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SYMPTOMES

Le symptôme pathognomonique du morbus democraticus est l’affirmation, formulée par le patient, qu’il ne veut, ni de la souveraineté de la raison, ni de celle de droit divin. Dans un pareil cas il n’y a en effet, aucun doute possible sur l’existence de l’affection mentale dont il s’agit.

Ce symptôme caractéristique se rencontre rarement. Peu d’hommes sont assez francs pour avouer, coram 'populo, qu’ils ne veulent pas obéir à la raison. Il s’en voit cependant des exemples, et un des plus remarquables est certainement celui que j’ai rapporléde M. L. B..., dans ma III e observation.

En voici un second.

Observation IV. —Jean-Baptiste Say, surnommé parfois le prince dis économistes, auteur de plusieurs ouvrages qui jouissent d’une grande réputation (1 ). Jean-Baptiste Say a été longtemps considéré comme une autorité ; aujourdhui il commence à perdre un peu dans l’esprit de certains économistes, qui trouvent qu’il a été trop sincère dans l’exposition de quelques points de l’économie politique. Mais il ne s agit pas de cela ici.

— « Il n’y a pas, a dit J.-B. Say, de mauvaise cause en faveur de laquelle on ne puisse apporter quelques bonnes raisons. »

— C’est là nier le raisonnement, répudier la raison. Aussi allons-nous voir J.-B. Say accepter des deux mains la souveraineté du peuple.

— « Des gens qui ne sont pas tout à fait fous ont décidé que toute souveraineté vient de Dieu ; d’autres ont prétendu qu’elle venait du peuple : d’où une double série de conséquences opposées qui aboutissent, les unes au plus grand bien de ceux qui se disent les interprètes de la divinité, les autres au plus grand bien des nations. »

— J.-B. Say ne repousse donc pas la souveraineté de la raison pour se soumettre au droit divin, mais bien pour se prosterner devant la souveraineté de la force.

Aussi d’après lui :

— « Le point de droit est toujours plus ou moins dans le domaine de l’opinion. »

(1) Son grand ouvrage, Traité d'économie politique, publié en 1803, lui valut l’honneur, dit M. Emile De Lavelcye, d’être appelé l’Adam Smith de la France.

— C’est ce qui arrive nécessairement quand le droit dépend des décisions par majorités. Il doit varier avec elles.

Veut-on une nouvelle preuve que le morbus democraticus est une affection mentale qui place le patient dans l’impossibilité de raisonner juste sur certaines matières? La voici :

J.-B. Sav, on vient de le voir, refuse toute efficacité au raisonnement. On va maintenant l’entendre exalter la puissance du raisonnement.

— « Il ne s’agit pas, dit-il, d’enseigner des opinions pour enseigner des vérités, car les opinions peuvent être fausses. Beaucoup d’opinions sont fondées, je le sais; leur vérité peut s’appuyer sur des preuves incontestables ; mais alors ce ne sont plus seulement des opinions que l’on enseigne, ce sont des vérités. »

— Un homme capable d’écrire deux propositions aussi contradictoires, quand il n’a pas reconnu publiquement qu’il a changé d’avis et qu’il s’était trompé jusqu’alors, cet homme est mentalement bien malade.

Voici, pour finir, un troisième exemple de l’existence du symptôme pathognomonique du morbus democraticus chez un patient.

Observation V. — François Guizot. A été longtemps ministre dirigeant, en France. Seulement, comme il ne connaissait pas le but vers lequel il importe de diriger la société, à l’époque où nous sommes, il a conduit la France tout droit à la révolution de 48.

— « Tant qu’aucune cause extérieure et violente ne vient déranger le cours spontané des choses, c’est le brave qui commande, l’habile qui gouverne. Parmi les hommes livrés à eux-mêmes et aux lois de leur nature, le pouvoir accompagne et révèle la supériorité. En se faisant reconnaître, elle se fait obéir. C’est là l’origine du pouvoir : il n’y en a point d’autre. »

— Ce qui signifie que, selon Guizot, le pouvoir c’est la force, que la raison, loin d’être souveraine, doit se soumettre à la force, être primée par la force.

Guizot était donc bien atteint de la peste démocratique. Aussi, ne faut-il guère s’étonner si on le voit dire blanc et noir sur la question de souveraineté.

Par exemple, ce même écrivain, qui vient de honnir la souveraineté de la raison, va maintenant l’élever aux nues.

— « La souveraineté de la justice, de la raison, du droit, c’est là le principe qu’il faut opposer à la souveraineté du peuple. »

— Et il insiste en ces termes :

— « Je ne crois pas à l’infaillibilité, ni par conséquent, à la légitimité constante et universelle de la souveraineté parlementaire. »

— C’est, absolument comme s'il avait dit : je ne crois pas à la souveraineté de la force ; car, d’abord, une souveraineté qui peut se tromper est une souveraineté illusoire; ensuite la souveraineté parlementaire est celle de la force, ou des majorités, que l’assemblée se compose de quelques uns ou de tous. Seule la vérité n’a pas besoin d’un vote pour être reconnue. Il n’a jamais fallu réunir un concile de mathématiciens dans le but de savoir si, réellement, deux et deux font quatre.

Passons maintenant à de nouvelles observations. Ici, plus de symptôme caractéristique, suffisant à lui seul à révéler l’existence de la maladie ; mais seulement ce qu’on appelle en médecine, assez improprement du reste, des signes rationnels, cest-à-dire des signes dont on ne peut tirer une conclusion, relativement à l’état du sujet, que moyennant un raisonnement plus ou moins complexe.

Ne pas indiquer les moyens de discerner ce que prescrit la raison incontestable, tout en reconnaissant qu’il appartient à la raison de dominer, est un des signes dont je parle. En effet, être incapable de distinguer le bon raisonnement du mauvais, revient en pratique à abandonner tout raisonnement, et à se réfugier dans les bras de la force. C’est ce qui est arrivé aux sujets dont je vais donner les observations.

Observation VI. — François Arago, astronome Lançais, député, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, membre de l’Institut, etc., etc. Homme d’une grande valeur dans la branche des sciences qui constituait sa spécialité, et renommé pour l’extrênie clarté avec laquelle il professait le cours d’astronomie.

— « Je suis grand partisan du principe de la souveraineté de la raison, a dit Arago à la tribune française, pourvu qu’on m’indique à quel signe certain on reconnaîtra la raison, à quel caractère on saura la distinguer de l’erreur. »

— Arago avait commencé par citer les paroles de Pascal : « Plaisante justice qu’une rivière ou une montagne borne! » Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Il voulait prouver ainsi que, n’y ayant rien de vrai, rien de juste dans un sens absolu, on en est réduit, pour déterminer ce qu’il convient d'appeler vérité et justice, soit à obéir à une règle révélée par un Dieu anthropomorphe, soit à consulter les membres délibérants de la société, et à s’arrêter à la décision que prend la moitié des votants, plus un.

Or, Arago ne voulait pas entendre parler de droit divin.

— « Le principe de la légitimité, dit-il, en faisant allusion à la révolution de juillet, a disparu dans les trois jours et lors de l’embarquement de trois générations de rois. »

— Il devait donc nécessairement se rabattre sur la souveraineté de la force, quoiqu’il en connût, pourtant, l’absence complète de valeur.

— « Les opinions incertaines, avait-il écrit en effet.en toute

matière, elles forment la majorité. »

— Et Arago a usé toute sa vie politique à combattre en faveur des majorités, qui ne peuvent arriver à aucun résultat certain, quand il s’agit de décider ce qui est bien et ce qui est mal.

N’est-il pas évident, par ce qui précède, qu’Arago était affecté de la peste démocratique?

On m’objectera peut-être qu’Arago, ne voulant pas de la souveraineté de droit divin, et reconnaissant 1 impossibilité de celle de la raison, devait bien se contenter de la souveraineté de la force, et qu’il ne faut pas l’en blâmer.

Je réponds à cela que je n’ai jamais songé à faire un reproche à ceux qui, se trouvant dans les mêmes circonstances qu’Arago, ont agi de la même façon : on ne blâme pas les malades; on les plaint. Tout ce que l’on pourrait trouver à reprendre chez des hommes tels qu’Arago, par exemple, c’est d’avoir cru que la société pouvait vivre longtemps sous le règne de la force, et de s’être dit qu’il était impossible de distinguer la vérité de l’erreur, puisque ils n'étaient pas parvenus à le faire.

C’est là un cas pathologique complexe : le rnorbus democraticus accompagné d’une vanité excessive.

Arrivons à des exemples de cas de plus en plus difficiles à diagnostiquer.

Observation VII. —Victor Cousin. D’abord professeur de philosophie ; puis pair de France, grand-maître de ITJniversité et ministre de l’Instruction publique.

Victor Cousin souffrait-il du rnorbus democraticus? Interrogeons-le, en prenant pour sujet la guerre, et cherchons ce que nous indiquent les symptômes que nous allons constater.

— « La guerre, répond-il, a sa racine dans la nature des idées des différents peuples, qui, étant nécessairement partielles, bornées, exclusives, sont nécessairement hostiles, agressives, tyranniques : donc la guerre est nécessaire.

» Voyons maintenant quels sont ses effets. Si la guerre n’est autre chose que la rencontre violente, le choc des idées exclusives des différents peuples, il s’ensuit que, dans le choc, l’idée qui sera la plus faible sera détruite par la plus forte, c’est-à-dire sera absorbée par elle ; or la plus forte idée dans une époque est nécessairement celle

qui est le plus en rapport avec l’esprit même de cette époque. Chaque peuple représente une idée ; les peuples différents d’une même époque représentent différentes idées; le peuple qui représente l’idée le plus en rapport avec l’esprit général de l’époque, est le peuple appelé dans cette époque à la domination. Quand l'idée d’un peuple a fait son temps, ce peuple disparaît; mais il ne cède pas facilement la place, il faut qu’un autre peuple la lui dispute et la lui arrache : de là, guerre. Défaite du peuple qui a fait son temps, victoire du peuple qui a le sien à faire et qui est appelé à l’empire, voilà l’effet incontestable de la guerre : donc la guerre est utile.

» Messieurs, je ne viens pas faire ici l’apologie de la guerre ; la philosophie n’est d’aucun parti dans ce monde; elle ne fait l’apologie de rien, comme elle n’accuse rien; elle aspire à comprendre tout. Je ne fais pas l’apologie de la guerre; je l’explique. Sa racine, vous la connaissez, est indestructible; ses effets, vous les connaissez, ils sont bienfaisants.

» Ainsi un peuple n'est progressif qu’à la condition de la guerre. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’histoire : la guerre n’est pas autre chose qu’un échange sanglant d’idées à coups d’épée et à coups de canon ; une bataille n’est pas autre chose que le combat de l’erreur et de la vérité ; je dis vérité, parce que, dans une époque donnée, une moindre erreur est vérité, relativement à une erreur plus grande ou à une erreur qui a fait son temps. La victoire et la conquête ne sont pas autre chose que la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille, devenue l’erreur d’aujourd’hui.

» Si, comme je l’ai démontré, l’histoire, avec ses grands événe ments, n’est pas autre chose que le jugement de Dieu sur l’humanité, on peut dire que la guerre n’est pas autre chose que le prononcé de ce jugement, et que les batailles en sont la promulgation éclatante.

» J’ai prouvé que la guerre et les batailles sont premièrement inévitables, secondement bienfaisantes. J’ai absous la victoire comme nécessaire et utile; j’entreprends maintenant de l’absoudre comme juste dans le sens le plus étroit du mot ; j’entreprends de démontrer la moralité du succès (f ). »

(1) Je demande pardon au lecteur de lui mettre sous les yeux des théories que je renonce à qualifier. Mais quel que soit parfois le dégoût du médecin quand il explore un malade, il sait passer outre et faire taire toutes ses répugnances, pour remplir son devoir.

— Ainsi, la justice et la vérité se trouvent toujours et nécessairement, d’après Cousin, du côté des gros bataillons : pour savoir ce qui est bien et mal, il faut s’adresser à la force; l’unique souveraineté est celle de la force. Et il en sera toujours ainsi. Voilà un exemple de morbus democraticus poussé jusqu’au délire.

Touteo délirant, on peut parfois dire des choses fort sensées, cemme on va le voir. Seulement, le malade ne se doute pas, en les prononçant, qu’il se trouve dans un moment lucide.

— «Quand Rousseau a défini la loi : l’expression de la volonté générale, il lui a enlevé tout ce qui en fait la vertu et la sainteté. En effet, si la loi n’est que l’expression de la volonté générale, elle ne représente plus un principe, mais un simple fait, elle n’a donc d’autre autorité que celle que lui communique le fait qu’elle représente ; c’est-à-dire qu’elle n’en a aucune. La définition de Rousseau tue la loi. Mais heureusement, pour le salut de nos institutions et de nos lois, cette définition est fausse. La loi n’est pas l’expression de la volonté générale, mais de la justice... La meilleure définition de la loi est celle-ci : l’expression de la justice; mais si on veut conserver la définition de Rousseau, il faudra la modifier en ces termes : la loi est l’expression de la volonté générale, pourvu que cette volonté soit elle-même l’expression de la justice. »

— Ici, Cousin, loin de prétendre à démontrer la moralité du succès, la juslice de la force, soumet au contraire la force, ou la volonté générale, à la justice.

— « Le vrai révélateur des droits de l’homme, dit-il encore, c’est la raison : la raison , puissance souveraine, etc.... »

— C'est magnifique; mais quelle valeur peut-on attacher à cette proposition venant d’un malade qui divague, et l’exprime d’une manière pour ainsi dire inconsciente? Et puis comment distinguer, — il est nécessaire de le répéter mille fois, — la bonne raison de la mauvaise? Cousin ne s’explique là-dessus nulle part.

La proposition suivante cadre avec celles qui précèdent,

LA PESTE DÉMOCRATIQUE, mais nullement avec la prétention de Cousin de démontrer la moralité du succès.

— « Dans son opinion (de Ferguson), le droit d’insurrection vient de la souveraineté du peuple, laquelle dérive elle-même du droit qu’a chaque individu de prendre part au pouvoir. Seulement, comme en vertu de ce droit, chacun est souverain, et qu’zî n'y a pas de gouvernement possible avec un pareil principe, Ferguson, etc.... »

— En résumé, justification de la force, répudiation de la souveraineté du peuple, aspiration à la souveraineté de la raison, sans donner les moyens de la reconnaître, etc. ; cet ensemble indigeste ne caractérise-t-il pas parfaitement l’état intellectuel de celui dont le cerveau est imprégné du virus démocratique?

Déjà, à plusieurs reprises, on a pu constater, chez les sujets des observations précédentes, un symptôme assez curieux, et qui semble au premier abord incompatible avec leur affection : je veux parler d’une certaine répulsion pour la majorité, pour la masse du peuple. Dans ce qui va suivre, on verra ce symptôme s’accentuer. J’en donnerai l’explication.

Observation VIII. —Marcus Tullius Cicéron. Célèbre orateur et philosophe romain.

Cicéron vivait dans un temps où les croyances religieuses commençaient à être fortement ébranlées. Écoutons à cet égard l’Encyclopédie, à l’article Athées.

« L’esprit de libertinage, funeste avant-coureur de la chute » des États, fit parmi eux (les Romains) de grands progrès en » peu de temps. La religion y dégénéra au point que César » osa déclarer en plein Sénat, avec une licence dont toute » l’antiquité ne fournit point d’exemple, que l'opinion des » peines et des récompenses d'une autre vie était une notion sans » fondement. »

Et Voltaire, pour prouver dans quel discrédit était tombée

la religion à cette époque, cite les vers suivants de Virgile •

Heureux qui peut sonder les lois de la nature,

Qui de vains préjugés foule aux pieds l’imposture,

Qui regarde en pitié le Styx et l’Achéron,

Et le triple Cerbère, et la barque à Caron !

« On déclamait sur le théâtre de Rome ces vers de la j ) Troade, auxquels, dit-il, quarante mille mains applaudis- » saienl :

Le palais de Pluton, son portier à trois têtes.

Les couleuvres d’enfer, à mordre toujours prêtes,

Le Styx, le Phlégéton, sont des contes d’enfants,

Des songes imposteurs, des mots vides de sens.

« Lucrèce et Horace s’expriment avec la même force; Cicé- » ron, Sénèque, en parlent de même en vingt endroits. »

Cicéron qui, en sa qualité d’homme instruit, était de son temps, ne peut évidemment pas être compté parmi les partisans du droit divin. En veut-on d’ailleurs une preuve directe? La voici :

— « Tel est effectivement l’ordre de la nature, que tout commence pour nous à notre naissance, et que tout finit à notre mort. Comme rien avant notre naissance ne nous intéressait, de même rien après notre mort ne nous intéressera. Que craignons-nous donc, puisque la mort n’est rien, ni pour les vivants, ni pour les morts ! Rien pour les morts, car ils ne sont plus. Rien pour les vivants, car ils ne sont pas encore dans le cas de l’éprouver. »

— Il est donc parfaitement légitime de soutenir que Cicéron ne voulait pas de la souveraineté de droit divin.

Et de celle de la raison ?

Pas davantage, ou, au moins, il la déclarait impraticable.

— « Le faux, disait-il, est partout mêlé avec le vrai, et lui ressemble si fort, qu’il n’y a point de marque certaine pour les distinguer. »

— Et ailleurs :

— cc La seule différence qu’il y a entre nous et les autres philosophes, c’est qu’au lieu qu’ils disent qu’il y a des choses certaines et

des choses incertaines, nous disons qu’il y en a de vraisemblables, et qu’il y en a qui n’ont aucune sorte de vraisemblance. »

— S'il n’y a rien de certain, comment songer, alors, à connaître les prescriptions de la raison? Comment leur obéir?

Cicéron avait donc nécessairement choisi la démocratie, la souveraineté de la force.

Faisons voir maintenant son horreur pour les majorilés, et expliquons-la.

Pour Cicéron, partisan de la souveraineté du peuple, le peuple c’était lui et ceux qui pensaient comme lui. Mais comme, sous cette souveraineté, pas deux individus ne sont socialement d’accord, il en résultait souvent que, pour Cicéron, et sa vanité aidant, le souverain était lui seul.

Un démocrate logicien doit toujours en arriver là. En effet, si d’une part souveraineté et sujets sont deux idées qui doivent coexister nécessairement, en ce sens qu’une souveraineté est incompréhensible sans sujets qui lui soient soumis, de l’autre, elles sont contradictoires, en ce sens qu’il est impossible de concevoir un être à la fois sujet et souverain.

Donc, dans l’hypothèse de la souveraineté du peuple, une partie de ce peuple doit fatalement être soumise à l’autre, dominée par l’autre, par conséquent esclave.

« Il n’y a de souveraineté du peuple possible, a dit Fiévée,

» que là où il y a des esclaves. »

Mais revenons à Cicéron.

— « Il ne faut à la philosophie qu’un petit nombre de juges, et c’est à dessein qu’elle fuit la multitude. »

— Et voici pourquoi il faut fuir la multitude.

— « Qu’y a-t-il de plus insensé que de respecter les idées de la multitude, tandis qu’on méprise en détail les particuliers qui la composent, comme étant pour la plupart de vils artisans et des gens sans connaissances? »

— Un philosophe pour lequel tout finit avec l’existence

26 CONTRIBUTION A L’ÉTUDE DES MALADIES MENTALES, actuelle, méprise et doit mépriser la multitude en général et, en particulier, les individus qui la composent; cela se conçoit parfaitement. Ceux pour lesquels la sanction religieuse existe plaignent les vils artisans et les gens sans connaissances, et s’efforçent d’ennoblir les uns et d’éclairer les autres. Mais Cicéron, matérialiste, ne pouvait entendre de cette oreille. Il se contentait de penser à soi.

— « Combien de chagrins, dit-il, s’épargnent ceux qui ne veulent rien avoir à démêler avec le peuple ! »

— Cicéron, en sa qualité de démocrate conséquent, voulait que la majorité restât esclave.

L’observation suivante va nous montrer, mieux encore, comment l'horreur des majorités et le mépris pour la multitude peuvent parfaitement exister chez un adepte de la souveraineté du peuple.

OI»ser%a<ion B\. — Voltaire, écrivain et philosophe français.

Je suivrai, dans mon examen clinique de Voltaire, la même méthode que j’ai employée pour Cicéron.

Voltaire était-il partisan du droit divin? Non. Il serait oiseux d’insister là-dessus et de songer à donner des preuves.

Voltaire voulait-il la souveraineté de la raison?

En théorie, oui, comme Aristote, Platon, Cicéron, et beaucoup d’autres, soit anciens, soit modernes (1).

« Il n’appartient pas à ce siècle éclairé, dit-il, de suivre tel ou tel philosophe; il n’y a plus de fondateurs de secte. L'unique fondateur est une démonstration. »

— C’est absolument comme s’il eût dit : il faut obéir uniquement à la raison.

Mais en pratique, cela change du tout au tout.

(1) A cet égard, on pourrait soutenir que tous les hommes instruits, presaue sans exception, ont prétendu que la souveraineté doit appartenir à la raison.

— « Un pouvoir qui n’est pas fondé sur la force, n’est rien par lui-même. »

— Voilà la raison qui ne s’appuye pas sur la force, réduite à l’impuissance, soumise pratiquement à la force.

Ce qui suit est plus significatif.

— « Vous nous apprenez qu’il y a des essences; et moi je vous apprends que ni vous ni moi n’avons l’honneur de les connaître; je vous apprends que jamais homme sur la terre n’a su et ne saura ce que c’est que la matière, ce que c’est que le principe de vie et du sentiment, ce que c’est que l’àme humaine ; s’il y a des âmes dont la nature soit de sentir sans raisonner, ou de raisonner en ne sentant point, ou de ne faire ni l’un ni l’autre; si ce qu’on appelle matière à des sensations comme elle a la gravitation. »

— Alors nous ne savons et ne saurons jamais rien en dehors de l’ordre physique. Comment donc la souveraineté de la raison serait-elle possible?

C’est, comme on voit, toujours la même chose : Il ne faut obéir qu’à la raison ; et il est impossible de savoir ce que dit la raison.

Voltaire a donc été nécessairement amené à reconnaître, non-seulement que la souveraineté de la force a toujours existé, d’une manière plus ou moins patente, mais qu’il en sera toujours de même.

— « Il est, dit-il, un peu fâcheux pour la nature humaine, j’en conviens avec vous, que l’or fasse tout, et le mérite presque rien ; que les vrais travailleurs derrière la scèue aient à peine une subsistance honnête, tandis que des personnages en titre fleurissent sur le

théâtre; que les sots soient aux nues et les génies dans la fange.

On a quelque peine à voir, je l’avoue encore, ceux qui labourent dans la disette, ceux qui ne produisent rien dans le luxe ; les grands propriétaires qui s’approprient jusqu’à l’oiseau qui vole et au poisson qui nage ; des vassaux tremblants qui n’osent délivrer leurs moissons du sanglier qui les dévore ; des fanatiques qui voudraient brûler tous ceux qui ne prient pas Dieu comme eux; des violences dans le pouvoir qui enfantent d’autres violences dans le peuple ; le droit du plus

fort faisant la loi, non-seulement de peuple à peuple, mais de citoyen à citoyen !

» Cette scène du monde, presque de tous les temps et de tous les lieux, vous voudriez la changer! Voilà votre folie, à vous autres moralistes! »

— Si Voltaire avait vécu de nos jours, il se serait écrié : Voilà votre folie, à vous autres socialistes!

Pour mieux marquer l’éternité de la domination de la force, il dit ailleurs :

— « Montez en chaire avec Bourdaloue, ou prenez la plume avec Labruyère, temps perdu, le monde ira toujours comme il va. »

— Ce qui prouve que, selon Voltaire, les moralistes et les socialistes sont des sots, qu’il n’y a d’autre Dieu que la force, et que lui, Voltaire, est son prophète. Cela prouve aussi la vanité de Voltaire, n’admettant pas qu’il fût possible de découvrir la vérité, puisqu’il n’avait pas pu, lui, y parvenir.

Voltaire, un de ceux qui ont travaillé le plus et avec le plus d’acharnement au renversement des révélations et par conséquent du droit divin, est par cela même un des grands fauteurs de la souveraineté du peuple, qui se traduit, dans le domaine économique, par la domination de la richesse, foncière ou mobilière, sur le travail. Pour lui, comme pour tous les démocrates conséquents, la société doit se composer de forts et de faibles : ceux- ci sont les esclaves de la richesse, ceux-là sont les philosophes et les capitalistes, les philosophes surtout. Tous ceux qui ne sont riches ni intellectuellement, ni matériellement, sont de la canaille dont il ne faut pas tenir compte; seuls Voltaire et ceux qui pensent comme lui sont des honnêtes gens, des gens du monde, et doivent faire partie du souverain.

J ai montré, dans ma VIII e observation, que la souveraineté du peuple se réduisait, selon Cicéron, à celle du petit nombre, et même à sa souveraineté à lui seul. Quelques citations prouveront que l’opinion de Voltaire était tout à fait semblable;

que le peuple, le vrai peuple, le peuple souverain, celait lui et ses amis, et que le reste ne valait pas la peine d’être pris en considération.

— « J’entends par peuple, la populace qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire.

» Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. »

— « Quand je vous suppliais, écrit Voltaire à Frédéric, d’être le restaurateur des beaux-arts de la Grèce, ma prière n’allait pas jusqu’à vous demander de rétablir la démocratie athénienne. Je n’aime point le gouvernement de la canaille. »

— « Nous aurons bientôt de nouveaux cieux et une nouvelle terre; j’entends pour les honnêtes gens, car pour la canaille, le plus sot ciel et la plus sotte terre sont ce qu’il faut. »

— « Nous ne nous soucions pas que nos laboureurs et nos manœuvres soient éclairés ; mais nous voulons que les gens du monde le soient, et ils le seront. »

— « On ne saurait souffrir l’insolence de ceux qui vous disent : je veux que vous pensiez comme votre tailleur ou votre blanchisseuse. »

— Continuons à nous renseigner sur ce que Voltaire nomme les honnêtes gens ou les gens du monde, et sur la manière dont il comprend la souveraineté populaire. Nous venons de voir ce qu'il pense à l’égard du peuple; que dit-il des bourgeois?

— « Pour vos pédants de Paris, qui ont acheté un office ; pour les insolents bourgeois, moitié fanatiques, moitié imbéciles, ils ne peuvent faire que du mal. »

— Les bourgeois, pas plus que le peuple, ne peuvent donc faire partie du souverain. Et les rois? Pas davantage , paraît-il.

— « A l’égard de Luc (le roi de Prusse) tantôt mordant, tantôt mordu, c’est un bien malheureux mortel, et ceux qui se font tuer pour ces messieurs sont de terribles imbéciles. Gardez-moi le secret avec les rois et avec les prêtres. »

— Les philosophes, — bien entendu ceux qui ne pensent pas comme Voltaire, — ne méritent pas davantage de faire partie du souverain.

— « Que dites-vous de la collection des ouvrages de Leibnitz? Ne trouvez-vous pas que cet homme était un charlatan, et le gascon de l’Allemagne? Mais Descartes était bien un autre charlatan ! »

— Ainsi la souveraineté du peuple ne doit comprendre, ni le peuple, ni les bourgeois, ni les nobles, ni les prêtres, ni les lois, ni les philosophes en général. Que lui reste-t-il alors? Voltaire et ses disciples.

— « Qu’importe, encore une fois, que notre tailleur et notre sellier soient gouvernés par frère Kroust ou par frère Berthier? Le grand point est que ceux avec lesquels nous vivons soient forcés de baisser les yeux devant le philosophe. C’est l’intérêt du roi, c’est l’intérêt de l’État, que les philosophes gouvernent la société. »

— Par philosophes, il va sans dire que Voltaire entend, non Leibnitz ni Descartes, qu’il traite de charlatans, mais exclusivement ceux qui pensent comme lui.

— « Il s’élève, à ce que je vois, bien des partis fanatiques contre la raison ; mais elle triomphera comme vous le dites, au moins chez les honnêtes gens; la canaille n’est pas faite pour elle. »

— La raison? Que signifie ce mot dans la bouche de Voltaire? N’a-t-il pas affirmé qu’il était impossible de savoir ce que dit la raison ?

La raison, pour Voltaire, c’est, non la raison impersonnelle, la raison méthodiquement reconnue et démontrée, n’appartenant en propre à personne, mais simplement sa raison personnelle à lui, son opinion à lui.

La souveraineté démocratique, telle quelle est révélée par Voltaire, son prophète, a pour corollaire, en pratique, l’emploi de la force brutale contre ceux qui résistent, ainsi que le mépris des masses.

— « Il ne serait pas mal, dit le prophète, qu’on envoyât chaque jésuite dans le fond de la mer avec un janséniste au cou. »

— Naturellement, ceux qui ont la force qualifient toujours de jésuites ou de jansénistes ceux qui leur refusent l’obéissance.

Quant aux masses, j’ai suffisamment montré dans quelle estime Voltaire les tenait. Il ne se souciait nullement de les éclairer, comprenant fort bien qu’en dehors de la souveraineté de la raison, le raisonnement est tout ce qu’il y a de plus dissolvant, de plus anarchique.

— «Quand la populace se mêle déraisonner, dit-il, toutest perdu. »

— En effet, il devient impossible aux honnêtes gens, aux gens du monde, aux philosophes, de l’exploiter.

Aussi, pour prévenir ce péril, Voltaire conseille d’inculquer aux masses la croyance en Dieu, la foi aux récompenses et aux punitions ultra-vitales.

— « Je vous demanderai toujours si, quand vous avez prêté votre argent à quelqu’un de votre société, vous voudriez que ni votre débiteur, ni votre procureur, ni votre notaire, ni votre juge ne crussent en Dieu. »

— Aux yeux de Voltaire, la religion ne devait servir qu’à protéger son coffre-fort.

— « Nous avons affaire, dit-il encore, à force fripons qui ont peu réfléchi (1); à une foule de petites gens, brutaux, ivrognes, voleurs. Prêchez-leur si vous voulez qu’il n’y a point d’enfer, et que l’àme est mortelle; pour moi, je leur crierai dans les oreilles qu’ils seront damnés s’ils me volent; j’imiterai ce curé de campagne qui, ayant été

(1) Et si ces fripons avaient lu, dans les œuvres de Voltaire :

« Il y a une tragédie anglaise qui finit ainsi : mets de L’argent dans ta roche » et moque-toi du reste. Ce n’est pas tragique, mais cela est fort sensé. »

Et aussi :

« 11 est bien certain qu’un lion mort ne vaut pas un chien vivant; qu’il faut » jouir, et que tout le reste est folie. »

Et si, après avoir lu, ils avaient réfléchi, Voltaire s’imagine-t-il qu’ils eussent renoncé à le voler ?

outrageusement volé par ses ouailles, leur dit à son prône : « Je ne » sais à quoi pensait Jésus-Christ, de mourir pour des canailles » comme vous. »

— Mais en voilà largement assez pour faire voir que Voltaire était infecté, à un haut degré, du morbus deniocraticus.

Donnons encore, avant de terminer l’exposition des symptômes de cette affreuse maladie, une dernière observation prouvant qu’un sujet peut en être atteint sans s en douter pour ainsi dire.

Observation X. —Chateaubriand (vicomte de). Écrivain et homme d’État français, qui a généralement passé pour un ferme soutien de la souveraineté de droit divin.

Voyons ce qui en est.

— « U y a des hommes, dit-il, qui, croyant à la souveraineté du peuple, ont voulu faire triompher ce principe suranné de la vieille école politique : moi, je ne crois pas an droit divin, mais je ne crois pas davantage à la souveraineté du peuple. »

— Cela semble clair, et ne laisser place à aucun doute ; et, après cette déclaration, on pourrait s’imaginer que Châteaubriand repousse la souveraineté de la force. Mais il n’en est rien, comme on va voir.

— « Le vrai le plus pur, dit Châteaubriand, a toujours en soi un mélange de faux. »

— C’est, sous une autre forme, la répétition de ce qu’avait déjà dit Cicéron, il y a près de deux mille ans.

Mais comment Cicéron et Châteaubriand, et tous ceux qui parlent comme eux, n’ont-ils pas compris la complète insignifiance de cette proposition ?

Du moment qu'on parle de faux et de vrai, c’est qu on discerne l’un de l’autre, et, dès lors, rien de plus facile que de les séparer quand ils sont réunis.

Si, au contraire, il n’existe pas de marque certaine servant

à distinguer le vrai du faux, comment est-il permis d employei ces expressions qui, alors, n’ont plus absolument aucune valeur?

Mais j’oublie qu’il est inutile de raisonner avec ceux qui nient la puissance de la raison.

Dans la pratique sociale, la proposition de Cicéron et de Chateaubriand se traduit par celle-ci : il est impossible d’arriver, par la raison seule, à la connaissance du bien et du mal ; ou par celte autre : la seule souveraineté qui mérite ce nom est celle de la force.

Chateaubriand, malgré sa négation explicite de la souveraineté du peuple, était donc évidemment malade de la peste démocratique.

Résumons maintenant les divers symptômes du morbus democraticus.

D’abord, l’affirmation que la seule souveraineté du peuple est possible.

Ensuite, l’affirmation simultanée que la souveraineté de droit divin est absurde, et que celle de la raison est impraticable, par suite de l’impuissance où l’on se trouve de distinguer le vrai du faux.

Puis, la glorification de la force, et par conséquent le mépris des masses.

Enfin, la prétention qu’il faut une religion, non pour les honnêtes gens, pour les gens du monde, mais uniquement pour la canaille , comme dit Voltaire.

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