‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 41 sur 60 · DE LA PESTE · texte numérisé non relu

DE LA PESTE

SOUTE DE MAUVAIS VOULOIR d'eN RECONNAITRE l'ÉCLOSION SPONTANÉE EN TURQUIE.

Bien des lecteurs penseront sans doute qu'il aurait été convenable que Tadministration sanitaire ottomane fît connaître elle-même avec franchise les difficultés qu'elle rencontrait dans l'accomplissement de la grande tâche hygiénique qui s'était imposée à ses eiïorts. L'aveu de l'impuissance dans ces cas équivaut souvent à la répa-, ration presque complète du mal. Il est à regretter que la connaissance d'un tel état de choses, qui indique la plus complète insuffisance à lutter contre un fléau terrible, ne nous soit pas venue de ceux-là même qui étaient le plus intéressés à dégager leur responsabilité en faisant connaître la vérité. Je sais bien que, sous ce rapport, comme sous bien d'autres, la liberté des fonctionnaires administratifs est entravée par les règlements. Mais comment se fait-il qu'aucun des membres étrangers du conseil international de santé de Constantinople n'ait rompu à ce sujet un silence plein de périls et de dangers? J'avoue que je ne puis trouver aucune raison à col inexplicable mutisme. MM. les délégués étrangers

n'étaioiil duiic informés de l'état réel des choses? Supposition encore grave, car leur rôle est avant tout de chercher à connaître la vérité pour la faire connaître ;i leur pays.

Mais, déjà on 1874, pour des yeux exercés, le mal aurait dû se dessiner nettement. Il n'était pas seulement dans la constitution plus ou moins défectueuse de l'administration sanitaire de Bagdad, il était dans ce même manque de netteté et de décision que j'ai déjii signalé il y a douze ans, à propos de la peste de Hindié. On se rappelle que ce fut dans l'été de 1874 que se réunit la conférence sanitaire internationale de Vienne. C'était l'époque où trois épidémies de peste venaient d'éclater en Turquie : l'une à Benghazi, l'autre dans le pays des Assyrs, la troisième et la plus grave en Mésopotamie. .C'était \h bien certainement un événement assez important pour occuper la conférence. Il en fut en effet question, mais de quelle manière? Aucun des savants qui faisaient partie de rassemblée sanitaire de Vienne ne se préoccupa de ce grave sujet; on glissa là-dessus avec une légèreté et une précipitation incroyables. La plupart des grands journaux des diflerentes capitales de l'Europe avaient déjà parlé du mal et en avaient reconnu la nature; il ne pouvait plus y avoir de doute à sujet. Le Levant Times de Constantinople, journal trèsbien renseigné, dans un article du 22 juin, disait : « La -maladie qui s'est déclarée aux environs de Bagdad a toutes les apparences de la peste plus ou moins modifiée par la malaria. Elle a éclaté d'abord vers la fin de

MANQUE DE NETTETÉ DANS LE DIAGNOSTIC. m

jauvi(M- parmi li's li'ihiis qui hiil)ilonl Dagara, non loin (le Uillé. On eslimc que les doux tiers de ceux qui sont attaqués succombent. Le mois dernier, une commission composée de quatre médecins a déclaré que c'était la peste. Elle existe à Hillé, Divanié, Dagara, Affij. Des mesures quarantonaires ont étépromptement appliquées tout autour du district infecté, et les derniers télégrammes de Bagdad jusqu'au 14 courant annoncent qu'elle diminue sensiblement. » Or, voici de quelle façon évasive ou obscure le premier représentant de la Turquie s'exprimait à ce sujet devant la conférence, dans la séance du 15 juillet :

« Une maladie grave s'est en effet déclarée dans le Hindié et à Divanié, contrées voisines de l'Euphrate, maladie caractérisée, disait-on, par des vomissements noirs, des bubons et des charbons. Un premier rapport de l'inspecteur sanitaire ne donnait que des renseignements insuffisants résultant de l'observation de quatre cas seulement. Les vomissements noirs pouvaient faire croire à la fièvre jaune, au vomito-negro ; mais une commission de quatre médecins, dont deux Allemands, au service turc, a constaté, par l'observation d'\ine trentaine de cas, l'absence du vomito-negro et la présence des bubons et des charbons. Dans l'opinion do la commission, il s'est donc agi do la peste. Des cas de cette maladie se sont "aussi montrés à Nédjef et à Kerbéla; mais le foyer principal est parmi les deux tribus arabes Dagara et Affij, établies sur un terrain marécageux et que les inondations récentes avaient presque complète-

ment submergé. Do. là, rintoxication palustre, des fièvres accompagnées de bubons et de charbons. Est-ce véritablement la peste? Tout porto à l'admettre, dit Bartoletti effendi ; mais il se demande quel peut en ôtro le véritable point do départ, et à ce sujet il croit devoir réserver son opinion jusqu'à une enquête médicale complète et une étude sérieuse sur la nature et sur l'origine de cette maladie ; et cela d'autant 'plus qu'une maladie analogue s'était montrée il y a quelques années dans ces mêmes lieux et dont la nature n"a pu être complètement étudiée sur les malades. L'origine de cette peste peut d'ailleurs être recherchée, continue à dire M. Bartoletti, dans l'importation des cadavres persans que l'on enterre aux environs du tombeau d'Imam-Ali. Douze mille cadavres dans un état de putréfaction impossible à décrire ont passé cette année la frontière. Les bédouins de Dagara et d'Affij, chiites eux-mêmes, apportent leur contingent de cadavres pour les y enterrer comme font les Persans. Or M. Bartoletti fait observer qu'il n'est pas impossible que la source de la peste vienne de ce point d'infection, provenant de milliers de morts victimes de la famine et des maladies qui en ont été la suite, sans en excepter la peste constatée dans le Kurdistan persan. M. Bartoletti ne prétend pas affirmer qu'il en soit absolument ainsi; mais il admet un doute, suivant lui très-rationnel, sur la véritable origine de cette peste. Du reste, des mesures d'isolement avaient été rigoureusement prises, des cordons sanitaires établis tout autour des foyers, et la maladie, quel-

MANQUI-: DIS NETTHTK DANS LE DIAGNOSTIC. m

los quo fussent son origine et sa nature, a complètement •disparu depuis jdus d'un mois, après y avoir fait quelques centaines do victimes (1). »

L'histoire enseigne quo, dans tous les cas où l'on n'a pas voulu admettre franchement l'existence do la peste, on s'est rejeté sur ces questions obscures et jamais élucidées, de la nature du mal, de sa provenance, de sa contagion plus ou moins marquée. Les procédés de l'esprit humain sont les mêmes dans tous les siècles lorsqu'il se trompe de bonne foi ou veut se tromper par de fallacieux raisonnements. « Sous tous les climats, dit Humboldt, les hommes croient trouver une consolation dans l'idée qu'une maladie qu'on regarde comme pestilentielle est d'origine étrangère. » Je désire le déclarer nettement ici; je ne trouve pas, dans l'exposé fait à la conférence de Vienne, par M. l'inspecteur général des services sanitaires turcs, cette netteté qui montre l'homme désireux de rechercher et de connaître la vérité. S'il admet en définitive la peste de 1874, pourquoi la rapprocher de celle de 1867, qu'il dit n'avoir pu ètrediagnostiquéc positivement, alors qu'une commission médicale composée de cinq médecins en a parfaitement reconnu la nature sur les lieux et au moment oia elle sévissait encore (2)?

(1) Pvud's-vevlmux de la Conférence sanitaire internationale de Vienne, |,:,rre IH. — Les docteurs CoIviU et Castaldi, f|iii ont été sur les lieux, cstiinciU :i 4,000 le chilTre des décès.

(2) Voir ci-dessus, ;ï propos de la pesto de Hindié, la discussion du r.ipport de cette commission.

Quand, après avoir envoyé sur les lieux alleinls de lapcste, succcssivemcnl en 1867 et 1874, un inspecteur sanitaire, on déclare son témoignage incomplet et incompétent; quand on nomme une commission pour faire une enquête; quand, après avoir reçu les conclusions de cette seconde investigation, on déclare avoir besoin de connaître la véritable nature et l'origine du mal et on invoque le témoignage d'une troisième enquête; quand on fait intervenir au milieu de faits positivement démontrés l'influence étiologique trèshypothétique des cadavres persans transportés à Nédjef et à Kerbéla (où justement il n'y eut qu'une mortalité à peine marquée ou même nulle pendant toutes ces épidémies de 1867, 1874, 1875, 1876, 1877); quand on veut relier les pestes de la Mésopotamie à celles du Kurdistan, n'a-t-on pas pour but de détourner l'attention de la véritable signification du fait épidémique de 1874 en Mésopotamie? Ce fait peut-il du reste donner lieu au moindre doute? Il est heureusement clair, simple, sans complication, et tout esprit non prévenu se prononcera à ce sujet sans hésitation. Ce n'est pas près des villes saintes et vénérées des Persans que la peste éclate d'abord. C'est près de Divanié, chez des Arabes, chiites, il est vrai, mais qui n'ont aucune communication avec les Persans leurs coreligionnaires. Pendant trois mois le fléau existe chez eux, et puis, de là, il se transmet d'abord à Divanié, puis à Hilli et à Nédjef. Y a-l-il là à rechercher l'origine du mal ailleurs que dans la localité même qui fut la première aff"ectée? Le pays de

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