CHAPITRE IV
CAHACTIiUliS ÉPFDÉMIOLOGIQUES DE LA PESTE DANS LES SIÈCLES PASSÉS.
SES DIFFÉRENTS DEGRÉS d'iNTENSITÉ, SA LIMITATION SPONTANÉE.
(-ilous d'abord un témoignage d'une grande valeur par le caractère et le mérite du grand observateur qui l'a émis. Sydenham pensait que la peste était contagieuse et transmissible d'un lieu infecté dans uu lieu sain ; mais il ajoute immédiatement : « Ibidemque non nisi accedentc simul idonea aëris diathesi popuiarem fieri (4) » . Russell dit que « l'expérience générale en Turquie, où oi'dinaireme7it on ne prend aucune précaution contre la peste, est que cette maladie, dans certains états de l'atmosphère, ne se communique pas. A Alep, la peste revient à des intervalles réguliers de longueur considérable et inégale, quoique les communications avec Constantinople, l'Égypte et Smyrne soient toujours les mêmes et ne restentpasun instant suspendues. Entre les années 1744 et 1760, et entre 176!2 et 1780, la peste régna à différentes reprises dans ces localités sans
(1) Thomœ Sydenham opéra omnia, edidit Greenhill, page 98.
attaquer Alep. Et même, dans les deux ou trois années consécutives cà 1762, quoique la maladie fût au voisinage d'Alep, à Marasch et dans quelques autres lieux voisins, il n'y eut pas d'exemple d'infection, bien que quelques familles atteintes se fussent réfugiées à Alep. On voit la peste, très-légère en 1760, prendre plus de force en 1761, être très-intense en 1762 ; pourtant elle ne reparut pas les années suivantes, bien que rien ne fàl changé dans les saisons, et cela en Orient, oh 'Ion n'employait aucune désinfection. »
Faisons dans ces deux cas table rase des théories régnantes dans le xvn^ et le xvnf siècle; si nous no croyons plus à la constitution atmosphérique pestilentielle, les faits relatés par ces deux grands observateurs n'en demeurent pas moins dans toute leur évidence. Mais le témoignage de Russell est encore important ici sur le même sujet considéré à un autre point de vue ; il élucide complètement la question des différents degrés de contagion de la peste et celle de son extinction spontanée qu'on ait employé ou non les purifications : « Au commencement de la peste épidémique, la contagion est si faible, et il y a tant d'intervalle entre chaque cas, que cela donne à douter sérieusement de la nature de la maladie. La propriété contagieuse est presque entièrement, sinon entièrement détruite, au déclin de l'épidémie, dans les malades et dans leurs effets ; car nulle part la peste ne cesse faute de sujets. » A propos des règlements de police relatifs à l'extinction de la peste, il ajoute : « D'après ce qui a été dit des pestes de Lon-
l ARACTÈRES ÉPIDÉMK )Lo(îlQUKS DK LA l'ESTE. 231
ilros, (rAlcp, tl»^ Marseille, il me semble qu'il n'y a pas tlo clillérenco appréciable dans le mode de terminaison de la maladie dans les villes où la purification est appliquée et dans celles où elle ne l'est pas. » Cet observateur remarquable avait ainsi compris, il y a plus d'un siècle, que les mesures sanitaires de son temps n'avaient pas d'influence appréciable dans la décroissance et la terminaison du fléau, et qu'il fallait y voir TelTet d'une cause naturelle et non pas celui de nos moyens d'action.
Mackenzie disait : « Je n'ai point vu ce qu'ont vu les plus grands loïmologistes, tels que Diemerbrock, Sydcnham, llodges, etc. ; mais mon expérience ne m'autorise pas à rejeter la leur, parce que la peste difière d'ellemême d'un lieu à un autre, d'une année à l'autre, et, qui plus est, dans le môme lieu et dans la même année (1). » Ce judicieux médecin était depuis plus de dix-sept ans en Orient quand il écrivait en 1749 : « que la peste à Constantinople, comme à Smyrne, et dans d'autres parties de l'Orient, était surtout sporadique, rarement épidémique. » Il ajoute : « Les articles de journaux qui disent que la peste y sévit avec force sont presque tous faux. Les pestes d'Europe sont beaucoup plus violentes que les orientales. »
Dans un mémoire, rédigé par la Société royale de médecine (2), d'après les rapports du docteur Hollande
(1) Cité par Pnis, page 960, probablement d'après les Philosophicaî Tran met ions.
(2) Mémoires de la Société royale de médecine, de 1777 tà 1778, page 203 ,
et do M. Mallet, qui avait séjourné aux Échelles du Levant, on distinguait en Orient une peste bénigne et l'autre maligne ; « toutes deux sont meurtrières, mais la dernière infiniment plus ; toutes deux ont pour caractères spécifiques les bubons ou des anthrax et des charbons... » «Il se passe quelquefois do longs intervalles sans que la peste se déclare dans les lieux où elle règne le plus fréquemment, tandis que, d'autres fois, les retours sont très-prochains les uns des autres dans les mêmes lieux. »
Muratori s'exprime ainsi : « Un' altra diversità fra peste e peste suol appunto consistcre nella minore o maggiore fierezza. Alcune sono funestissime ed empiono la terra di stragi; altre, men crudeli, si contentono di un tributo più discrète di morte. » La peste de 1630 fut, selon cet écrivain, horriblement désolante à Milan. C'est celle queManzoni a décrite en termes qui dépassent tout éloge et dont de Ilaën dit : « Exemplum aeternae memoriaî dédit pestis, quaï anno 1630, Parmam, Veronam. Mcdiolanum, etc., mille mortibus implebat (1). » Muratori fait aussi mention de la grande peste qui ravagea le Lyonnais et la Savoie en 1564, s'étendit aux confins de la Suisse jusqu'au territoire des Grisons et tua les quatre cinquièmes des habitants (2). Il ajoute que celle de 1575 et des années suivantes, qui affligea beaucoup de villes d'Italie, fut beaucoup plus
(1) Ratio med., com. 8, sect. 2.
(2) Del governo délia peste. Modena, d710.
CARACTKRIÎS KPIDKMIOLOOIQUES DK LA PESTIO. 2:13
doiioo il Milan qu'uiio auLro qui la suivit dans le mémo siècle, et qu'au contraire, elle fut très-grave à Venise (1).
{{) On a dit que, Mercurialis et ('a))i)o ili Vacca ayant refusé de reconnaUrc la peste ile lo75, soixante mille personnes en furent victimes. Nous avons vu à notre époque bien des médecins ne pas reconnaître la peste à temps, et cependant celle-ci se terminer sans des ravages considérables en suivant son cours naturel. Nous avons vu aussi que, dans les cas où l'on avait, dès le début, reconnu le fléau et oii l'on n'avait pas. faute de moyens, cherché à s'opposer à son envahissement, celui-ci n'avait pas été plus grand que dans les cas où des mesures sanitaires diverses avaient été appliquées. Je crois donc que l'histoire a été trop sévère pour Mercurialis et Cappo di Vacca, de même que pour les médecins qui ne surent pas reconnaître la peste de Naples en 1056, ni celle de Messine en i74;i, ni celle de Malte en 1813, ni celle de Miirseille en 1720. Dans cette dernière épijémie, les médecins et les magistrats méconnurent d'abord les symptômes de la peste et ne prescrivirent aucune précaution. Mais la courageuse persévérance d'un jeune médecin nommé Peysonel, dont l'opinion hautement exprimée sur la nature de la maladie était entièrement opposée à celle de ses confrères, alarma enfin le parlement de Provence qui, le 2 juillet, défendit, sous peine do mort, toute communication entre les habitants de la Provence et ceux de Marseille. Je me suis demandé depuis longtemps si les mesures prises à cette époque furent causes de la limitation de la peste, ou si cette limitation ne fut pas spontanée. Je crois avoir réuni des preuves assez convaincantes en faveur do cette dernière opinion.