‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 38 sur 60 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DOCUMENTS NOUVEAUX RELATIFS A l'iNEFFICACITÉ DES MESURES PRISES CONTRE LA PESTE.

BONS EFFETS DE l'ÉMIGRATION ET DE LA DISPERSION DE LA POPULATION EN 1877.

On pourrait dire que le jugement porté ci-dessus par le colonel Nixon et le chirurgien-major Colvill a été faussé par les idées particulières du gouvernement auquel ils appartiennent et dont ils ont été peut-être chargés de défendre les vues àpropos de quarantaines et de restiictions quelconques au commerce (1). Mais le lecteur a déjà probablement remarqué que ce n'est pas seulement sur l'inefficacité des mesures restrictives que porte la publication officielle de M. Netten-RadclifTe; elle fait

(1) Il n'y a aucun doute que M. Colvill ue soit partisan des quarantaines contre la peste ; voici, en effet, comment il s'exprime à ce sujet dans un de ses rapports : « Pour garantir les Indes, il est absolument nécessaire d'établir la quarantaine tout le long des côtes des Indes, tant pour les bateaux qui s'y rendent directement que pour les navires qui touchent un port quelconque du golfe Persique, afin d'empêcher que les passagers ne transbordent à Mascate ou dans un autre port ouvert. Il faut noter que l'embouchure du golfe est très-étroite et que c'est l'unique chemin direct que les voyageurs de notre province doivent suivre pour se rendre aux Indes. »

DOCUMENTS NOUVEAUX. IGli

voir on mémo tomps do la manière la plus noLtc riiiulilité dos moyens hygiéniques employés, ou du moins leur insuffisance; elle montre qu'ils n'ont pas été appliqués en temps voulu, ni d'une manière assez complète et assez réi;ulièro. Elle indique enfin avec la plus grande netteté que l'administration turque, malgré les nombreux médecins qu'elle avait sous la main en Mésopotamie, n'a pas ou assez tôt connaissance du fléau et de son extension, soit dans les districts éloignés, soit dans Bagdad môme, ou bien, en ayant connaissance, qu'elle n'a pas voulu l'ébruiter. — Afin d'apporter sur cet important sujet toute lalumière voulue, j'ai interrogé un de nos confrères français qui habite Bagdad depuis longtemps, et dont j'ai déjà cité le nom. Témoin oculaire de toutes les épidémies de peste de la Mésopotamie, médecin distingué de la Faculté de Paris, ayant par dévouement soigné un trèsgrand nombre de pestiférés, M. le docteur Batailley m'a fait l'honneur de m'écrire la lettre suivante :

« En 1876, sous l'impulsion de M. Padouan, inspecteur sanitaire de la province, on essaya d'établir un lazaret hors de la ville et l'on fit, dans les premiers temps de l'épidémie , des fumigations et des blanchissages à la chaux dans les maisons des pestiférés. Par préjugé religieux, la population musulmane se montra contraire à ces mesures, et, les autorités locales secondant mal ou plutôt ne secondant pas du tout la commission sanitaire, il arriva que le lazaret fut aboli au bout de peu de jours et que l'assainissement des maisons ne se fit plus que pour la forme. J'ai été témoin une fois de ces fumiga-

m LA PERTE m TiiuguiE.

lions; les employés, tant par crainte delà contaj^ ion que des habitants des maisons qui ne subissaient que par force ces mesures, faisaient mettre à la hâte quelques charbons allumés au milieu de la cour, et, après y avoir jeté quelques poignées de poudre sulfureuse, ils s'empressaient de s'éloigner; quant au blanchissage à la chaux, on n'en faisait plus. — En 1877, ce fut de même inutilement qu'on tenta d'établir le lazaret. Le gouverneur ayant déclaré qu'il ne prenait pas sur lui de contraindre personne d'y entrer, aucun malade ne consentit à s'y laisser transporter. Pour y suppléer, on appliqua la mesure des cordons sanitaires autour des maisons contaminées; mais l'infidélité des gardiens chargés de maintenir ces cordons dut rendre cette mesure, sinon tonl à fait inutile, du moins peu efficace, tout en étant excessivement onéreuse et cruelle même pour les familles. Ces mesures vexatoires eurent pour effet de faire tenir cachés la plupart des cas de peste. Comme aucune amende n'était infligée ni aux familles, ni aux médecins, ni aux chefs de quartier qui ne déclaraient pas leurs pestiférés, un grand nombre restaient inconnus à l'office sanitaire, et par conséquent ne subissaient pas le cordon. — Quant aux cordons ou quarantaines étabhs hors delà ville, sur les routes de Mossoul, de Suleimanié et sur le Tigre, ils durent perdre aussi une grande partie de leur efficacité par l'infidélité et la vénalité des employés. En 1876, c'est à Kourna que se fit la quarantaine pour Bassora, et en 1877, c'est au port même de Bassora que les passagers étaient retenus quinze jours dans l'isolement. La mesure

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1.1 plus efficace et la mieux exécutée fut le balayage des rues et renlèvement des immondices qui encombraient dilTérentes parties de la ville. »

Une seconde lettre de M. le docteur Batailley parle encore des cordons sanitaires établis autour des maisons infectées, dans des termes qui méritent d'être conservés. Elle montre, comme on va le voir, la complète inutilité et la grande injustice de cette mesure. N'étant appliquée qu'aux maisons juives et à une partie très-limitéo de la population, elle n'empêcha aucunement le mal de se disséminer dans toute la ville : « Pendant que les tribus arabes de Bagdadié et d'Azizié, habitant les rives du Tigre dans le désert au sud de Bagdad, étaient attaquées de la peste vers la fin de 1876, la population de cette ville était mise en émoi, au mois de novembre, par la mort en très-peu de jours de six personnes d'une famille de bouchers, dans le faubourg- occidental. Tous ces malades, au dire des voisins, avaient rendu du sang par la bouche. Le dernier fut visité par le docteur Millingen, qui constata l'hématémèse avec fièvre violente sans bubon apparent ; la maladie se termina par la mort au bout de quarante-huit heures. On mit la maison sous cordon. A partir de cette époque, des cas de peste bien constatés et de plus en plus nombreux se déclarèrent sur la rive droite, où plusieurs autres maisons furent placées sous cordon dès le commencement de décembre. » Sur la rive gauche, ou Bagdad oriental, le docteur Batailley observa un cas de peste sur une jeune femme chrétienne, le 29 novembre. C'était un cas grave avec bubon à Fais-

selle gauche cl tendance au coma ; il se termina cependant par la guérison. La merc de cette malade, qui la soigna avec tendresse, fut aussi atteinte le 10 décembre, mais légèrement. En même temps, d'autres cas étaient signalés dans les différents quartiers de la rive droite, principalement chez les juifs. Quatre à cinq cas furent constatés médicalement dans deux maisons juives qui furent placées sous cordon ; l'un de ces cas se termina par la mort avec bubon inguinal. Du 23 au 27 décembre, deux personnes, le mari et la femme, furent atteintes dans une autre maison juive; la femme mourut en vingt-quatre heures et ne put être examinée; le mari, atteint la même nuit, mourut au bout de quatre jours avec tous les symptômes de la peste. Cette maison fut aussi placée sous cordon. Le 15 janvier, quelques jours après la levée de ce cordon, un autre cas est découvert dans cette même maison sur un enfant de dix ans. Il présentait un charbon de la grandeur d'une pièce de cinq francs au-dessus du sein gauche et un bubon axillaire du même côté; la fièvre était légère. Ce cas datait de plusieurs jours ; il s'était déclaré pendant que la maison était sous le cordon et avait échappé aux médecins de la quarantaine. En même, temps un autre cas fut constaté dans une maison voisine, chez une jeune femme qui présenta un bubon axillaire, du déhre, de la fièvre, et qui mourut le cinquième jour. Ensuite les cas particuHers devinrent de plus en plus nombreux, principalement dans les quartiers pauvres, et surtout parmi les Arabes et les Kurdes des quartiers de Beni-Saïd et

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