineté, et, à cet effet, rapportons une lettre qu’il m’écrivait il n’y a pas un an, en réponse à quelques observations que je lui avait adressées au sujet d’une de ses brochures.
Commençons par reproduire mes observations :
« Saint-Josse-ten-Noode, le 30 avril 1883.
» Cher Monsieur,
» Je viens de lire votre brochure....
» J’y ai trouvé d’excellentes choses. Mais je ne vous éton- » nerai guère en vous disant que j’y ai remarqué aussi une » foule de propositions à l’égard desquelles nous aurions eu » des réserves formelles à faire, si nous avions pu vous ac- » cueillir dans la Revue.
» Je ne vous citerai ici que les suivantes.
» La première est relative aux idées religieuses, que vous » combattez d’une manière absolue, sans faire de distinction » entre celles qui sont le résultat de la foi, et celles qui pour- » raient être la conséquence d’un raisonnement incontes- » table.
» La seconde se rapporte à l’idée démocratique. Vous sem-
12 CONTRIBUTION A L’ÉTUDE DES MALADIES MENTALES. » blez admettre que l'organisation sociale démocratique est » tout ce qu’il a de mieux et vous la mettez en opposition » avec l’organisation bourgeoise actuelle, avec la nouvelle » féodalité. Mais vous êtes dans l’erreur la plus profonde! » Organisation bourgeoise et organisation démocratique sont » une seule et même chose : souveraineté de la force, domi- » nation du capital, exploitation du travail par la richesse. » Et ce qui me passe, c’est de voir les prolétaires réclamer » l’application de plus en plus complète du principe démocra- » tique, quand leur intérêt bien entendu devrait les porter à » exiger, au contraire, la mise en pratique de la souveraineté » de la raison.
» Me permettez-vous, monsieur, d’employer envers vous » un argument ad hominem?
» Vous demandez l’entrée de tout le sol à la propriété col- » lective, et cela dans le but d’anéantir le paupérisme. Mais » est-ce parce que la majorité le veut, ou parce que la raison » le commande? C’est, me répondrez-vous évidemment, » parce que la raison me montre que le paupérisme résulte » de l’aliénation du sol aux individus et qu’il disparaîtrait par » l’établissement de la collectivité foncière. Parfait. Mais si » vous consentez à obéir à la raison, si vous vous soumettez » à elle en sa qualité de souveraine, quand elle prescrit la » règle des actions sociales, pourquoi ne répudiez-vous pas la » démocratie, qui n’est que la souveraineté du peuple, c’est- » à-dire celle de la force? »
Voici maintenant la réponse de mon correspondant. Je ne rapporterai que ce qui est indispensable pour rendre la dissection intellectuelle complète.
— « ***, le 2 mai 1883.
» Cher Monsieur,
» La première remarque que vous me faites est celle relative aux idées religieuses que je combats d’une manière absolue, alors que vous faites une distinction entre celles qui, d’après vous, sont le résul-
tat de la foi, et celles qui sont ou pourraient être le résultat d’un raisonnement. »
— J’avais écrit : d’un raisonnement incontestable ; car la foi, elle aussi, est un raisonnement, mais un raisonnement contestable, ou mauvais.
— « Entre ces deux idées, je ne vois pas de différence. »
— Si l’auteur de la lettre avait dit : je n’admets pas d’idées ou de raisonnements incontestables, il se serait retranché dans une position inexpugnable. Mais il ne dit pas cela : donc il admet des raisonnements auxquels il n’y a rien à objecter, des idées qu’il est impossible de contester.
Dès lors, son affirmation qu’il ne voit pas de différence entre les conséquences d un raisonnement incontestable et celles d’un raisonnement contestable, prouve tout uniment qu’il ne voit pas toujours juste.
— « La seconde remarque que vous me faites se rapporte à l’idée démocratique. La démocratie, en effet, c'est la souveraineté du nombre, de la force. Le nombre, la force, peuvent ne pas avoir raison, c’est évident. »
— Et malgré cela il faut obéir à la souveraineté de la force, n’est-il pas vrai?
— « Mais que recherchons-nous? Le bien-être pour tous, basé sur la justice, la solidarité des intérêts de tous les hommes. »
— Ce qui est juste ne serait donc pas toujours conforme à la raison, et vice versâ? Si, au contraire, il en est ainsi, comment arriver au bien-être pour tous, basé sur la justice, en obéissant à la souveraineté de la force, qui peut ne pas avoir raison ?
— « La masse, le grand nombre, l’unanimité des hommes même, recherchent le bien-être : c’est le but de la vie. Il faut donc que tous puissent avoir le droit de participer à la confection des lois qui ont
pour objet de réaliser le bien-être pour tous, par une organisation rationnelle :, équitable de la production et de la répartition des biens produits par le travail commun. »
— Que signifie ce donc que j’ai souligné? Comment, parce qu’on a intérêt à la bonne organisation de la société, on devrait jouir des droits politiques? A ce compte, les enfants en nourrice et les idiots devraient être électeurs et éligibles.
Que veut dire cette expression : confection des lois? Une loi véritable ne se fabrique pas, elle se découvre. L’appropriation collective du sol a pour conséquence le bien-être de tous. Voilà une loi qui a été découverte et qui fera partie de la législation de la société future. Eh bien, faut-il absolument <jue celle loi soit volée ou faite par la moitié plus un des membres d’une assemblée quelconque, pour exister? Et si la moitié plus un de ces membres votaient contre, en serait-elle moins vraie? Mais j’oublie que, d’après M. L. B... lui-même, les majorités peuvent avoir tort.
— Mais, serait peut-être tenté de répondre M. L. B..., il faut tout au moins que la majorité déclare si, et comment, elle veut appliquer cette loi une fois découverte.
— Parfait. Seulement il ne faut pas alors parler de confection des lois. Ce n’est plus de législation qu’il s’agit, mais seulement d'administration.
M L. B... parle encore d’une organisation rationnelle de la production, etc. Mais quelle valeur cette expression peut-elle bien avoir dans la bouche de celui qui, repoussant la souveraineté rationnelle, se rabat sur celle de la force qui peut, dit-il, ne pas avoir raison?
« Or, la masse est ignorante, objecterez-vous peut-être et objectent chaque jour ceux que dans notre pays on appelle doctrinaires et qui veulent garder le privilège de gouverner les masses. »
— Nous ne faisons nullement cette objection. Nous disons, au contraire, que si tous sont ignorants aujourd’hui, tant les classes dirigeantes que la masse, dans la société future, nul ne le sera.
— « Sans doute. Mais, conclut M. L. B..., c’est à la minorité intelligente, instruite, sciencée, si ce mot est français, à diriger l’opinion de manière à lui faire produire ce qu’il faut pour réaliser l’idéal • le bien-être pour tous. »
— Ainsi voilà un socialiste démocrate qui prétend que c’est à la minorité instruite, c’est-à-dire obéissant à la raison, à diriger l'opinion ; et ce même socialiste repousse explicitement, comme on va le voir, la souveraineté de la raison !
Puis mon interlocuteur n’est-il pas ici un tantinet doctrinaire, lui qui semble admettre la nécessité d’une minorité intelligente, instruite, qu’il destine, sinon à garder le privilège de gouverner les masses, au moins à retenir celui de les éclairer?
— « Je ne veux pas plus, dit enfin M. L. B..., delà souveraineté, de la raison que de celle du droit divin . »
— Cette proposition abracadabrante peut, en pratique, se traduire ainsi : je ne veux pas reconnaître que deux et deux font quatre, parce que ce serait obéir à la souveraineté de la raison, et que je la repousse comme celle de droit divin, prétendant que un égale trois.
Impossible de ne pas conclure, de l’examen qui précède, que le sujet de la présente observation est atteint de la peste démocratique à l’état aigu.
Il est inutile de multiplier les exemples d’autopsies intellectuelles. Cela ferait un double emploi avec l’exposition des symtômes de la maladie, exposition à laquelle je vais maintenani procéder.