CHAPITRE II
invasion et marche de la peste de 18s8-18o9 d'après les documents officiels.
Les maladies de la Gyrénaïque sont celles qui se rencontrent en général sur les bords de la Méditerranée; les affections tant aiguës que chroniques du tube digestif et de ses annexes dominent la pathologie du pays. On observe fréquemment les entérites chez les enfants, les hépatites, les engorgements de la rate, la scrofule. A part les lièvres intermittentes qui régnent à Merdje et que l'on voit aussi à Benghazi et à Derna, on peut dire que la seule maladie généralement endémique est l'ophthalmic. La peste avait régné à dilTérentes reprises dans ce pays; mais, depuis l'épidémie de 1818, on n'en entendait plus parler, et il est très-probable qu'elle était tout à fait éteinte quand se passèrent les faits suivants : La province de Benghazi, malgré sa fertilité en temps ordinaire, est sujette, par suite du manque de pluie, à des disettes périodiques qui se montrent à des intervalles plus ou moins grands. Dès 1883, la récolte des céréales fut précaire ; l'année 18S4 donna une médiocre moisson. En I800, la pluie fit absolument défaut, les terres reste-
roiil Cil irieho, on ne sema point. Alors, les bcsliuuxsans fourrages périrent en masse; on vécut quelque temps do la chair des animaux morts, on broya plus tard les os dont on faisait ime bouillie qui sustenta quelque temps les misérables nomades. Pour comble de malheur, l'année 1856 fut aussi une année désastreuse. Les nomades aiïamés parcouraient en bandes le pays et cherchaient partout un aliment qu'ils ne trouvaient nulle part. De mémoire d'homme on ne se rappelait pas un fléau si cruel. « Si les secours envoyés par la Sublime Porte, dit Barozzi, étaient arrivés à temps et avaient été distribués d'une manière équitable, le mal aurait été pallié; mais les gouverneurs et les intendants, oublieux de leurs devoirs et ne songeant qu'aux concussions, ajoutèrent à la famine le poids de leur avidité. »
A la fin de 18o7, des pluies abondantes vinrent rendre à la terre sa fécondité; elle se couvrit de pâturages et de quelques moissons là où le sol avait pu être ensemencé. La récolte de 1858 futplus considérable, et enfin l'année 1859 fit totalement oublier à ces mal heur eu se populations les horreurs de la famine. Nous nous expliquerons ci-après sur les premiers débuts de la peste, sur les maladies qui l'accompagnèrent et sur celle à laquelle elle se mêla; pour le moment, il nous suffit de savoir que la peste parut en 1858 à Benghazi au commencement de mai, et qu'elle donna lieu dans cette ville, pendant ce mois, à 95 décès; en juin il y en eut 542, en juillet 169. Il mourait 60 p. 100 des malades. En août, la gravité et le nombre des cas diminuèrent, et on n'observa plus que
des malades isolés. Du 7 septembre 1 858 uu i 0 février 1 859 il n'y eut presque pas de cas do peste. Pendant que la maladie s'éteignait ainsi dans la capitale de la province, elle gagnait du terrain dans deux districts de l'intérieur, et elle se montrait dès le commencement de l'automne à Derna avec une grande intensité. L'année 1859 présenta à Benghazi une nouvelle série de cas de peste qui débutent au 11 février, deviennent de nouveau très-rares vers le 20 mars, et augmentent ensuite un peu pour disparaître définitivement en juin.
GHAPlTRi: III
APPUÉCIATION l)i:S MKSURKS PRISES EN 1858 ET 1859 CONTUE LA PESTE DE UENGIIAZI.
Les évèliemoiils dont nous venons de parler furent connus à Alexandrie dans les premiers jours de juin ; aussi, dès le 14, l'administration sanitaire égyptienne se liùla de mettre en quarantaine les ports de Barbarie. L'ile de Rhodes prit la même mesure à partir du 24 juin. A Constantinoplo, on fut informé un peu plus tard, à cause de la distance, des faits épidémiques de la Cyrénaïque. « L'administration sanitaire ottomane reçut le 23 juin seulement deux rapports du médecin de Benghazi ' annonçant l'apparition dans cette ville d'une maladie épidémique dont certains caractères suspects étaient de nature à faire naître des soupçons de peste (1). Ces rapports étaient datés l'un du 2, l'autre du 31 mai. Ils établissaient quela maladie se présentait sous les apparences d'un typhus accompagné de pétéchies, de sudamina, et (ce qui donnait surtout à l'affection un caractère suspect) d'engorgements des ganglions soit aux aines, soit aux
(1) Je répèle ici les termes mêmes Je la note envoyée de Constantinople à Paris, le 24 juin ISiiS, au comité consultatif d'hygiène par le délégué sanitaire de France.
aisselles, soit aux parties latérales du cou. Les bubons, au dire du médecin, no suppuraient pas; les charbons n'étaient pas mentionnés; la description donnée était confuse, incohérente. Le médecin persistait à croire que ce n'était pas la peste, mais un typhus non contagieux. Le conseil de santé décida que, jusqu'à nouvel ordre, toutes les provenances de la province de Tripoli et de Barbarie seraient soumises au régime de la patente brute. » Yoilà certes un édit qui était bien justifié par les circonstances, Quelque confuse et incohérente que fut la rédaction du rapport du médecin de Benghazi, elle mentionnait, avec les symptômes typhiques, des engorgements ganglionnaires aux aines, aux aisselles, aux parties latérales du cou ; c'en était assez pour motiver la quarantaine de quinze jours imposée à toutes les provenances des pays suspects, comprenant tous les ports du pachalik de Tripoli. Malte, Alexandrie et quelques autres ports qui aN^ient eu des communications directes ou indirectes avec Benghazi subirent le même régime ou celui de la patente suspecte, selon le degré de suspicion de ces localités. On sait que les équipages de deux ou trois navires furent atteints de peste, en rade de Benghazi, en 1858. On n'a parlé nulle part des purifications auxquelles ces bâtiments furent soumis. En juin et juillet de cette môme année, beaucoup de familles de Benghazi partirent pour Malte et Alexandrie (1). Plusieurs milliers d'ouvriers moissonneurs étrangers durent
(1) Abslrad of returns, page 24.
APPRÉCIATION DKS MESURKS SANITAIRES. 21
aussi quillor les lieux infectés, après la moisson, en juillet au plus tard, pour se rendre dans leurs foyers, à Tripoli, sur les côtes de la Grèce, et surtout à Candie. On n'a aucun renseignement sur les précautions prises contre les dangers d'une telle émigration. On ne sait pas non plus si l'exportation des laines et des tissus de la province de Benghazi fut l'objet d'une réglementation spéciale en 1858 et dans les années suivantes. Après le mois d'août et de septembre I808, Benghazi fut considéré comme à peu près libre d'infection. Au commencement de 1839, on crut que la peste avait totalement disparu du pays ; mais, peu après, de nouveaux cas se montrèrent, et én conséquence la quarantaine fut rétablie à Malte et dans d'autres points de la Méditerranée, dans toute sa rigueur. Dès le mois do juin 1858, l'administration sanitaire de Malte n'était pas restée inactive, et elle décrétait une quarantaine de quinze jours pour toutes les provenances des côtes de Tripoli. Plus tard on crut devoir réduire celte quarantaine à cinq jours; aussitôt le conseil de santé de Constantinople télégraphia que, si l'on ne prenait pas des mesures plus rigoureuses, on frapperait d'une quarantaine les provenances de l'île dans tous les ports ottomans. Le 6 août 1858, on écrivait de Constantinople que les provenances de Malte et d'Alexandrie subissaient aux Dardanelles cinq jours d'observation. A la fin de juillet,, le bruit ayant couru qu'un cas de peste avait eu lieu à Smyrne, les provenances de ce port furent soumises aux Dardanelles à onze jours de quarantaine.
L'atlmhiisLrcitioii sanitaire ottomane ne borna pas là ses ciïorts ; les mesures qu'elle prit en outre dans le but de combattre le mal dans ses foyers et d'en empêcher lu propagation ultérieure, sont les suivantes : Le service des quarantaines dans les principales échelles du Levant fut renforcé, et la plus stricte surveillance fut exercée aux Dardanelles sur les arrivages des contrées suspectes. Une première commission, où figuraient deuxmédecins distingués, MM. les docteurs Barloletti et Amadeo, partit à la hâte de Constantinople le 8 juillet et débarqua à Benghazi le 15. M, Bartoletti reconnut immédiatement la peste et s'en retourna peu de jours après, laissant sur les lieux le docteur Amadeo et quatre autres médecins munis des ordres nécessaires et de tous les moyens propres à agir avec efficacité contre les prog7'ès de la peste et à t étouffer dans les lieux mêmes de sa naissance (1).
J'ai soulig-né les dernières lignes de la communication semi-officielle de M. Bartoletti pour éveiller l'attention du lecteur sur la confiance qu'on avait alors dans les moyens propres à arrêter le développement de la peste et au besoin à l'anéantir dans son point d'origine. On ne sait pas au juste quels étaient ces moyens ; ils ne sont nullement spécifiés; mais il me semble évident que les quarantaines locales, les cordons sanitaires et la désinfection devaient y figurer en première ligne. Il n'est pas dit comment ces mesures furent appliquées. A
(1) Communication ;'i la Société impériale de roétlecine Je Constantinople, 27 août 1858,
APPRI-iCIATION DES MKSURRS SAMTAIRKS. 23
en jimor par los termes mêmes et l'cspril de la note de M. Hartolctli, /es ordres nécessaires étant donnés, les moyens propres à agir avec efficacité étant préparés, les mesures restrictives ont dû marcher de pair avec les moyens purement hygiéniques, et on aurait dû arriver bientôt au résultat recherché, celui de l'extinction de la peste. Ce lléau disparut en effet, ou du moins cessa presque complètement à cette époque. Il avait même très-notablement diminué avant l'application d'aucune mesure sanitaire; car, sous ces latitudes, la peste disparaît presque toujours complètement pendant les fortes chaleurs. Nous venons de dire dans le chapitre précédent qu'en mai il y eut à Benghazi 9S décès, en juin 542, en juillet 169, et en août des cas isolés seulement. Les mesures sanitaires ne purent être appliquées au plus tôt qu'à la fin de juillet, c'est-à-dire à une époque où la maladie avait terminé son cours. Comment alors faire la part de l'art et celle de la nature dans cet anéantissement presque complet du fléau? Nous le voyons bien renaître en i8o9; mais cette fois il est beaucoup moins intense et de moins longue durée qu'en 1858. Ne faut-il pas voir là une preuve de plus de l'action des ordres donnés et des moijens préparés dès le commencement d'août (c'est-à-dire à une époque où le mal avait terminé ses ravages) afin d'agir avec efficacité contre la peste ? On sait bien qu'en général une épidémie pestilentielle passée, les cas qui naissent de nouveau les années suivantes sont moins nombreux et moins graves ; mais celte règle comporte des exceptions, et peut-être a-t-on
OU réollcment afrairo ici h une épidémie do pesto dont la durée aurait été très-longue, dont les conséquences auraient pu être très-graves, si l'hygiène, avec ses moyens les plus efficaces, n'était pas intervenue. Cette question resterait donc en suspens, si un témoin désintéressé, un des hommes qui ont le mieux étudié l'administration sanitaire de la Turquie, au perfectionnement et au soutien de laquelle il a beaucoup concouru pendant tout le temps de sa mission à Gonstantinople en qualité de médecin sanitaire français, n'avait pas rendu compte, huit mois environ après la communication de M. Bartoletti, du mode d'exécution de ces moTjens propres à agir avec efficacité contre la peste. C'est ce que nous allons voir dans le chapitre suivant.