CHAPITRE ni
POUHOllOI LES PETITES ÉPIDÉMIES DE PESTE SONT ET SEUONT PLUS FRÉQUENTES DE NOS JOURS QUE LES GRANDES ÉRUPTIONS.
On ne saurait trop le répéter, tout a été dit avant nous sur les questions d'épidémicité, d'cndémicité et de sporadicité qui s'agitent à notre époque. Les opinions avancées et les discussions dont nous sommes témoins sont la reproduction presque fidèle de celles des temps passés. A la distance de plusieurs siècles on voit les mêmes erreurs de jugement et de raisonnement se produire. Le désir d'expliquer des faits dont on ne connaît pas le mécanisme fait d'abord inventer des mots tels que ceux de contagion, d'épidémicité, d'endémicité, de sporadicité. Chacun attribue ensuite à ces expressions, qui ne peuvent pas être bien définies parce que les faits qui leur correspondent ne sont pas bien déterminés, une valeur particulière. Sur celte fragile base on bâtit des systèmes pathologiques et sanitaires. Beaucoup d'esprits croient encore que la difficulté de la solution du problème gît dans ces expressions; on les modifie alors, et, au lieu de
contagion, on A\itnins7nissibilité, au lieu de choléra cpiiUmique, on dit choléra envahissant. Le problème reste toujours avec les mêmes inconnues. On a remplacé Vépidémicité par V envahissement, cela est-il un progrès? Il est plus facile qu'on ne pense de démontrer que l'épidémie n'est pas seulement un envahissement ou une contagion. Dans tous les cas, de même qu'il y avait de petites et de grandes épidémies, il faut bien admettre de petits et de grands envahissements. Il faut même reconnaître que quelquefois les maladies envahissantes le sontàpeiue ou même pas du tout. Tel est souvent le cas de la peste. Amesure qu'on connaît mieux les maladies, à mciarc que les faits relatifs à leur naissance et à leur développemciil sont plus nombreux et mieux enregistrés, des points de vue nouveaux se découvrent; on ne voit plus soulemoni les grandes épidémies, on aperçoit les petites qui se groupent autour des premières et préparent probablement les matériaux.
Comme nous avons aujourd'hui des informations plus nombreuses et moins incomplètes surtout que dans les temps passés, nous avons eu connaissance de plusieurs épidémies de peste, qui n'auraient pas été notées par nos devanciers. Nous aurons même, par la suite, si la peste continue ses ravages pendant un certain nombre d'années comme cela est bien possible, un grand nombre de relations de petites épidémies de peste , beaucoup plus que nos devanciers ne nous en ont légué après quatre ou cinq siècles d'observation. Ils étaient surtout préoccupés des grands fléaux qui attaquaient les villes
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oiipilult's ; ils no nous ont Iransinis que Irès-pcu tlo cloiiuécs sur les maladies des petits centres de population, surtout quand ces allections s'y limitaient. Ainsi, nous pouvons être cà peu près sûrs que l'épidémie de Ilindié n'aurait pas été notée, même au commencement de ce siècle, ni celle du Kurdistan en 4871, ni celle do Dagara et d'Aflij en 1874, ni celle de la Cyrénaïque en cette même année. Les communications étaient moins fréquentes, les observateurs moins capables, les recherches moins positives, l'attention moins éveillée sur ces faits ; ceux-ci n'auraient pas été tous relevés, et, au lieu des renseignements assez nombreux que nous avons aujourd'hui, on n'aurait enregistré tout au plus que l'épidémie de Benghazi eu 18o8, celle de Bagdad en 1876, celle de llecht en 1877. Quelle différence cela n'aurait-il pas amené dans les déductions étiologiques ! Au lieu de voir la maladie débuter au moins cinq fois sur six sur des nomades ou dans de très-petits centres de population, on l'aurait attribuée à l'agglomération et aux miasmes des villes. Au lieu de la voir paraître, dans presque tous les cas, à la fin de l'automne ou au commencement de l'hiver, on l'aurait fait naître au printemps. Ainsi, des conclusions erronées naissent toujours du petit nombre des observations et du manque d'exactitude dans le relevé des faits.
L'épidémiologio et la science sanitaire ont pendant longtemps vécu, au sujet du diagnostic de la peste, de faits incomplets ou mal observés, et d'assertions sans fondement. Aujourd'hui, tous les bons esprits comprennent
la nécessité de donner h ces sciences une base solide (1). Or, pour poser les bases de l'édifice, il faut assembler les matériaux. Ces matériaux sont obtenus d'abord par l'examen des faits, parleur discussion et par leur analyse. C'est dans ce sens que nous avons agi jusqu'ici. Le moment est venu d'opérer maintenant la synthèse, de rapprocher l'une de l'autre les épidémies que nous avons passées en revue, de voir leurs ressemblances et leurs différences, et de les comparer à celles des siècles passés. Dans ce but, nous allons citer un certain nombre de données empruntées aux écrivains les plus célèbres qui se sont occupés de loïmologie, afin de montrer, en toute évidence, que les pestes des siècles passés n'offraient pas de différences essentielles notables avec celles des temps modernes. Cela fait, nous aurons une vue d'ensemble du sujet, nous comprendrons sa grande importance, et nous verrons l'impasse étroite dans laquelle les doctrines contagionnistes à l'excès et le désir de démontrer coûte que coûte l'efficacité d'un système sanitaire impuissant ont conduit quelques-uns de nos contemporains.
(1) J'ai dit ci-dessus que, sans bonne épidémiologie, il n'y avait pas de science sanitaire. J'ajouterai que, sans épidémologie, la i)aHiologie générale est impossible. De même, sans épidémiologie, entant (ju'élude des constitu(ions médicales, la thérapeutique elle-même me semble engagée dans une voie étroite et incomplète.