DIAGNOSTIC
Il n'y a rien de bien important à dire, au sujet du diagnostic du morbus democraticus. Pas de confusion possible, en effet, entre cette affection, au moins quand elle est franche, et toute autre affection mentale. Le symptôme pathognomonique dont j’ai parlé en son lieu, et qui consiste dans l’aveu fait sans détour, par le malade, qu’il ne reconnaît que la souveraineté de la force, suffit à établir d’une manière certaine l’existence de la maladie.
Dans les formes plus ou moins larvées qu’elle présente parfois, le diagnostic peut devenir moins facile; mais en interrogeant le malade avec soin, on parvient toujours à lui faire dire qu’il ne veut ni du droit divin, ni de la logocratie, ou au moins qu’il considère celle-ci comme impraticable. Et c’est ainsi qu’on peut se convaincre, au moins indirectement, qu’il est en réalité atteint de la pesle démocratique.
J’ai donné un exemple de cette manière d’opérer, dans la X e observation, relative à Châleaubriand. Je rapporterai ici encore un autre fait.
Observation XIII. — Montesquieu, auteur français de plusieurs ouvrages de réputation fort grande, mais assez peu méritée.
Montesquieu ne voulait, à l’en croire, ni du droit divin, ni de la souveraineté de la raison, ni du droit des majorités, ou, tout au moins, il considérait la raison comme impuissante,
les majorités comme méprisables, et la religion comme exclusivement bonne pour les sots.
Prouvons tout cela.
— « Les lois humaines faites pour parler à l’esprit, doivent donner des préceptes et non des conseils; la religion faite pour parler au cœur, doit donner beaucoup de conseils et point de préceptes. »
— Si la religion n’est pas faite pour parler à l’esprit, c’est quelle est bonne seulement pour les imbéciles, dans le but évident de leur faire supporter plus facilement l’exploitation à laquelle les gens d’esprit les veulent soumettre.
Si la religion ne doit pas ordonner, c’est que la souveraineté ne doit pas être théocratique.
Voici une nouvelle expression du mépris de Montesquieu pour la religion.
— « Les diverses sectes de philosophie peuvent être considérées comme des espèces de religions. Il n’y en a jamais eu dont les principes fussent plus dignes de l’homme et plus propres à former des gens de bien que celles des stoïciens. »
— Et à propos de la secte des stoïciens, Montesquieu nous apprend que : « la religion de Confucius nie l’immortalité de » l’âme ; et que la secte de Zenon ne la croyait pas. »
J’en conclus que, d’après Montesquieu, la religion la plus apte à former les gens de bien est celle qui, ne croyant pas à la persistance de l ame après la mort, n’est pas une religion à proprement parler.
Il ne faut certes pas compter Montesquieu parmi les partisans de la souveraineté de droit divin. Passons à celle de la raison, et demandons-lui ce qu’il en pensait.
— « La liberté philosophique, dit-il, consiste dans l’exercice de sa volonté, ou du moins (s’il faut parler dans tous les systèmes), dans \'opinion où l’on est que l’on exerce sa volonté. »
— Voilà la réalité de la volonté mise en doute, par consé-
46 CONTRIBUTION A L’ÉTUDE DES MALADIES MENTALES, quent la liberté niée en pratique, l’homme réduit à un pur mécanisme, et le raisonnement assimilé à un simple résonnement, à la sonnerie d’une horloge.il n’est pas déplacé là pour la souveraineté de la raison. Pas n’est besoin même de souveraineté pour une réunion d’automates.
Et que dit enfin Montesquieu de la troisième espèce de souveraineté, celle des majorités?
— « Dans un tribunal, on prend les voix à la majeure ; mais on dit qu’on a reconnu par expérience qu’il vaudrait mieux les recueillir à la mineure, et cela est assez naturel; car il y a très peu d’esprits justes, et tout le monde convient qu’il y en a une infinité de faux. »
— Montesquieu paraît donc tenir en très petite estime le système des majorités. Voici une nouvelle façon d’exprimer son mépris pour les assemblées délibérantes.
— « 11 semble, mon cher ***, que les têtes des plus grands hommes s’étrécissent lorsqu’elles sont assemblées, et que là où il y a le plus de sages, il y ait aussi moins de sagesse. »
— Ne dirait-on pas que Montesquieu, qui ne veut ni du droit divin, ni du droit rationnel, ne veut pas davantage du régime représentatif ou bourgeois, du droit des majorités ou de la souveraineté de la force?
Ce cas pathologique est assez semblable, comme on peut le vérifier, à celui de la X e observation ; il n’est pas possible encore de porter un diagnostic avec certitude. Mais interrogeons le sujet sur le droit de la force, le droit de conquête spécialement, et nous arriverons à un résultat positif.
— « Je définis ainsi le droit de conquête, répond Montesquieu : un droit nécessaire , légitime et malheureux. »
— Malheureux, oui, pour ceux qui en sont les victimes.
Enfin, nous sommes fixés : Montesquieu ne connaît et ne
demande que la souveraineté de la force brutale; il est démocrate.
Confirmons ce diagnostic à l’aide d’une critique de Voltaire sur Y Esprit des lois.
« Le célèbre Montesquieu qui passait pour humain, a » pourtant dit qu’il est juste de porter le fer et la flamme chez » ses voisins, dans la crainte qu’ils ne fassent trop bien leurs » affaires. Si c’est là l’esprit des lois, c’est celui des lois de » Borgia et de Machiavel. »
Quoi qu’en dise Voltaire, Montesquieu a parfaitement raison, étant donné son point de départ : la souveraineté de la force brutale. El tant qu’il y a des nations, Montesquieu est dans le vrai. A-t-il démontré, ou seulement affirmé que les nations devaient disparaître pour faire place à une société unique, à l’humanité? Non. Montesquieu justifie en conséquence la force : il est donc' bien atteint du morbus democraticus.