‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 40 sur 60 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

opinion itks médecins sanitaires tubcs eux-mêmes si:r l\ valeuu l>es mesures appliuiiées en mésopotamie.

Aux témoignages positifs cl d'une indubitable valeur (jue nous venons de citer, nous allons maintenant joindre ceux de deux médecins de l'administration sanitaire oitomanc. Ils montreront combien la confiance qu'un iionorable et distingué médecin sanitaire (1) avait dans les mesures prophylactiques prises par la Turquie en 1874 était peu fondée et loin de la pensée des fonctionnaires même qui les appliquèrent cette année et les années suivantes.

De tous les médecins qui ont étudié la peste en Mésopotamie, M. le docteur Cabiadès est un de ceux dont les vues m'ont paru les plus nettes sur ce fléau, et les remarques les plus pratiques. J'ai cherché à connaître son avis sur les quarantaines à propos de la peste, et j'ai trouvé,

(I) M. le docteur Marrouin écrivait dans la Gazette médicale d'Orient le 30 septembre 1874, à propos de la peste : « Cette épidémie, restée circijiiscrito grâce aux mesures d'isolement prises par l'inspecteur Padouan, est complètement éteinte. »

dans un comple-rcndu adressé à la Société épidémiologiquG do Londres eu février 1879, le passage suivant, que je suis heureux de pouvoir rapporter ici : « Le docteur Cabiadcs, qui a observé la peste h Bagdad et k Ilillé en 1876-1877, est d'avis que les coi^dons sanitaires convenablement établis sont extrêmement utiles pour empêcher l'extension d'une explosion de peste. » M. Cabiadèsne citant pas d'exemple de l'efficacité de ces cordons, c'est une mesure qu'il adopte ainsi, sans doute, en théorie, et tout le monde sera de son avis dans ce sens. L'essentiel ici est la question pratique. Est-il possible, dans l'état actuel de l'administration turque, avec les moyens et les employés dont elle dispose, qu'un cordon sanitaire produise un effet avantageux ? Les observations qui suivent (de M. Gabiadès lui-même), nous en font douter : « Il faut cependant la plus grande vigilance pour rendre efficaces ces cordons, parce que les personnes commises à leur garde permettent souvent aux passagers de s'évader, soit par négligence de leur devoir, soit par cupidité. » — Le même observateur condamne ensuite fortement la pratique des cordons établis autour des maisons. « La crainte de cette mesure rigoureuse et non raisonnable fut cause que les habitants cachèrent l'existence de la maladie et même enterrèrent les morts dans les maisons. »

M. Gabiadès recommande ensuite, contre la propagation de la peste, l'isolement des malades, la destruction par le feu de leurs habits, les lavages à la chaux des maisons. La peste reparut seulement dans icne des 350

maisons (jiii fiireul ainsi ijhinchics après avoir coiilonu dos pestiférés ; tandis quo la réapparition de la maladie fut fréquente dans les maisons qui avaient été seulement abandonnées pendant quelque temps après avoir présenté des cas de peste (1). Les autres désinfectants essayés, tels quo les fumigations sulfurées, la chaleur, le sulfate do fer, ne donnèrent aucun résultat marqué, si ce n'est quand ils furent associés aux lavages à l'eau de chaux et à l'aération des maisons infectées.

Les notes suivantes de feu M. Padouan, inspecteur et directeur du service de santé de la Mésopotamie jusqu'au commencement de l'année 1876, notes que nous avons heureusement pu nous procurer, contiennent des aveux sans doute dignes aussi d'être publiés, sur les difficultés de l'application dos mesures sanitaires en 1874 et 1875. Ces révélations serviront à expliquer bien des tergiversations et des retards dont l'administration sanitaire de la province n'était nullement responsable , mais qui au fond n'en ont pas moins existé et ont paralysé complètement l'effet des mesures prescrites. Déjà M. Padouan, après son inspection au Schat-cl-IIaï en mai 1875, dit : « qu'un examen attentif des conditions hygiéniques et administratives des localités contaminées démontre que l'exécution des mesures sanitaires y sera d'une extrême difficulté, ce qui fait concevoir des appréhensions légitimes pour l'avenir. »

(1) Dans le xvii" et le xviii» siècle, en Orient, d'après John Howard, on avait le soin, avant de blanchir les maisons, de gratter pi-éalablement le crépi des murs que l'on jetait dans la mer.

En décomhro 1877, M. Padouan écrivait : « A la fin do l'année 1 87o, le bruit courut que la peste s'observait dans différentes localités etparticulièrementà Ilillé, où le médecin en chef de l'hôpital militaire en niait l'existence. A peu près en même temps, le caïmacam d'Azizié (localité située à huit heures de distance de Bagdad, sur la rive gauche du Tigre) donnait avis au vali qu'une maladie bubonique s'était manifestée dans cette localité. Le vali, sans informer de rien l'inspecteur sanitaire, envoya sur les lieux un médecin militaire. Plus tard, M. Padouan y envoya deux médecins sanitaires. Ceux-ci déclarèrent, à leur retour, n'avoir rien trouvé, et il est à supposer que le pacha pesa sur eux de manière à les empêcher de relater les faits tels qu'ils les avaient vus, ou bien que ces médecins ne prirent pas toutes les informations nécessaires afin de connaître la vérité. Convaincu des mauvaises dispositions du vah, j'écrivis alors h l'administration centrale, à Constantinople. D'après un nouvel avis du caïmacam d'Azizié, que la maladie bubonique avait fait une seconde apparition, le vali envoya de nouveau sur les lieux un médecin militaire dont le rapport ne fut pas même communiqué k l'inspecteur sanitaire. Dans l'intervalle, le médecin en chef deHillé, étant tombé malade, fut remplacé par le docteur Costacchi, lequel télégraphia immédiatement à Bagdad qu'il s'était manifesté des cas de peste dont un à l'hôpital militaire. Deux médecins sanitaires dirigés alors sur Hillé par M. Padouan firent bientôt savoir qu'ils avaient aussi constaté la peste. Le pacha de Bagdad, informé de ces faits, répondit qu'il

piTiulrait des informalioiis auprès du gouverneur do llillé afm de connaître la vérité. On institua un cordon sanitaire entre Kifri et Técrit aii nord de liagdad, mais on ne fit rien de semblable autour de Hillé. Un docteur en médecine résidant î\ Ilillé notait, à propos de toutes ces tergiversations :

« Tous les jours il meurt ici do quinze à vingt porte sonnes sans que les cas ou les décès soient déclarés. « Chaque jour on voit dans les rues beaucoup de convois « funèbres, ot, quand on demande de quelle maladie les H individus sont morts, le président de la municipalité « répond que ce sont des gens âgés do plus de cent ans « qui ont été malades depuis plusieurs mois... » Dans la commission sanitaire permanente créée à cette époque à Bagdad, il se trouvait à côté de l'inspecteur Padouan deux médecins connus pour leur persistance à nier l'existence delà peste. Le quatrième membre de cette assemblée était le docteur Karl-Adler de Vienne, qui a publié depuis lors des ai'ticles intéressants sur la peste de Bagdad (1). M. Padouan conduisit un jour ses collègues dans le quartier de Téhawa, où l'on visita cinq malades qui ne laissaient pas de doute relativement au diagnostic. C'était bien la peste, qui avait été du reste constatée depuis quelques jours. Mais le pacha se montra toujours intraitable, et il forma un nouveau conseil médical composé de M. Padouan et de huit médecins. Ceux-ci ayant

(1) Dans YAllgemcinc Wiener medicinische Zcitung , année 1877. On trouv<?ra rlnns le Wiener medicinische Wochenschrifl l'article du docleur IJeck.

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examiné les malades en question furent, à leur retour, interrogés par le pacha. Trois d'entre eux rcpoudiront que les malades visités avaient tous des fièvres intermittentes pernicieuses accompagnées de bubons , tandis que les docteurs Adler, Baou et Méhémed-Ali soutinrent qu'il s'agissait bien de la peste. Le docteur Beck fut de l'avis des trois premiers médecins ; il se fondait sur les prétendus avantages du traitement par le sulfate de quinine. Quant à la question de la contagion, les adhérents du pacha déclarèrent que la maladie en question n'était pas contagieuse. Le docteur Beck proposa alors de prendre dix de ces malades et de placer auprès d'eux dix personnes saines; il ajouta que si, après dix jours, aucune de ces dix personnes n'avait contracté la maladie, ce serait un signe que les mesures sanitaires seraient superflues. Un seul malade put être transporté dans le local affecté à cette singulière expérience. Aucun individu ne voulut y séjourner; le malade mourut le lendemain (1). En attendant, on ne prit aucune mesure sanitaire, quoique la commission constatât chaque jour de nouveaux cas de peste... Ce ne fut que plus tard que Padouan reçut de l'administration centrale des ordres précis en date du 16 mars ; et il paraît qu'à la même époque le pacha reçut de Constantinople des injonctions analogues, puisque immédiatement son attitude changea. »

(1) M. le docteur Beck, qui fit le plus d'opposition aux mesures pro» posées, a écrit dans le Wie?ier mcdicinische Wochensclirift que la peste de Bagdad n'était autre qu'une fièvre affectant différents types et accompagnée d'adénites.

La commuuiealioii clo M. Padouan, que jo viens do l iler in extenso, atteste encore qu'en 187G il a essayé d'isoler une dizaine de maisons sur la rive gauche du Tigre, mais que la population s'opposa à cette mesure et menaça de tuer les gendarmes et les gardiens ; un grand nombre de fanatiques vinrent même menacer lo gouverneur à la porte de son palais, et celui-ci ne prit aucune mesure pour les intimider.

Dans l'épidémie de 1876 comme dans celle de l'année jirécédcnte, il y eut, ainsi qu'on vient de le voir, bien des médecins et des administrateurs qui prétendirent qu'il ne s'agissait pas de la peste. Le 28 avril encore, malgré l'avis de MM. Millingen et Arnaud, délégués de Goiistantinople, le pacha de Bagdad, qui au fond était opposé à toutes ces enquêtes, s'appuyait du témoignage des médecins qui ne croyaient pas à la peste. Cependant, dès cette époque, chaque fois que la maladie paraissait dans une maison, elle s'y manifestait par une série de cas, et quelquefois tous les habitants périssaient.

Il ne faudrait pas croire, pourtant, qu'aucune mesure ne fût exécutée. Dans plusieurs localités les moyens prophylactiques durent avoir un commencement d'application, dans d'autres une exécution complète; mais les effets de ces prescriptions même les plus sévères n'ont pas été mis en relief, ou bien ils furent nuls. Ainsi, la quarantaine établie en 1875, d'un côté entre Kut-el- Amara et Bagdad, d'autre part entre cette dernière ville et Hillé, fut une mesure inutilement vexatoire. Ainsi, en 1874, la peste s'élant montrée au village d'Um-el-Négris,

au-dessous do Divanié, sur la rive {-auclie de l'Euphrale, l'adminislratioii sauitaire ordonna de brûler les cabanes infectées. Cela fut fait avec exactitude, et M. Padouan, dans son inspection de 1875, put vérifier la chose ; mais la maladie reparut en février 1875 dans cette même localité et y fit un assez grand nombre de victimes. En 1876, le 8 décembre, M. Vartabet ayant constaté la peste sur les tribus arabes de Bagdadié et d'Azizié sur le Tigre, l'intendance sanitaire de Constantinople fit mettre ces tribus sous cordon ; mais déjcà la maladie existait, au commencement de novembre, à Bagdad. Un Arabe de ces tribus était venu dans cette ville et après cinq jours était mort de peste chez M. Svoboda, riche négociant du pays.

M. le docteur Lavitzianoslut, le 20 novembre 1877, une note sur la peste, à l'Académie de médecine de Paris. Il termine son travail en appelant l'attention sur l'incurie de l'administration turque, « qui ne prend aucune mesure sanitaire ou propbylactique pour combattre les épidémies ». Très-probablement, ce médecin a eu connaissance h Bagdad des faits dont nous parlons ici et qui étaient de notoriété, non pas seulement au consulat anglais, mais dans tout le public éclairé et dans toute la colonie européenne de cette ville.

Ce qui prouve bien le peu d'elfet des mesures restrictives dans la Mésopotamie pendant ces épidémies de 1874, 1875, 1876, 1877, c'est qu'on n'a pu citer aucune circonstance oii leur efficacité a pu être notée. Bien qu'elles aient été toujours appliquées à une époque très-

ol'lMoN DKS iMKDEClNS SANITAIRES TURCS. lift

l.irdivc, l)i(Mi (jiic leur mise en jiolioii ait été imparfaite cl irréi;iilière, si ces moyens avaient la portée pratique ([n'on leur aliribue, n'auraient-ils pas manifesté leur [tuissanco dans quelques cas, au moins d'une manière partielle? Il n'en a rien été ; car on a vu partout et toujours l'épidémie, une fois déclarée, suivre son cours habituel et fatal et ne s'arrêter que quand son cycle naturel était accompli. Je n'en citerai qu'un exemple : après M. Padouan vint M. Vartabct comme directeur du service de santé à Bagdad; il appliqua en 1877 le système de l'isolement des maisons infectées, et il vit, sous ses veux et en dépit des moyens dont il disposait, le mal progresser toujours. Aussi, le lo mars, il écrivit à Constantinople que la maladie, de sporadique qu'elle était jusque-là, était devenue épidémique ; et peu de jours après il reçut l'ordre de cesser les cordons particuliers pour prendre les mesures générales nécessaires afin do sauvegarder le pays. Quelles étaient ces mesures générales? Probablement encore des cordons sanitaires. Mais ceux-ci, objectera-t-on, n'avaient-ils pas dit leur dernier mot, et était- il nécessaire d'en répéter l'essai d'une manière générale? Je répondrai qu'en ces matières on ne saurait trop accumuler les e.xpériences, à condition que celles-ci soient bien faites, et que leurs résultats soient notés avec soin et dans tous leurs détails par des personnes désintéressées et capables.

Nous avons reçu de Bagdad la copie d'un rapport de M. Yartabet, en date du IH août 1877. Voici en quels termes cet honorable confrère parle, lui aussi, de la diffi-

cullé de réunir le personnel nécessaire au service quarantenaire et de la répugnance de la population pour ces mesures : « Du 1" au 15 février 1877, plusieurs maisons voisines les unes des autres et situées dans le faubourgoccidental de Bagdad ayant présenté des cas de peslc et plusieurs décès, on fit mettre ces maisons sous cordon. C'étaient des gendarmes qu'on plaçait sous une tente à l'entrée des maisons. Or, un de ces gendarmes, après être sorti du cordon le 7 mars, étant retourné dans sa famille, sur la rive orientale, tomba malade le 10 et mourut en vingt-quatre heures. Son fils et sa femme furent attaqués l'un au bout de deux jours, l'autre après quatre ou cinq jours; ils moururent tous deux. De même un des laveurs de morts employés de l'office sanitaire fut atteint aussi de la peste et mourut en vingtquatre heures. Ces accidents de peste firent une impression tellement grande qu'il devint très-difficile de trouver des gendarmes et des laveurs pour le service sanitaire. Du 28 février au 15 mars, ajoute M. Vartabet, nous avons pu constater neuf autres cas de peste ; mais ce n'est pas là le chiffre réel. Tout le monde, par peur des règlements sanitaires auxquels on est tout h fait opposé, cherche et réussit à cacher les malades et les décès. On enterre même clandestinement dans les maisons. »

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