‹ La peste démocratiqueChapitre 6 sur 9 · MARCHE, DURÉE, TERMINAISONS · texte numérisé non relu

MARCHE, DURÉE, TERMINAISONS

Je vais examiner ces trois points, en considérant d’abord la peste démocratique chez les individus, puis en l’étudiant quand elle a envahi une grande agglomération d’hommes, autrementdit lorsqu’elle a pris la forme épidémique ou qu’elle existe socialement.

Une fois développé chez un individu, le morbus democraticus dure généralement toute la vie, sans faire d’ailleurs courir d’autre danger sérieux au malade que celui de déraisonner, surtout en ce qui louche aux questions de souveraineté, de règle, d’obéissance, etc., etc.

Il n’y a du reste que deux terminaisons possibles à cette affection : se soumettre à la souveraineté de droit divin, ou accepter la souveraineté de la raison. Or, celle-ci n’est pour ainsi dire pas encore connue. Aussi la terminaison du morbus democraticus par l’assujettissement à la raison forme-t-elle une infime exception, tellement rare que l’on peut, encore aujourd’hui, ne pas en tenir compte. J'en citerai cependant plus loin plusieurs exemples, quand je parlerai du traitement.

L’autre terminaison, celle qui a lieu par le retour au droit divin, se voit parfois. Mais ici un redoutable problème se pose. Ce retour en arrière est-il hypocrite ou sincère? Celui qui abandonne la souveraineté du peuple pour reprendre le joug de la théocratie et qui conseille aux autres d’en faire autant, agil-il ainsi parce qu'il est convaincu, ou est-ce simplement une comédie qu’il joue, sachant bien que toute théocratie révélée est absurde, mais comprenant aussi que I ordre social n’est pas durable avec la démocratie? Ces questions sont fort délicates. Il semble difficile à admettre, en effet, d une part, que celui qui a examiné les révélations, qui les a longtemps combattues, qui a prouvé toute leur irrationnalité, puisse sérieusement leur reconnaître à nouveau une valeur logique. D’autre part, le mal ne doit jamais se présumer.

Dans les observations qui vont suivre, j’observerai celte dernière règle, préférant croire plutôt à la faiblesse intellectuelle des sujets dont je vais parler, qu’à leur mauvaise foi.

Observation XI. — Platon, célèbre philosophe grec, mais plus poète encore que philosophe. Il est l’auteur d’un plan de reconstitution sociale qu’il m’est impossible de consi-

dérer comme la plus parfaite des utopies, malgré l’appréciation contraire d’un éminent écrivain, à moins que, lorsqu’il s'agit d’utopies, la plus parfaite ne signifie la plus absurde.

On trouve d'ailleurs, dans les écrits de Platon, des choses admirables, et qui lui feront honneur devant la postérité. Ce sont précisément celles que l’on admire le moins de nos jours.

Platon vivait dans un temps où, malgré la forme démocratique du gouvernement, la religion jouissait encore d’une certaine puissance sociale : l’existence d’une inquisition pour la foi, et la condamnation de Socrate pour crime d’impiété en sont la preuve. Aussi l’éducation de Platon a-t-elle dû être religieuse.

Mais les développements de l’intelligence étaient déjà parvenus assez loin, de son temps; l’esprit d’examen avait pris suffisamment d’essor ; l’absurdité des révélations était si bien reconnue par la généralité, que Platon pouvait s’écrier :

— « Si le système que j’ai exposé (celui de la négation des dieux, ou du matérialisme) n’était pas, pour ainsi dire, dans la bouche de tout le monde, il ne serait pas besoin d’y opposer des preuves touchant l’existence des dieux ; mais, aujourd’hui, on ne peut s’en dispenser. »

— Ainsi donc, du temps de Platon, le matérialisme était presqu’universellement admis! La négation de la sanction religieuse, l’absurdité de la souveraineté de droit divin était presque universellement professée!

Nul doute que Platon, comme la plupart de ceux qui faisaient, à celte époque, usage de leur raison, ne se fût débarrassé. lui aussi, à un certain moment de sa vie intellectuelle, du joug de l’éducation religieuse à laquelle il avait été soumis dans son enfance. Nul doute aussi que ce phénomène n’ait été plus marqué chez Platon que chez les autres, en vertu même de la supériorité de son intelligence.

Mais cette supériorité lui aura bientôt fait comprendre que l’ordre social ne peut exister, ni surtout durer, sans avoir pour base l’acceptation de la sanction religieuse, et de son

corollaire indispensable pendant toute 1 époque de foi, 1 existence d’un ou de plusieurs dieux anthropomorphes. Et c’est ainsi qu’il en sera venu à abandonner la souveraineté du peuple, et à prêcher celle de droit divin. Que ce soit hypocritement ou non, je laisse au lecteur la peine de le décider.

Faisons voir, au moyen de quelques citations des Lois, que Platon voulait réellement, à la fin de sa vie (1), la souveraineté de droit divin avec toutes ses conséquences.

El d’abord, que faut-il pour croire au droit divin? 11 faut admettre :

Qu’il existe un ou plusieurs dieux anthropomorphes, ayant appris à l’homme ce qui est bien et ce qui est mal ;

Que l’âme est immortelle ;

Que cette âme sera récompensée ou punie, dans une existence ultérieure, selon quelle aura obéi ou non aux dieux, dans celle-ci ;

Il faut encore, pour couronner le tout, une inquisition qui empêche l’examen et par conséquent le renversement de ces croyances fondamentales.

Or, Platon affirmait la nécessité de ces quatre conditions. Écoutons-le. J’abrégerai autant que possible.

— « Il se trouve, dit le divin Platon, des hommes qui ne reconnaissent point de dieux, mais qui, ayant d’ailleurs un caractère naturellement ami de l’équité, ont de la haine pour les méchants, et, par une certaine horreur de l’injustice, sont incapables de se porter à des actions criminelles, fuient la compagnie des hommes pervers, et s’attachent aux gens de bien. Il en est d’autres qui, à la persuasion que tout est vide de dieux, joignent une impuissance à modérer les passions qui les portent au plaisir ou les éloignent de la douleur, une mémoire excellente et une grande pénétration d’esprit. Leur maladie commune est de ne point croire aux dieux ; mais les premiers sont moins nuisibles à la société que les seconds. A la vérité, les premiers parleront des dieux avec beaucoup de licence, aussi bien que des sacrifices et des serments; et comme ils raillent la piété des autres, ils pourraient peut-être se faire des disciples, s’ils n’étaient arrêtés par

(1) Les Lois sont le dernier ouvrage de Platon.

aucun châtiment. Mais les seconds étant dans les memes sentiments, et ayant d'ailleurs beaucoup d’esprit, employent la ruse et l’artifice pour séduire. C’est d’eux que sortent les devins et tous les faiseurs de prestiges; quelquefois aussi les tyrans, les orateurs, les généraux d’armée, ceux qui tendent des embûches à la crédulité publique par des cérémonies secrètes, et les sophistes avec leurs raisonnements captieux; car les espèces de cette seconde classe d’impies sont sans nombre. Deux lois suffiront contre les uns et les autres. Le crime des derniers, qui feignent une religion qu’ils n’ont pas, mérite non-seulement une, mais plusieurs morts. Pour les premiers, il suffit d’employer la réprimande et la prison. »

— Affirmation qu'il y a des dieux, ou au moins, qu’il faut croire à leur existence, puis, établissement d’une inquisition pour la foi, ayant pour but d’empêcher les athées de faire des prosélytes; voilà ce que demande Platon.

— « Il est nécessaire d’ajouter foi au législateur, mais principalement lorsqu’il dit que l’âme est entièrement distincte du corps; que,

dans cette vie même, elle seule constitue ce que nous sommes;.

que notre être individuel est une substance immortelle de sa nature, qu’on appelle âme ; qu’après la mort, cette âme va trouver d’autres dieux, pour leur rendre compte de ses actions, comme le dit la tradition ; conte aussi consolant pour l’homme de bien que redoutable pour le méchant, qui ne trouvera à ce moment aucun appui dans personne : car c’était durant sa vie que ses proches devaient venir à à son secours, afin qu’il vécût sur la terre aussi justement, aussi saintement que possible, et que dans l’autre vie il échappât aux supplices destinés aux actions criminelles. »

— Dans ce passage, Plalon affirme fimmorlalité de l’âme, l’obligation ou elle est d’obéir aux prescriplions divines, et les récompenses et les punitions ultra-vitales qui sanctionnent cetie obligation.

Voilà bien tout ce qui constitue le droit divin. Ajoutons à cela que Platon craignait tellement l’examen des bases sociales, que loin de se borner à une inquisition, il voulait établir une censure préventive, poussée à un point auquel on n’a jamais songé depuis.

« Mettons par conséquent, dit Platon, cette loi au nombre des

lois et des caractères de notre musique. — Clinias. Quelle loi? Explique-toi plus clairement. — Platon. Celle qui astreint le poète à ne point s’écarter dans ses vers de ce qu’on tient dans l’État pour légitime, juste, beau et honnête; qui lui défend de montrer ses ouvrages à aucun particulier, qu’auparavant ils n’aient été vus et approuvés du gardien des lois, et des censeurs établis pour les examiner. »

— N’en voilà—t-il pas suffisamment pour prouver que Platon élait devenu, dans la seconde moitié de son existence, un partisan fanatique de la souveraineté de droit divin?

Voici une nouvelle observation de la même terminaison du morbus dcmocraticus. Elle est moins décisive, la mort du sujet étant survenue trop tôt pour que l’évolution pût être complète. Elle n’en est pas moins curieuse.

Observation XII. — Pierre-Joseph Proudhon. Socialiste français assez connu pour qu’il soit inutile d’en dire ici quelque chose en dehors du sujet spécial qui nous occupe. Je ferai seulement remarquer que l’on trouve, chez Proudhon, les opinions les plus contradictoires sur toute espèce de questions, de façon qu’il est possible de le faire passer successivement pour matérialiste, spiritualiste, alhée, déiste, partisan de la sanction religieuse; qn’on peut l’entendre soutenir, tantôt l’automatisme, tantôt la liberté de l’homme ; qu’il est un jour partisan du despotisme, et le lendemain, de l’anarchie, etc. Cet état intellectuel de Proudhon s’explique parfaitement d’ailleurs : ne soutenait-il pas que « chaque proposition est » vraie, à condition que la contraire le soit aussi? »

Sur la question de la souveraineté, Proudhon avait varié autant, sinon plus, que sur toutes les autres. Je pourrais citer de lui des passages o'u il est anarchiste ou autoritaire, démocrate puis logocrate. Je me bornerai à montrer que, vers la lin de sa carrière, commençait à se manifester chez lui une tendance assez marquée vers le retour au droit divin. Et d’où

provenait cette reculade? De deux causes : premièrement, la grande intelligence de Proudhon lui permettait d’apercevoir que tout ordre social allait bientôt crouler sous les coups du scepticisme généralisé; secondement, sa vanité l'empêchait de reconnaître la souveraineté de la raison, en lui faisant dire, au moins implicitement, que puisque lui, Proudhon, n’avait pas pu découvrir cette souveraineté, cela prouvait que c’était chose impossible.

Faisons maintenant voir Proudhon avançant sur la rouit qui mène au droit divin.

— « Droit de la force. — Vous en parlez comme un aveugle des couleurs, par habitude, et en vertu des préjugés, comme font les enfants, les femmes, et tout ce qui ne réfléchit pas. — Ce droit est le plus ancien, et en pratique, le plus fondamental ; hors de lui, rien ! Toutes les nations sont forcées de l’exercer, et de le faire respecter en elles, à peine de périr. »

— A entendre ce début, on pourrait croire que Proudhon veut tout simplement s’appuyer sur la force brutale. Erreur. Il demande la souveraineté de la force couverte du masque religieux. Vous allez voir.

— « Savez-vous donc que nous n’avons pas encore remplacé ce sentiment profond de morale intérieure qu’on appelait sentiment religieux, qui donnait un caractère si haut à l’homme, à la femme, à la famille ! — Misérable, qui croyez que cela se remplace avec de la critique et des phrases.

» Est-ce le spectacle, l’opéra, le vaudeville ou l’hippodrome, que nous mettrons à la place de l'Église? Le spectacle n’est qu’une excitation au plaisir et à la volupté; un moyen d’agitation tout au plus.

» Il faut que nous fassions de la morale comme un culte (1). Nous pouvons, avec les seules forces de l’esprit, donner une théorie, définir le droit, en formuler les applications ; dire de fort belles choses. Mais en remplir le cœur, l’âme ; en faire une poésie, une publication, une sainte allégresse? Jamais! Il nous faut autre chose. »

— Donc: ni souveraineté de la raison, méthodiquement

(1) Souligné par Proudhon.

reconnue et démontrée; ni souveraineté de la force brutale. Que reste-t-il alors? La souveraineté de droit divin.

— « Il faut revenir ici aux sources, chercher le divin, nous retremper dans une vénération, qui nous soit en même temps un bonheur. Nous cherchons quelque chose de mystique (1), qui cependant ne choque pas la raison, précisément ce que voudraient faire, avec le christianisme, les croyants concordataires.

» Pour moi, j’ai cru qu’il fallait remonter ou descendre, jusqu’aux couches les plus profondes de l’histoire.

» La raison pure et philosophique ne suffit plus, pas même aux raisonneurs et aux 'philosophes. — De là tant d’apostasies à la raison.

» Nous ne pouvons nous contenter du protestantisme (2) ; il est aussi mort que le reste.

» Du déisme, de la magie, des tables tournantes, des esprits frappeurs; non, ils n’en savent pas plus que nous-mêmes.

» Du paganisme, non, encore moins ; c’est de la puérilité.

» Il faut remonter au-delà de l’institution des sacrifices.

» Je ne vois que la famille qui puisse nous intéresser à la fois d’esprit et de cœur, nous pénétrer d’amour, de respect, de recueillement ; nous donner la dignité, le calme pieux, le profond sentiment moral, qu’éprouvait jadis le chrétien au sortir de la communion.

» C’est un patriarchat ou patricial (3) nouveau, auquel je voudrais convier tous les hommes.

» Là je trouve une autorité suffisante pour l’homme, haut respect de lui-même; — dignité pour la femme, et modestie : et dans tout cet ensemble, quelque chose de mystérieux, de divin, qui ne contredit en rien la raison, mais qui cependant la dépasse toujours.

» La justice, si bien qu’on l’explique, reste toujours, au fond, un mystère comme la vie (4) ; l’amour conjugal, l’amour transformé par le droit, qui a chassé le rut et l’idéal, mystère! La femme est mystérieuse, comme la génération et la beauté.

» Établissons sur ce fondement la justice inflexible, la morale austère, l’inviolabilité du libre arbitre, le zèle de la vérité, de la

(1) Souligné par Proudhon.

(2) Idem.

(3) Idem.

(4) Idem.

science, de l’égalité, de la pudeur ; ménageons des jours et des lieux de ralliement aux familles : nous aurons un e religion.

» Nous avons perdu l’habitude du recueillement, —nous ne savons plus vivre en nous-mêmes, être heureux avec notre conscience, comme le croyant l’est avec son dieu, qui n’est que la voix de son

cœur et de sa conscience.Nous nous fuyons nous-mêmes; nous

avons besoin d’être sans cesse les uns chez les autres; notre existence est un pêle-mêle. Point de religion domestique. Le père et la mère finissent par s’ennuyer l’un de l’autre: mieux que cela, ils s’ennuyent en commun, comme des gens sans conscience et sans morale : autrefois, le dimanche, ils allaient passer une heure à l’église, et la journée entière était bonne et heureuse. Maintenant ils ont besoin de bal, de soirée, de spectacle, d’étourdissement. — Ils ne trouvent la paix que dans le travail, dans la peine! »

— Cet ensemble religieux est naturellement fort vague ; ce n’est qu’une ébauche de la souveraineté de droit divin; mais elle s’y trouve incontestablement en germe. On découvre, en effet, dans le système proposépar Proudhon : l’autorité divine supérieure à la raison humaine, la subordination de la raison au sentiment, une foi religieuse, avec la réserve que ce qui en fait l’objet ne doit pas être absurde, puis une sorte de culte, et jusqu’à des temples et des jours consacrés aux réunions des fidèles. Il n’y manque guère qu’une inquisition destinée à protéger ce beau système contre l’examen. Mais j’oublie que, depuis longtemps déjà, Proudhon s’était prononcé à cet égard.

— « La première chose, avait-il dit, à laquelle doive travailler la communauté, aussi bien que la religion, c’est d’étouffer l’esprit de controverse, avec lequel aucune institution n’est sûre et définitive. »

— Avais-je donc tort de soutenir que le célèbre révolutionnaire, vivement impressionné par le spectacle de la dissolution moderne, et prévoyant les maux sociaux qui devaient en résulter, commençait à battre en retraite et à se retourner vers le passé qu’il avait si longtemps et si rudement combattu ?

Destruam et œdificabo : telle était, on le sait, la devise de Proudhon. Destruam , c’est exact; il s’est parfaitement acquitté de cette partie de son programme. Mais œdificabo : Hélas, quand il a voulu reconstruire, il n’a jamais fait qu’énoncer des absurdités, ou rapetasser des vieilleries.

Mais passons à l’étude du morbus democraticus qui a pris la forme épidémique.

Dans toute société encore soumise à la souveraineté de droit divin, il se trouve toujours un certain nombre d’individus atteints de la peste démocratique. Ce sont généralement les sommités intellectuelles qui, ayant soumis à la critique cette espèce de souveraineté, en ont facilement aperçu l’absurdité.

Aussi longtemps que l’esprit d’examen peut être tenu en bride, la maladie reste ainsi localisée. Mais dès que cela devient impossible, elle se répand successivement dans toutes les couches sociales, en commençant par les couches supérieures, qui sont les premières infectées.

Alors, quand la bourgeoisie est devenue suffisamment forte, elle renverse le régime nobiliaire, aristocratique, féodal, basé sur la souveraineté de droit divin, et, se substituant aux nobles, elle établit le régime démocratique ou bourgeois, basé sur la souveraineté dii peuple.

Dès ce moment le morbus democraticus , d’individuel qu’il était, est devenu social, et la société tout entière ne tarde pas à être gangrénée jusqu’à la moelle.

La durée de cette maladie sociale n’est jamais longue, et elle ne peut présenter que deux terminaisons possibles, la mort ou la guérison : la mort, par la lutte de la nation démocratique avec une nation qui se trouve encore sous la domination du droit divin, lutte à la suite de laquelle la première est nécessairement écrasée; la guérison, lorsque la société en proie au morbus democraticus reconnaît quelle est malade, et se place sous la souveraineté de la raison.

Mais ici il importe cle distinguer, dans l’histoire de l’humanité, deux époques : la première, durant laquelle l’examen devient incompressible par moments, par périodes toujours courtes; la seconde, pendant laquelle, par suite de l’invention et des développements de la presse, il devient désormais absolument impossible, et à tout jamais, d’empêcher l’examen de s’exercer.

Durant la première époque, la peste démocratique règne parfois épidémiquement, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre; mais ce ne sont jamais que des épidémies locales, et ces foyers d’infection ne tardent pas à être étouffés. Les nations nobiliaires voisines s’empressent en effet d’attaquer celles qui souffrent de ce mal, et toujours la victoire couronne leurs efforts. C’est ainsi que Sparte a vaincu Athènes, qu’Alexandre a asservi la Grèce, que Rome a battu Carthage, et que les Barbares ont détruit, l’empire romain. Et chacune de ces victoires a été consolidée par le rétablissement de l’ancienne foi religieuse et de l’ancienne constitution sociale, ou par l’établissement d’une nouvelle foi avec toutes ses conséquences.

Mais maintenant, à l’époque où nous sommes arrivés, aucune foi religieuse n’est plus viable, l’examen est absolument libre, la presse est répandue sur le monde entier, et les communications sont devenues tellement faciles qu’une idée émise sur un point quelconque du globe peut se propager presque instantanément sur toute sa surface.

11 ne s’agit donc plus de voir les épidémies démocratiques locales se terminer par le rétablissement d’une ancienne révélation religieuse, ou par l’invention d’un nouveau sophisme religieux. Le tnorbus democraticus, va se répandre, sans rencontrer aucun obstacle, et envahir graduellement l’humanité entière.

Nous sommes presque parvenus à cette situation terrible, à laquelle il n’est que deux issues : la mort de l’humanité, car l’homme peut exclusivement vivre en société, et l’ordre

social est incompalible, d’une manière plus qu’éphémère, avec la souveraineté de la force brutale ; ou la soumission de l’humanité au joug de la raison.

C’est cette dernière solution qui prévaudra, espérons-le; une prochaine génération verra, sans doute, la disparition définitive de cette pesle, qui aura causé à l’humanité plus de maux que toutes les autres causes pathologiques ensemble.

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