CHAPITRE VIII
Quand on vit la peste de 1874-1875 s'étendre vers le sud et ne pas atteindre vers le nord les limites de l'épidémie de l'année précédente, on pensa peut-être que le fléau quittait définitivement les environs de Bagdad etles villes de Hillé, Kerbéla, Nédjef; il n'eu fut rien cependant. Dans les deux années 1876 et 1877, nous voyons la maladie, conservant à peu près la môme limite méridionale qu'en 1875, s'étendre au nord-ouest jusqu'au-delà Je Bagdad. L'année 1876 même, elle fuit pour ainsi dire une trouée à sou aire endémique et s'étend jusqu'en Perse, à Schuster, par le 32° de latitude et le 49° de longitude, à plus de trois cent vingt kilomètres à l'est de son point d'origine primitive, les districts de Dagara et d'Affij.Nous nè parlerons pas ici de cette épidémie excentrique, elle trouvera sa place parmi les épidémies de la Perse (1).
Déjà à la fin do 1875, malgré la double quarantaine
(Ij La PcsIp. en Perse dam les temps modernes, sa prophylaxie nulle, su limitation spontanée.
éLciblie uiiLre Bagdad d'un côté et Kut-el-Amara et Ilillé do l'autre, des bubons alarmants se montrèrent dans la première de ces villes. La plupart des médecins de celte capitale niaient l'existence de la peste dans l'Irak et ils appelaient, en se moquant, ces bubons Peste padouanique, du nom de l'honorable inspecteur, depuis lors décédé et, on pourrait le dire, mort à la peine. Il y a plus, le docteur Pardelaki dit avoir observé en 1874, à Bagdad, les mêmes bubons qu'en 1876. Je tiens de M. Padouan lui-même que, vers le 15 février 1876, des cas de peste furent observés à Bagdad; mais ce ne fut que le 13 mars qu'on donna de la publicité à ce fait en enregistrant le chiffre de S attaques. Des bulletins quotidiens officiels, il appert qu'en mars il y eut à Bagdad 28o attaques et 120 décès de peste. En avril on compta 2,036 attaques et 1,263 décès; en mai 1,926 attaques et l,lol décès; en juin 284 attaques et 104 décès. Des personnes dignes de foi supposent que tous ces chiffres doivent être doublés.
Revenons maintenantun momentàTaire occupéeparla peste en 1875. Nous y avons vu la maladie disparaître eu juillet ; vers la lin de novembre le bruit courut qu'une maladie mortelle régnait au village d'Ebbu-Sultan surlarivc gauche de TEuphrate, au sud-sud-ouest deHillé.En décembre, le village de Mohavil, à quatre heures au nordest deHillé et à quatorze heures de Bagdad, était attaqué par une maladie qui en peu de temps enleva des centaines d'habitants avec des crachements de sang et des bubons. Les autorités dé Ilillé ne négligèrent pas d'envoyer sur les lieu.v des médecins, lesquels, après une
LA PESTE DE 187r)-1876. M7
lri>p rapide inspection sans doute, déclarèrent que la peste n'existait que dans l'ima^inalion du médecin sanitaire. Cependant, en janvier 1876, beaucoup do morts presque subites curent lieu dans un quartier de lïillé, sur la rive gaucho de l'Euphrate; les malades étaient atteints de crachements de sang, de pétéchies, de bubons. Le médecin du lieu déclara que ce n'était pas la peste, mais une fiHrc jiernicieiise pneumonlque adénique. . Les docteurs Colvill, Zaviziano et Aston reconnurent bientôt la vraie nature de la maladie, (lelle-ci, prenant de jour en jour plus d'extension, passa sur la rive droite, cheminant lentement de maison en maison, de quartier en quartier. La durée de ce fléau fut de cinq mois à Ilillé; il ne cessa que le IS juin, après avoir enlevé le quart de la population.
De llillé, la maladie sembla rayonner dans toutes les directions. Un des premiers points attaqués fut Kiffil- Pégamber, tombeau d'Ézéchiel, village composé d'une agglomération de cabanes en roseaux, sur un terrain fangeux. Je l'ai visité moi-même en 1871, à trois heures au sud-sud-ouest de Ilillé et à mi-distance de cette ville et de Nédjef. Cette épidémie ne cessa qu'en mai et enleva le quart des habitants.
Au sud de Kiffil et par la latitude de Nédjef se trouve h; misérable village de Kufa, que j'ai aussi p.ircouru en 1871 ; le sol des huttes en roseaux affleure le canal de llindié sur les bords duquel elles sont bâties. La peste s'y déclara en mars et ne cessa qu'en mai, enlevant la cinquième partie des habitants. On donne, comme cause
de cette peste de Kiffil et de celle de Kufa, le transport des cadavres qui se fait de Bagdad h Nédjef. Mais quelle fut la cause de la peste des autres localités nombreuses où ne passent pas les cadavres? Du reste, si ce sont les cadavres qui ont donné la peste, elle devrait exister à Kerbéla et à Nédjef surtout, où chaque année on inhume do 10,000 àlo, 000 cadavres des musulmans chiites de Perse et un chiffre égal des Arabes chiites de la Mésopotamie et du désert. Or Nédjef, à peine atteint à une époque assez reculée du début de l'épidémie de 1874, demeura indemne en 1875, no fut attaqué qu'en mars 1876 et n'eut à compter que 300 à 400 décès sur 9,000 habitants.
Tuéridj et le district deHindié, dont il est le chef-lieu, furent envahis en mars et en avril. La maladie se montra non-seulement dans les localités qu'elle avait décimées en 1867, mais aussi dans d'autres villages qui cette année étaient restés indemnes. A la fin de mai on n'y observait plus que des cas sporadiqucs. A Tuéridj, sur 4, 000 habitants il n'y eut que 50 décès; on compta 3,000 décès dans tout le district.
Nous nous approchons ainsi de Kerbéla; c'est aussi une nécropole ; là, comme à Nédjef, les mahométans chiites se font un pieux devoir de venir inhumer leurs morts. Kerbéla n'a pas comme Nédjef l'avantage d'une situation élevée, sur un terrain sec et sablonneux où les eaux ne séjournent pas: elle est de niveau avec les marais de Hindié; le climat y est humide et la malpropreté des rues et des maisons excessive. Malgré ces conditions défavorables, elle fut, comme en 1831,1a ville la plus rcs-
peoléo par liiposlo pendant l'épidémie donl nous parlons. La maladie se montra en avril et cessa k la fin de mai. On assure que sur In. 000 habitants il n'y eutque 300 à 400 décès (Padouau). Colvill dit qu'il y eut 7 cas seulemont d'après les rapports officiels, en mars, avril, mai. Le docteur Millingen, qui me semble plus près de la vérité, évalue à 100 le nombre des décès de peste de Korbéla cette année.
A l'est de Kerbéla, sur la rive gauche de l'iuiphrate principalement, se trouve la petite ville de Mousséyib dont s'approcha beaucoup la peste de 1867. En 1876, sur 3,000 habitants, on y compta environ 100 décès. Dans le village de Mahmoudié, sur la route de Mousséyib k Bagdad, la peste se montra en février et cessa au commencement de juin.
Nous en avons assez dit au sujet de la propagation de la peste, de Ilillé vers le nord ; vers le sud, il y eut une propagation ou plutôt un développement tout à fait analogue qui porta la maladie jusqu'à Souk-el-Chéiouk, en envahissant simultanément ou successivement les nombreux villages situés sur les bords del'Euphrate, Guérite, Gingina, Anan, Gerboié. Ce dernier, qui en 1874 avait déjà perdu le quart de sa population, compta en mars, avril, mai 1876, ISO décès de peste. A Midhadié, sur 500 habitants, il y eut 80 décès. A Divanié, où nous avons vu le fléau se montrer en 1874 et 1875, on n'observa en 187G que des cas sporadiques, surtout parmi les militaires. La ville de Samava resta indemne comme dans les années antérieures (Colvill dit qu'elle fut atteinte en
1876). Puis vint Nasrié, ville nonvelicment fondée par le cheikh des Montéfik; la pesle n'y fit pas plus do 2S victimes. On arrive ainsi à Souk-el-Chéiouk, ville trèscommerçante, de 30,000 habitants; malgré son extrême malpropreté elle n'eut pas plus de 14 décès dans cette épidémie, alors qu'aux environs il mourait de 60 à 70 personnes par jour.
A Kut-el-Amara, sur le Tigre, centre commercial de 3,000 habitants, localité d'une malpropreté inouïe, la peste sévit et enleva la moitié de la population. Le gouverneur épouvanté s'enfuit, et une partie de la population se dissémina chez les Beni-Lam qui occupent le vaste territoire qui sépare Amara de la frontière occidentale de la Perse. De Kut-el-Amara la peste s'étendit aussi cette année sur le Schat-el-Haï, mais elle n'y fit que peu de victimes.
Nous venons ainsi de parcourir la vaste étendue des pays où la peste se montra en 1876, formant une aire de 376 kilomètres du nord-oiiesl au sud-est, près de trois fois plus étendue que celle qui fut atteinte en 1875. Le nombre des décès fut en proportion de ce vaste développement; Padonan l'estima à 20,000; d'après le docteur Millingen il y eut cette année, à Ilillé et aux environs, 6,000 décès ; à Kufa 70 ; à Kiffil 250 ; k Mousséyib 80 ; à KerbélalOO; àNédjcf 250; dans les villages de Hindié 2,500, à Bagdad 2,616; et dans les tribus nomades, au moins 20,000.
Ce qui constitua le caractère distinct et grave de l'épidémie de 1876, c'est qu'elle s'étendit non-seulement à
LA PKSTE DK 187"i-18-(i. 121
llilk', mais à lla.mliul. Apn-s l.^s iioni.ulos ol los pctilos ayt^loim'iralioiis de ixipiilalioiis alku|iit''t'.s en inajorilù ni 1874 ol I87;i. vint ni 187C) lo Lonr clos j^raiids ctMiIrrs d'Iiabitalioii. Nous avons vu qiio la iiialadio s'élciidiL à l'(>sl jusqu'à ScIiusUm- dans rArahislaii persan. Au sud elle dépassa bien oslensiblemcnl les limites du territoire de Souk-el-CliéiouU; mais la ville de Bassora échappa complètement au fléau en 1876, comme dans les années précédentes, malgré Tarrivée d'un grand ncmibre de fuyards de Bagdad et des autres localités infectées, qui les uns séjournèrent dans la ville, et les autres s'éloignèrent du côté de Bouchire. Mais la panique se mit à plusieurs reprises dans la population de Bassora à cause des bruits de peste au voisinage. Par exemple, v^ers le 4 juin, deux individus qui s'étaient enfuis de la quarantaine de Kourna, située au confluent de l'Euphrate et du Tigre, arrivèrent à quatre lieues de Bassora et de Moliainmera dans un village où le lendemain ils moururent de la peste. En quatre jours, 10 personnes de ce village appartenant à la circonscription de Bassora périrent, tous les autres prirent la fuite.
La peste de 1876 s'avança ainsi jusqu'aux portes de Bassora sans atteindre cette ville. Ce ne furent certes pas les cordons sanitaires ni la quarantaine qui la préservèrent: car du côté de terre l'accès en était tout à fait libre; du côté du fleuve il y avait la quarantaine de Kourna, et nous verrons dans un autre chapitre de quelle utilité était cette quarantaine. Quant aux régions situées au nord de Bagdad, il aurait été très-important de les
étudier médicalement, afin ne savoir si la maladie ne s'y montra pas au moins par quelques cas légers. Cela n'a pu ôtre fait malheureusement ou du moins n'apas été publié, et nous en serions réduits à n'avoir aucun renseignement sur ce fait si important, si M.Padouanne m'avait appris qu'à Karatépé, à quatre journées de Tnarche au nord de Bagdad, sur la route postale, il y eut quelques cas do peste. Il n'y en eut pas à Kifri à la quarantaine; mais je sais de source positive qu'à Kerkouk il y eut plusieurs cas de peste qu'on tint cachés en en informant toutefois r a dm 1 n i s t r a t i 0 n c e n tr al 0 ( 1 ) .
(1) Karatépé, à 11 rayriamètres de Bagdad. Kerkouk, à 23 myriamètres en ligne droite au nord de Bagdad et à H rayriamètres au sud-est de Mossoul. Técrit, sur la rive droite du Tigre, et Kifri, sur la roule, à l'est ^lu Tigre, qui conduit à Kerkouk, sont à 14 rayriamètres de Bagdad.
cri AP TIRE IX
Le docteur Vartabet arriva à Bagdad pour y remplacer M. Padouaii en qualité d'inspecteur sanitaire, le 31 juillet 1876. Je tiens de source indirecte qu'il observa des cas de peste pendant tout l'intervalle de temps compris entre les épidémies de 1876 et de 1877. Ces cas, sporadiques et légers jusqu'au commencement de l'hiver, commencèrent à cette époque à devenir graves. M. le docteur Bataillcy m'a écrit que l'épidémie de 1876, comme toutes les pestes de Bagdad, cessa vers la mijuin ; mais les cas sporadiques furent observés tout l'été. Le docteur Baou, qui était alors à la tête du service médical de la municipalité, constata bon nombre de ces cas pendant toute la saison chaude. Dès le mois de novembre, le lléau commença à se prononcer davantage; il y eut alors des cas mortels, mais peu nombreux et isolés. Au mois de mars 1877, la peste avait pris d'autres caractères; elle avait plus de violence, et commença à décimer les familles en emportant plusieurs de leurs membres , formant ainsi des foyers dans les maisons attaquées. Des maisons entières furent ainsi dépeu-
pléos et les chefs ùc, quartier en portèrent les clefs à roffice sanitaire on invitant les employés ù faire enterrer les morts. Le fléau, devenu ainsi épidémiqne, crût en intensité et en développement jusqu'au 30 avril; ]iuis il déclina, pour disparaître le 20 juin.
La peste décima surtout cette année les quartiers excentriques de la ville en épargnant le centre, à quelques exceptions près, qui portèrent sur de petites rues étroites ou des impasses habitées par les pauvres. Les maisons attaquées étaient basses, humides, malpropres, mal aérées. Dans les familles aisées, on n'observa que des cas isolés. Le docteur Batailley remarque qu'en 1876 l'épidémie avait débuté par la rive droite et avait surtout porté ses ravages do ce côté de la ville qui ne compte que de 15,000 à 20,000 habitants. En 1877, elle se montra surtout sur la rive gauche du Tigro dans le Bagdad oriental, qui compte une population de 70,000 à 80,000 Ames. En 1876, il y eut sur la rive occidentale 1,880 décès et 7S8 seulement de l'autre côté ; en 1877, il n'y eut que 450 décès sur la rive occidentale et 1,190 dans le Bagdad oriental. Ces chiffres, d'après tous les témoignages, sont bien inférieurs à la vérité. La crainte des mesures quarantenaires et l'espèce de malédiction qui, dans l'esprit des musulmans, s'attache à la peste comme étant un signe de la punition de Dieu, firent cacher bien des cas et enterrer bien des morts pendant la nuit sans que l'office sanitaire en eût connaissance.
L'épidémie de 1877, comme on vient de le voir, fut
LA l'ESTli 1)K 187(i-1877. 12
ru soiiimo bien moins intense à Bagdad qne celle do l'année précédente. En 1876, d'après le Bésidnit anglais, il y eut 3,639 décès et raiinée suivante on n'en compta que 1.67:2. Il en fut de même dans toute la Mésopotamie : beaucoup de localités atteintes en 1876 furent complètement épargnées ou touchées seulement par ré])idémie de 1877.
: Il nous reste, pour compléter ce chapitre, à mentionner quelques petites éruptions de peste qui préoccupèrent le public et l'administration pendant cette année 1876-77: à la fin d'octobre 1876, la nouvelle parvint à Bagdad que la peste existait dans le district d'Abou-Ghreb, sur la rive gauche de l'Euphrate, à huit heures de distance de la ville. MM. les docteurs Yartabet, Sebastio et Lubitz arrivèrent sur les lieux le 17 novembre. Les Arabes qui habitent là sur les bords du canal d'Abou-Ghreb forment une fraction de la grande tribu des Chammars. Ils racontèrent qu'à la fin de septembre, ou au commenceuKMit d'octobre, des Arabes nomades appartenant à la tribu des Oneizés, et habitant ordinairement le grand désert entre Bagdad et Damas, vinrent camper à Abou- Cilu-eb pour y faire pâturer leurs troupeaux. Après la fête du Baïram, quelques chameaux étant tombés mahwles, ces bédouins les écorchèrent et en mangèrent la chair. Ils furent tous pris alors, et quelques-uns subitement, de lièvre intense avec vomissements, bubons aux aines et aux aisselles ; la mort avait lieu en peu de temps daus prcsipie tous les cas. Les habitants d'Abou-Gbreb chassèrent ces nomades; mais la maladie se déclara
l-^i LA PESTE EN TURQUIE.
bientôt chez eux-mêmes et la commission vit quelques malades qui présentaient les symptômes suivants : 1° femme de vingt-cinq ans, malade depuis treize jours; lièvre légère, langue blanche au centre, rouge à la pointe ; tumeur de la grosseur d'une olive, au bras droit, un peu au-dessus du coude, existant depuis dix jours. Cette femme raconte qu'ayant mangé de la viande de chameau, elle a été prise de fièvre, de vomissements et de coliques. Cinq jours après, elle était en pleine convalescence et la tumeur avait beaucoup diminué; ~ 2° trois jours après avoir mangé de la viande de chameau et avoir été en rapport avec les Oneizés, un jeune homme est atteint de fièvre, de vomissements, de douleurs de ventre. Trois jours aussi après le début de ces symptômes, il se développe des bubons aux aisselles et à l'aine droite. Le bubon de l'aisselle gauche suppurait quand on vit le malade; les deux autres étaient durs et de la grosseur d'un œuf de pigeon. Cinq jours après, ces deux bubons suppurèrent aussi et le malade entrait en convalescence ; — 3° jeune homme de ving t ans, avait mangé aussi de la viande de chameau malade et avait été en communication avec les Oneizés. Dix jours après il tomba malade : fièvre, douleurs de ventre, bubon à l'aisselle droite, mort le cinquième jour de la maladie. Dans aucun de ces cas il n'y eut de pétéchies.
Une semaine après cette enquête qui, on le voit, laisse beaucoup à désirer, une lettre du gouverneur du district informait les autorités sanitaires de Bagdad que six autres habitants d'Abou-Ghreb étaient morts aussi,
LA l'ESTK Dl-: I.S7tj-l877. 127
sans bubons ni pétéchios, mais avec des vomissements de sang- et une diarrliée profuse. Tous ces individus avaient mangé de la viande do chameau malade.
Après le fait d'Abou-Ghreb vint celui d'Azizié, misérable village à huit hem'es en aval de Bagdad, sur la rive gauche du Tigre. Les Arabes de cette localité sont tous nomades et vivent sous des tentes. D'autres Arabes habitent aussi en nomades de l'autre côté du fleuve. Ce sont les Zobéidés et les Maadan. Ils eurent en novembre 1876 une vingtaine de morts que le cheikh attribua ;ï l'usage de la viande de chameau malade. Les symptômes principaux étaient ici la fièvre et les bubons, la mort avait lieu du troisième au quatrième jour. Des personnes qui n'avaient pas touché à la viande de chameau présentèrent les mêmes accidents. Les tribus voisines se préservèrent elles-mêmes par l'isolement et l'éloignement des tentes.
Au mois de décembre, une maladie analogue se déclara sur la rive gaucho du Tigre, à peu do distance d'Azizié. Quelques individus moururent après avoir eu des vomissements de sang- et de la diarrhée.
Vers le milieu de janvier 1877, une affection semblable, provoquée aussi, dit-on, par f 'usage de la viande de chameau malade, parut aux environs de Samara, à deux journées de marche au nord de Bagdad, sur le Tigre. Les docteurs Sebastio et Lubitz déclarèrent qu'à leur avis c'était la peste qui s'était montrée dans tous ces cas. L'inspecteur Vartabet, préoccupé de lacoïncidencede l'épizootie des chameaux et des effets évidemment per-
ilicieux , dans quelques cas , du dépècement de ces animaux pour l'usage alimentaire, crut y voir Vichoremia ou la celhilitis venenata de Tanner (1).
D'après le docteur Butailley, ce fait d'une épizootic sur les chameaux ayant précédé la peste, a été mis en avant par les Arabes dans un grand nombre de localités où, depuis 1873, la peste s'est déclarée sur les tribus. Il y avait là évidemment de quoi donner à réfléchir et de quoi motiver une enquête sur la nature de l'épizootic et sur sa propagation à l'homme ; mais de semblables recherches, exactes et minutieuses, sont évidemment de la plus grande difficulté dans ces pays et sur des nomades. Il n'en demeure pas moins établi que la maladie en question était bien la peste dans la plupart des cas.
Amara est une petite ville de 4,000 à 5,000 âmes, située sur le Tigre, à moitié chemin entre Kut-el- Amara et Bassora. Les bateaux à vapeur y stationnent et les habitants ont des barques à voiles qui portent du bois à Bagdad. Le docteur Sebastio y fut envoyé en inspection à la fin de mars 1877. Il reconnut l'existence de la peste dans la partie de la ville qui se trouve sur la rive droite du fleuve et qui compte plus d'habitants. Là, dans une famille composée de 36 personnes , 27 furent attaquées de la peste et moururent, 9 ne furent pas atteintes. Malgré le cordon sanitaire, la maladie se communiqua à d'autres maisons, et, de la fin de mars au commencement d'avril, il y eut 32 décès.
(I) Éléments de pathologie médicale, en anglais.
Le mrdcciii lail remarquer qiio tous les cas de peste lurent suivis de mort, malgré les nombreux remèdes employés et le sulfate de quinine.
Azer est un lieu de pèlerinage juif situé entre Amara ctBassora, h deux ou quatre journées do navigation à vapeur de Bagdad, selon la hauteur des eaux. Des cas de peste s'y montrèrent vers la même époque qu'à Amara, sur des juifs venus de Bagdad.
Dans le reste de la province, il n'y eut pas de peste en 1877 ; quelques cas sporadiques légers furent observés à II il lé; il en fut de même probablement dans d'autres localités, mais leur petit nombre et leur peu de malignité n'attirèrent pas l'attention.
Ce qui doit caractériser l'épidémie de Bagdad en 1877, c'est que presque toute la population juive et une grande partie de la population musulmane émigrèrent dès le commencement de mars; la ville resta ainsi presque déserte, et cela dut contribuer sans doute, plus que toutes les autres mesures hygiéniques, à la diminution de la maladie. Malgré l'importance de cette émigration, qui dépassa de beaucoup le chiffre de 20,000 individus; malgré des contaminations locales évidentes, telles qu'à Azer et à Amara, nous ne voyons pas cette année la contagion s'allumer comme les années précédentes et donner au fléau le caractère envahissant. C'est toujours cependant la même maladie ; mais elle a perdu, par suite de sa durée même, son processus dangereux; elle est en voie d'extinction ou de disparition au moins temporaire.
Lo docteur Balailley observa à Bagdad que, sur le déclin de l'épidémie, c'est-à-dire depuis le milieu de niai, les lièvres intermittentes se montrèrent nombreuses; en juin elles devinrent innombrables. Il faut noter ici que cette année le Tigre avait débordé en mars sur les deux rives et que ses eaux s'étaient réunies aussi à celles de l'Euphrate débordé en juin. Les fossés d'enceinte de la ville étaient restés remplis d'une eau infecte qu'on n'eut pas la précaution de vider à l'aide de pompes, comme en 4867. Les fièvres intermittentes durèrent une grande partie de l'été, jusqu'à ce que ces eaux croupissantes fuessnt évaporées. En octobre, les fièwes intermittentes avaient cessé; elles furent remplacées par les dysenteries qui, avec des fièvres gastriques ou des embarras gastriques fébriles, formaient le fond de la constitution médicale en octobre 1877 (docteur Balailley), le tout entremêlé de bubons avec lièvre et de quelques charbons.
Pendant tout l'été, on n'observa pas decassporadiques de peste, ni des bubons ; mais du 15 septembre au 30 octobre on put voir des bubons assez nombreux, soit axillaires, soit inguinaux. En général, ils étaient sans fièvre chez les adultes ; mais chez les enfants ils étaient accompagnés de fièvre pendant dix ou quinze jours. La plupart de ces bubons se terminaient par résolution. Le docteur Adler observa à cette époque des charbons sans fièvre. Contrairement à ce que l'on croit généralement, même en temps d'épidénjie, les charbons se montrèrent très-souvent à Bagdad dans des cas dô peste bénigne.
LA PESTE DE 1876-1877. . Lil
Eu temps de poslo sporadnjuo, il y eut des cliarhuus sans fièvre.
Le 14 février 1878, le docteur liataillcy écrit que, depuis le mois do novembre 1877, les cas de peste légère, qui s'observaient en octobre, avaient presque complètement disparu. On n'observait plus que de très-rares bubons avec fièvre légère. Le 14 juillet, l'excellent observateur que je cite notait encore les faits suivants : On n'a pas observé à Bagdad, au printemps 1878, des cas de peste caractérisés, mais presque toujours, de temps à autre, quelques rares bubons avec fièvre légère, durant de un à deux septénaires et aussi quelques charbons. En juillet, on n'observait plus ni bubons, ni charbons; les fièvres intermittentes régnant depuis la fin de mai étaient encore très-nombreuses, l'Euphrate ayant débordé cette année aussi et ayant amené ses eaux jusque sous Bagdad.