‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 6 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

m QUELQUES AUTRES MESURES PROPHYLACTIQUES. CORDON SANITAIRE LIBYQUE. CONCLUSIONS.

Que (lire maintenant de l'efficacité du cordon sanitaire

qui fui appliqué à la frontière sud-ouest de l'Egypte pour protéger cette contrée des provenances de terre de la Cyrénaïque? Ce fut là, sans doute, aussi une mesure dictée par un sage esprit de précaution; mais il' aurait fallu, en en faisant savoir l'application, donner connaissance des lieux où fonctionnèrent les quarantaines et du mouvement et de l'état sanitaire des caravanes qui de la

Cyrénaïque se rendent en Egypte par cette voie. Rien de semblable n'ayant été fait, on est en droit, il me semble, de mettre un peu en doute le bon fonctionnement do ce cordon. Toute observation médicale ou sanitaire, pour être acceptée dans la science, doit porter avec elle ce caractère d'exactitude qui ne se révèle que par les détails précis avec lesquels on la relate. On ne dit plus en thérapeutique : Nous avons donné tel remède, et le malade a guéri; on doit faire connaître les phases par lesquelles a passé la maladie, les phénomènes normaux ou anomaux observés pendant l'administration des médicaments.

Celle règle s'impose impérieuscmeul aussi dans les cas où l'on veut éludier sérieusement l'effet d'une mesure sanitaire quelconque. On a établi un cordon, c'est trèsprudent, c'est une excellente mesure en théorie; mais sa simple énonciation ne suffit pas pour juger ses effets. Pour les connaître et les apprécier, il faudrait savoir dans quelles localités et avec quel personnel on a établi le cordon, combien de marchandises y ont été désinfectées, combien de voyageurs y ont fait quarantaine, quel fut le nombre et l'état sanitaire des caravanes, etc., etc. Pour que la préservation ait eu lieu, il faut que des dangers réels d'imporlation aient eu lieu de ce côté; autrement le cordon, s'il a été bien établi, ne doit figurer ici qu'à titre de mesure de prudence et de précaution. Si les administrations sanitaires veulent qu'on prenne au sérieux les mesures semblables qu'elles édictent souvent, il faut qu'elles se donnent la peine de publier les documents que nous réclamons; autrement, leur expérience est perdue pour la science et ne mérite pas d'y figurer mûme pour mémoire.

Revenons maintenant un moment, pour en compléter l'énumération, aux mesures sanitaires prises hors de la Cyrénaïque. A la fin de juin 4858, nn bâtiment allant do Tripoli à Alexandrie avait vu, dit-on, la peste se déclarer il son bord : un passager, mort en voyage, avait été jolé là la mer, un autre passager fut atteint dans le lazaret d'Alexandrie. On ne connut pas au juste la nature do ces maladies, néanmoins des mesures sévères de précaution furent prises dans les ports d'Egypte. Le cordon

CORDON SAXITAIIIK LIHYQUK. 31

saiiilairo libvqiio, un momoiit siippriinô en auLomno I808, fut rétabli au mois de décembre de cette année. Un inspecteur sanitaire au service de la Turquie, Levai, fut envoyé en Egypte afin de s'assurer de l'état hygiénique de ce pays et du mode d'application des règlements quarantenaires. Il revint à Constantinople au printemps 1 859, et, à la suite de son rapport, on reconnut l'opportunité de donner libre pratique dans les ports ottomans aux provenances d'Egypte.

La peste s'éteignit définitivement dans la province de Benghazi le 18 juin 1859; ce ne fut toutefois que six mois après que le conseil de santé décida de mettre en libre pratique les provenances de tout le pachalik de Tripoli. Mais, dès le mois de janvier et de février 1859, vu l'absence ou le petit nombre de cas de peste, les autorités de Benghazi, soutenues par les agents consulaires, prétendirent qu'on devait voir dans ces cas toute autre maladie que la peste. Le conseil municipal de la ville prit môme, malgré les protestations des médecins, une décision motivée dans ce sens. Il déclara' que ces prétendus cas de peste étaient de l'invention des médecins dans le but de prolonger leur mission. Cette dénégation avait un but pratique commercial; elle devait, dans l'idée du conseil municipal, avoir pour conséquence de faire délivrer la patente nette aux navires partant de Benghazi. C'est ce qui explique pourquoi les agents consulaires, qui sont les principaux négociants du pays, firent cause commune avec les autorités locales.

Il n'est fait jusqu'ici mention d'aucune mesure do

(lésinfeclioii ni de purificaLioii mise en pratique soil à Benghazi, soit à Dcrna, soit chez les nomades. Certainement ces mesures durent être prescrites, mais furentelles appliquées, et comment? Y avait-il môme possihilité, avec les moyens dont on disposait, de tenter la désinfection de ces habitations de Benghazi dont Barozzi nous a fait un si triste tableau, et que le docteur Arnaud trouva en 1874 dans le même état constaté seize ans avant par son prédécesseur? Le silence des médecins sanitaires envoyés sur les lieux n'équivaut-il pas ici à un aveu tacite d'impuissance; n'est-il pas la reconnaissance implicite de l'inutilité des mesures employées et de leur inefficacité? Qu'on se rappelle, du reste, la déclaration officielle que nous avons citée dans le chapitre précédent (celle de M. Fauvel, en juin i8o9, au moment de la cessation spontanée de cette peste), au sujet de l'inertie du gouvernement turc et du défaut d'application dos mesures propres à éteindre la peste, et on verra avec évidence qu'aucun essai sérieux d'isolement ou de désinfection n'eut lieu pendant ce fléau.

Ainsi, voilà une première épidémie dont on ne dira pas qu'elle fut éteinte ou même simplement atténuée sur place par les moyens do l'art. Elle suivit réguhèrement sa marche, s' éteignit quand elle devait s'éteindre, reparutcnsuite l'année suivante, plus légère, pour disparaître ensuite définitivement. On objectera, sans doute, que le régime de la patente brute et les quarantaines imposées à toutes les provenances de Benghazi, à Alexandrie depuis le 14 juin, et dans tous les portsde la Turquie, dclaFrance,

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