TÉMOIGNAGES DE M. FAUVEL ET DE BAROZZI
Nous sommes arrivca au mois de juin 18S9; il s'est passé une année entière depuis les premières nouvelles de la peste; la première commission, présidée par M. Bartoletti, est de retour depuis dix mois. Une commission, dont l'inspecteur est le docteur Amadco, lui a succédé sur les lieux. On a remplacé, pou de temps après, ce médecin par Barozzi. Celui-ci a été témoin do la disparition spontanée de la peste, puis de son retour avec les premières pluies d'automne, comme Astruc, d'après les écrivains des siècles antérieurs, avait déjà noté au xvm*' siècle que cela se passait en Afrique. Puis on a vu le mal décroître do nouveau et disparaître presque, pour renaître avec les premières chaleurs du printemps. Cette recrudescence ou cette nouvelle éclosion fait qu'on examine avec plus de soin le mode d'application des mesures édictées l'année précédente. On s'aperçoit alors probablement qu'elles sont restées sur le papier, et M. le délégué sanitaire do France à Constantinopic écrit : « Le gouvernement turc promettra comme toujours et ne fera rien. L'inertie gouvernementale est
ici toujours plus grande que jamais. Je ne pense donc pas que la mission de M. Barozzi et des médecins que nous lui avons adjoints ait aucun bon résultat sous le rapport des moyens propres à éteindre la peste (1). » Que nous sommes loin des espérances de M. Bartolettî ! Que sont devenus tous les moyens j)ropres à agir avec efficacité contre les progrès de la jieste ? Si les mesures ordonnées et préparées dans les mois de juillet et d'août 1858 avaient reçu un commencement d'exécution, si on avait essayé seulement de les mettre en action d'une manière sérieuse, le délégué sanitaire de France auraitil écrit les lignes que nous venons de citer? N'aurait-il pas détaillé les moyens employés, sauf à dire qu'ils avaient présenté tels ou tels desiderata? On est donc forcé de penser qu'il n'y eut aucun essai sérieux, ni de désinfection, ni d'isolement, dans la province de Benghazi jusque vers le milieu de l'année 4859, époque do la cessation définitive de la peste.
Un second témoignage, plus important encore, s'il est possible, que celui que nous venons de citer, nous est fourni par Barozzi : on peut dire que l'on ne connaît scientifiquement la peste de Benghazi que par le mémoire de ce médecin distingué, imprimé en 1861 et 1863 dans la Gazette médicale d'Orient. Or cet important et consciencieux travail ne fait pas mention des mesures hygiéniques. L'auteur avait été cependant envoyé sur les lieux comme inspecteur sanitaire et avec de grands pouvoirs,
(1) Recueil des travaux du Comité consultatif, tome IV page 200.
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Cominonl oxpliquor son silence? S'il avait oblonn dos résultats évidents et matériels des mesures qu'il avait mission de faire mettre en iiratiquc, pourquoi ne l'a-L-il pas noté dans sa remarquable monograpliie? S'il n'a pas voulu s'expliquer c\ ce sujet, n'est-ce pas parce qu'il avait reconnu la complMe inutilité de ses e(Torts?En cflct, on trouve, en 1872, un article de notre loïmograplic dans la Gazette médicale d' Orient {'[); c'est à propos de la peste de Banèli dans le Kurdistan persan, en 1871. L'excellent observateur que je cite, dit avec l'incontesLable autorité que lui donne en pareille matière la droiture de son caractère : « Moi-môme, j'ai eu recours aucordon sanitaire pour isoler la ville de Benghazi et avec des ressources bien supérieures à celles du gouverneur de Banèh, et cependant, malgré une surveillance incessante, j'ai été forcé d'en reconnaître l'inanité. Tout le monde passait par-dessus mon cordon, voire môme un consul... Qu'on le sache bien, pour les Arabes comme pour les Kurdes, comme pour ces populations incultes et à demi sauvages, les mesures quarantenaires ne sont que des mesures fiscales, et pas autre chose. Il est inutile d'insister sur co point. »
Certes, voilà une déposition bien nette et un premier ait (jui n'est pas, tant s'en faut, en faveur de l'emploi des mesures restrictives en Orient. Les personnes qui )réconisent ce système en Asie et en Afrique se basent mr la dissémination de la population dans ces pays, sur
(1) Avril et mai, pajrc 4, l'c colonne.
1g petit nombre des communications, et sur la facilité qui en résulte en apparence pour pratiquer l'isolement. Ces écrivains ne connaissent pas malheureusement de VISU, et pour y avoir séjourné assez longtemps, les pays dont ils parlent, ni les administrations sur lesquelles ils conseillent d'agir. Ils ne les ont vus que de loin, et, l'esprit de système l'emportant, ainsi que le besoin de formuler des règles et de faire un code de préservation des maladies épidémiques exotiques, elles ne veulent pas convenir que ces quarantaines d'Asie et d'Afrique n'ont jamais réussi; elles pensent que, sous la surveillance d un conseil de santé international, ces moyens peuvent être efficaces. Que répondront-elles à Barozzi, qui avait de grands moyens h sa disposition et qui avait aussi, bien certainement, l'appui du conseil de santé international do Constantinople? Barozzi rejette donc, delà manière la plus formelle, l'emploi des mesures restrictives dans les cas spécifiés; il n'en conteste pas l'efricacitô fondamentale, il en nie nettement la possibilité d'application, par suite de la triste expérience qu'il en a faite en 1858-59 à Benghazi. Le cordon sanitaire dont Barozzi nous a ainsi , incidemment révélé l'établissement et l'inutilité complète ne fut pas probablement le seul prescrit dans cette province; à la manière dont fonctionna celui qui était le plus en évidence, on peut juger de ce qu'ont dû être les autres établis, soit autour de Derna, soit pour isoler les nomades.