‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 14 sur 60 · INFLUENCE DES MESURES RESTRICTIVES · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES MESURES RESTRICTIVES

Quant aux mesures restrictives prises avant cette époque, M. Arnaud vérifia en personne ou par des renseignements précis, pris à Merdje même, qu'à la fin de mai et même au commencement de juin , aucun cordon n'avait été régulièrement établi autour du village, et que des Bédouin? en étaient partis dans différentes directions, important avec eux la peste (1). La peste a donc été libre de sortir de Merdje au moins jusqu'au mois de juillet. Notez bien que, même à cette époque, les efforts des médecins sanitaires délégués par la Porte furent paralysés dès le début par les autorités locales (2). Adeux reprises, MM. Arnaud et Rliazès crurent indispensable l'établissement d'un cordon sanitaire à Bengliazi et à Derna; « mais, par des raisons en dehors de leurs vues, le gouvernement ne put pas satisfaire à leurs demandes (3) ». « La commission dirigea alors toute son attention sur les points atteints, en installant sur chacun de ces points des cordons partiels ne permettant à personne d'entrer ni de sortir (4). » « Néanmoins, n'arrivant que peu à peu à connaître les campements infectés, pour nous prémunir contre ceux qui pouvaient avoir échappé à nos investigations, nous procédAmes à Benghazi et à Derna à l'établissement d'une surveillance des plus rigoureuses. Grâce à des gardiens bien choisis, se tenant constamment jour et nuit aux abords de ces deux villes, aucune caravane de prove-

(1) Pdge 42,

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(4) Ihid.

62 LA PKSTE EX TUllQUIH.

naiicc suspoctc ne fut acceptée. Quant aux Bédouins qui établissaient clairement et sûrement la position de leur campement, s'ils appartenaient à une des tribus malades, ils subissaient une quarantaine de rigueur; si, par la position de leurs tentes, ces Bédouins étaient éloignés des points atteints et étaient d'une tribu différente, ils n'étaient soumis qu'aune quarantaine d'observation dont la durée était fixée selon les circonstances (1). »

Tout cela est sagement pensé et fut sans doute réglé avec le plus grand soin par notre distingué confrère. Il est sans doute bien méritant d'avoir songé, « en dehors do ses premières vues relatives au cordon sanitaire » , à l'établissement de cette garde sévère de jour et de nuit autour de Benghazi et de Derna. Ces gardiens, s'ils étaient assez nombreux, devaient remplacer à merveille le cordon sanitaire, Quant aux caravanes et aux Bédouins qui avaient l'intention d'entrer à Benghazi et à Derna, ce système suppose que, se voyant compromis, ils n'ont pas à dessein accusé imc provenance autre que la véritable. Je crois que tout s'est loyalement passé depuis l'arrivée de M. Arnaud, queles négligences et l'apathie dont l'ancienne administration était coupable ont cédé le pas, devant sa vigilante application, à un système encore inconnu aujourd'hui dans tous ces pays, celui de la droiture et de la vérité; aurons-nous là des raisons scientifiques suffisantes pour croire que « c'est grAce à ces mesures restrictives ou aux moyens d'assainissement local

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INKLUKNCK DKS MESUllKS RESTIUCTIVES. «3

ôiioryiqiicment appliqués, que, poiidanL lu présence de la commission sur les lieux, la peste s'est éteinte sur place et ne s'est propagée dans aucun campement nouveau ())? »

Quelque envie que j'aie d'être encore à ce sujet de l'avis du docteur Arnaud, ma raison refuse de le suivre dans ces conclusions. Il y a là, en efVel, une cause supérieure qui domine toute autre considération, et cette cause, c'est notre honorable confrère lui-même qui l'a énoncée en disant qu'il était arrivé sur les lieux à la fin de l'épidémie de Merdje, vers le mois de juillet. J'admets encore la supposition la plus favorable à son système, à savoir que, par ces mots vers le mois de juillet, il a voulu indiquer le commencement et non le milieu ni la fin de ce mois ; les enquêtes successives auxquelles il a été obligé de se livrer avant d'appliquer autour des points envahis les mesures restrictives dont il parle, en dehors de toutes les lenteurs administratives, ont dù le mener certainement jusqu'au 15 de ce mois. Or, consultons la statistique de l'épidémie de laCyrénaïque en 1858; nous voyons que le mal débuta dans la dernière quinzaine d'avril à Benghazi et qu'il y eut en mai dans cette ville 95 décès de peste ; à partir du commencement de juin, le lléau affecte une marche plus violente, et du 1" au 30 il y eut 542 décès. Après cette époque, la maladie décline. En juillet il n'y eut plus que 169 décès ; en août on n'observa plus que des cas isolés. Si la peste

(1) Piijre GO.

uvaiL dCi s'étendre à Benghazi et à Derna en 1874, elle l'aurait fait à l'époque de sa période ascendante, en avril, en mai ou en juin, long laps de temps pendant lequel le mal avait toute son intensité et où aucune barrière n'avait été élevée contre lui. Si pendant ces trois mois la peste n'a pas fait invasion à Benghazi ou à Derna, pourquoi vouloir qu'elle eût une tendance à le faire en juillet à cette époque de déclin et de disparition des épidémies, 011 elles perdent leur force d'expansion et de propagation? Prenons maintenant, au lieu de l'exemple d'une peste relativement forte, le cas d'une peste do faible intensité, tout à fait analogue à celle de 1874, la peste de la Cyrénaïque en 1859 ; nous voyons que celle-là est tout à fait éteinte à la fin de juin. De plus, la relation que nous avons donnée de l'épidémie de la Cyrénaïque en 1858-1859 montre que, pendant ces deux années, dans les villes, la maladie a débuté et a cessé à peu près comme dans les campements. Pourquoi vouloir alors qu'elle se propage dans les villes, arrivée à une période où, d'une part, elle a perdu toute sa puissance, et où, d'autre part, ces localités ont perdu, très probablement à cause de la saison, toute réceptivité? Le raisonnement de M. Arnaud nous ferait rétrograder, je le crains, à cinquante ans en arrière, et à une époque où l'on ne voulait pas considérer les épidémies comme ayant une marche propre, dépendante de la saison.

Nous admettons aujourd'hui la contagion de ces fléaux, mais nous reconnaissons que cette faculté est dominée par des circonstances extérieures de lieu, de

influkncl: dks mksurks restrictives. Uo

saison, d'année, de durée de la maladie. Vouloir raisonner de uos jours sur la contagion comme on le faisait au commencement de ce siècle, ce serait nier toutes les vérités de l'épidémiologic au profit d'un système sanitaire fondé sur une théorie qui ne répond pas aux faits. Ainsi M. Arnaud a été trop loin en disant que l'isolement et la séquestration ont été très efficaces dans la Cyrénaïquo en 1874 (1). Il dit très bien qu'en 1874 les cheiks furent constamment à l'aiïût pour éviter toute communication avec les points infectés ; mais, quand il ajoute : « Ce n'est qu'ainsi qu'ils ont évité la maladie», il émet une opinion dont la preuve n'existe pas. En effet, la maladie a pu s'isoler elle-même, comme elle l'a fait pour Benghazi et Derna pendant les huit mois que ces villes ne furent aucunement protégées contre le fléau par des mesures restrictives.

Un est encore moins en droit d'avancer « qu'en I808, si les Arabes virent presque tous leurs campements cnvahis par le fléau, c'est qu'ils ne prirent aucune précaution, et que si la peste fut importée jusqu'à Derna et à Benghazi, c'est qu'aucune mesure restrictive n'avait été organisée (2). » Comment peut-on savoir si le fléau en I808 a été importé à Benghazi et à Derna, ou s'il ne s'y est pas développé de toutes pièces, de même qu'il s'est développé dans les campements arabes? Ne savons-nous pas d'ailleurs que la peste avait fait son

(1) Page 43. Proust est dans le même cas, art. Peste du Nouveau Dielion nuire.

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invasion dans la Cyrénaïque en 1856, qu'il y en avait eu des cas assez nombreux dans le typhus de cette année à Benghazi même, où l'agent sanitaire Formose en était mort? Quoi d'étonnant alors que le mal s'y soit réveillé en 18S8 ? La logique ne nous défend-elle pas d'admettre sans preuve positive l'introduction d'une maladie d'une localité dans une autre? M. Arnaud sait comme moi que personne n'a étudié en 1838 l'épidémie de Benghazi de manière àprouverqu'elleétaitdueàl'importation. Dans un pays où lapesteprend naissance en un point, il faut bien se garder de penser que toutes les localités postérieurement envahies ont reçu les germes du mal du premier foyer. Il peut et il doit y avoir quelquefois des points d'invasion multiples et successifs, de même que nous voyons, dans les campagnes, l'inflorescence et la maturation des végétaux n'avoir pas lieu à la fois, mais successivement, dans des localités souvent assez voisines l'une de l'autre.

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