‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 11 sur 60 · HÉSITATIONS SUCCESSIVES SUR LA RECONNAISSANCE DU FLÉAU · texte numérisé non relu

HÉSITATIONS SUCCESSIVES SUR LA RECONNAISSANCE DU FLÉAU

Après l'épidémie de 1856-59, on semble avoir oublié tout à fait que la Cyrénaïque pût devenir de nouveau un foyerpestilentiel; et, quand, de 1870 à 1873,1a famine ri'i;na dans ce pays, comme elle l'avait fait quatorze années avant, je ne pense pas que personne eût l'idée de faire observer médicalement la contrée où il devenait très possible que la peste se montrât une seconde fois. Aussi voyons-nous, en 1874, au moment de la forte explosion des foyers pestilentiels près de Benghazi, le service sanitaire du district représenté par un agent tout à fait inférieur et inconnu. Quoi d'étonnant alors qu'en 1874, comme en 1858, on ne fût informé de l'invasion du fléau que longtemps encore après son apparition? Quoi d'étonnant de voir tant d'hésitations, de controverses, de retards dangereux à propos de la constatation d'un fait des plus simples? Tant que le fléau n'exista que sur les nomades, on n'y fit aucune attention, ou plutôt on n'en fut même pas instruit.

L'existence de la peste dans le pays de Barca n'est

soupçonnée par les autorités qu'à l'époque où cette affection envahit le village de Merdje, chef-lieu d'un canton et rendez-vous général des tribus nomades, h dix-huit heures de marche de Benghazi. M. le docteur Arnaud nous apprend que, vers le milieu du mois de mai, des avis venus de Benghazi signalèrent à l'administration sanitaire de Constantinople qu'une maladie qui pouvait bien être la peste venait de paraître dans le petit village de Merdje. Plus loin, il ajoute que les autorités de Benghazi furent d'abord informées en fin mai que le village de Merdje avait eu à enregistrer un nombre insolite de décès. La municipalité de Benghazi envoya sur les lieux un ex-pharmacien de l'armée turque qui remplissait les fonctions de médecin du district. Ce fonctionnaire examina cà Merdje quelques malades, tous atteints de bubons aux aines et aux aisselles. A son retour à Benghazi, il déclara que la peste existait; mais, ayant été appelé à faire un rapport officiel, il hésita, soit par manque des connaissances pathologiques voulues, soit par crainte des autorités turques, et ne fit pas figurer le mot de peste dans sa déclaration. M. Arnaud dit : « Il fut conduit, par des raisons qui seraient ici déplacées et que je ne mentionnerai pas, à modifier complètement son rapport en n'y faisant pas figurer le mot de peste. Le municipalité s'empressa alors de communiquer partout qu'à la suite d'une constatation médicale, la maladie qui sévissait à Merdje n'était pas la peste. » Cependant les consuls des différentes nations, siégeant à Benghazi, apprenant que la maladie de Merdje tendait à

lIliSITATloNS SUR LA IlliCONNAISSAXCK DU FLKAU.

s'aggraver, oblinrciit dos aulnrilés lurquos que lo docteur Laval, médecin miliUiiro français, qui so trouvait par hasard sur les lieux, fût envoyé dans lo village suspect à l'elTet do se prononcer sans retard sur la maladie régnante. Le rapport très expli(;itc de Laval, daté du 8 juin, dut arriver le 9 à Benghazi. Malgré les faits positifs qu'il mettait en lumière, on créa une commission composée de plusieurs notables de la ville, à laquelle on associa un médecin arabe et un Maltais, et cette commission, sous la présidence du consul d'Amérique à Tripoli, partit pour Merdje, afin de s'assurer une fois de plus si la maladie de ce village était bien la peste (1). Sur le rapport de cette commission, les autorités consulaires signèrent le 30 juin la déclaration suivante : « Excellente santé publique à Benghazi et dans les environs. »

L'exposé que je viens de faire, d'après lo texte du rapport de M. Arnaud, est l'attestation la plus péremptoiro possible des hésitations, des contradictions et, il faut le dire, du mauvais vouloir des autorités turques et peut-être même de certains membres du corps consulaire de la province de Tripoli. J'ai supprimé certains détails, et cependant le lecteur pourra juger du degré d'obstination (je ne veux pas employer ici d'autre mot) dont on fit preuve à Benghazi pour ne pas admettre officiellement l'existence d'un fléau qui, depuis le 5 avril.

(1) Nous verrons de la même manière les enquêtes succéder aux enquêtes dans les différentes pestes de la Mésopotamie.

s'était montré sur des nomades, à seize heures de marche seulement de la ville, et qui depuis le 28 mai faisait des ravages dans le village de Merdje, Qu'on le remarque bien, la déclaration consulaire du 30 juin en portant : « Excellente santé publique à Benghazi, » mentionne un fait réel; mais quand elle ajoute : « Et dans les environs, » elle n'est plus dans le vrai, puisque Merdje est sans contredit dans les environs de Benghazi. De plus, quand, pour rassurer probablement l'opinion publique en Europe, on parle d'un cordon sanitaire établi dès les premiers jours de la maladie et renforcé ensuite, on mentionne, comme un fait réel, un simulacre de défense, une mesure restrictive non sérieuse, comme va nous le démontrer le docteur Arnaud. De plus, nous devons à ce même observateur la preuve positive que la peste n'avait jamais été renfermée dans Merdje et qu'elle régnait dans plusieurs locahtés du voisinage do Benghazi dès le commencement d'avril. On le voit donc, la peste de la Cyrénaïque resta complètement ignorée du mois d'octobre 1873 jusque vers le mois de mai 1874, et, quoiqu'on la soupçonnât au commencement de mai, elle n'était pas encore officiellement et nettement reconnue à Benghazi au commencement de juillet. Cola n'a pas besoin de commentaire, et, après cet informé, nous pouvons passer à l'examen des mesures sanitaires.

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