‹ La peste noire de 1631Chapitre 3 sur 15 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

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plus Jurement encore que les rayons d'un foleil généreux ne dijfipent les miafmes mortels engendrés par les froides ténèbres.

H. Gomot

ce to août 1874.

e premier janvier 1 63 1 , à midi, l’assemblée générale des citoyens et habitants de la ville de Riom, convoquée (i) dès la veille à son de trompe et cri public, se rendit suivant l’usage en la maison du St-Esprit pour recevoir les comptes des consuls et élire leurs successeurs. Il était facile de voir que cette réunion avait une importance exceptionnelle.

Tous les notables de la ville s’y trouvaient; en attendant l’appel, ils discutaient vivement et leurs visages portaient l’empreinte de graves préoccupations. Au dehors, des groupes nombreux stationnaient malgré la

rigueur du temps devant l'hôtel des consuls et sous les larges auvents du carrefour des Taules. La ville n’avait point cet aspect de joie et de fête qu’elle présentait d’ordinaire au premier jour de l’année nouvelle.

C’est qu’un danger terrible pesait sur elle. Depuis quelques années, la peste avait fait son apparition dans plusieurs villes d’Auvergne. Riom avait été longtemps préservé et, de toutes parts, de riches familles étaient venues y prendre asile ; mais peu à peu le fléau s’était rapproché. A Teilhède, à Saint-Bonnet, quelques personnes avaient succombé à un mal foudroyant, atroce, depuis longtemps inconnu des habitants ; puis, dans les derniers jours de décembre, deux mendiants chassés sans doute de leur pays étaient venus mourir entre Riom et Mozat, devant l'hermitage de la Recluse et les consuls s’étaient empressés de faire ensevelir les corps sur lesquels apparaissaient en signes trop certains les effrayants stigmates de la maladie redoutée.

En présence de ce danger de mort, il fallait prendre des mesures pour empêcher la pro-

pagation du fléau ; il fallait instituer un pouvoir dictatorial et choisir pour premier consul un homme d’énergie et de résolution. La ville entière attendait donc avec anxiété le résultat de la séance du premier janvier 1 63 i , oü les questions les plus graves devaient être débattues.

A deux heures, les clercs de ville annoncèrent l'ouverture de la séance. Les consuls, revêtus de leur robe de drap couleur de pourpre avec parements de velours, la tête couverte du chaperon de satin rouge (2), montèrent sur l’estrade placée au fond de la grande salle ; à leur droite se tenait le procureur de la ville, à leur gauche le secrétaire choisi parmi les notaires royaux. En face, les membres de l’assemblée se placèrent suivant l’ordre des préséances : au premier rang, le lieutenant-général, le lieutenantcriminel, le procureur du Roy, deux conseillers de la sénéchaussée ; derrière eux, les quatre capitaines de quartier, les avocats au nombre de cinq, les bourgeois au nombre de sept, quinze procureurs, deux greffiers,

un notaire royal, neuf tanneurs, cinq marchands et sept laboureurs ou artisans.

M. Mangot, second consul, prit la parole et se contenta de faire allusion aux conjonctures périlleuses dans lesquelles on se trouvait pour engager l’assemblée à agir avec prudence. Il remit ensuite ses pouvoirs en invitant l’assistance à nommer les nouveaux administrateurs.

Les suffrages se portèrent d’abord presque à l’unanimité pour le premier chaperon sur M. Combes, conseiller du Roy, président en la Sénéchaussée d’Auvergne ; ce nom fut immédiatement proclamé au dehors et la foule accueillit par des applaudissements le choix de l’assemblée. L’honorable magistrat accepta la mission de péril qu’on lui confiait ; il eut soin seulement de faire insérer au procès-verbal cette clause : « que fa no- » mination ne ferait point préjudice à fa » noblcffe ni à celle des fiens.r» Me Bernard, avocat, Jean Dallemaigne, procureur, et Louis Bonnet, marchands, furent successivement élus pour partager avec lui les lourdes charges du consulat.

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Ès le lendemain, le premier consul prêta serment de fidélité au Roy et à la ville entre les mains d’Antoine de Murat, lieutenant-général de la Sénéchaussée d'Auvergne et immédiatement il convoqua, pour le trois janvier, le conseil ordinaire.

Devant ses collègues, il exposa ses appréhensions et demanda la nomination immédiate d'un conseil de santé, dans lequel entreraient les juges de police; « le principal » objet de la police devant être, tjit-il , le » foin de la Jante publique .» L’assemblée fit droit à ses réquisitions et nomma :

MMes Chossier et Marie, avocats, MM.

Soubrany, bourgeois, Jean Puylon, procureur, Pierre du Johannel, marchand-tanneur et Amalric, apothicaire.

Ce conseil, présidé par les consuls, s’arrogea dès les premiers jours un pouvoir souverain qu’il conserva sans conteste jusqu’à la cessation de la maladie. Il faisait des règlements , édictait des répressions ; ses résolutions étaient publiées dans tous les carrefours de la ville et nobles et manants devraient s’y soumettre. Des peines pécuniaires et corporelles étaient sévèrement appliquées aux contrevenants.

Dès le trois janvier, les commissaires de santé firent acte d’autorité, en décidant l’expulsion des filles malvivantes « pour » détourner l'ire du Seigneur .» Ils interdirent ensuite l’entrée de la ville à toutes personnes venant de lieux suspects, notamment aux habitants de Montaigut, d’Usson et de Saint-Pourçain. Quatre stipendiés placés aux portes furent chargés d’assurer l’exécution de cet arreté.

Deux mois se passèrent sans encombre,

grâce aux précautions qu’on avait prises; mais dans les premiers jours de mars le bruit se répandit que plusieurs cas de peste s’étaient déclarés à Clermont. Des délégués furent envoyés sur les lieux. Ils s’adressèrent aux échevins; ceux-ci cherchèrent à les rassurer; suivant eux, la maladie avait atteint seulement quelques mendiants, qui étaient morts de nécessité plutôt que de contagion. Cette déclaration ne suffit point aux députés de Riom et ils consultèrent plusieurs habitants notables de Clermont, par lesquels ils apprirent des nouvelles de nature à justifier les appréhensions premières. En effet on venait de décider secrètement la translation de la cour des Aydes à Pont-du-Château et celle du siège Présidial à Vic-le-Comte ; beaucoup de gens effrayés allaient chercher un refuge dans les montagnes de la Haute- Auvergne; enfin, on avait fait venir à grands frais un chirurgien étranger pour porter assistance aux pestiférés.

Ces détails rapportés au conseil eurent pour résultat de faire immédiatement interdire l’entrée de la cité aux habitants de

Clermont ; défense fut faite de les fréquenter et de recevoir leurs marchandises. Les échevins montrèrent une grande irritation de cette mesure et écrivirent au conseil une iettre d’injures. La prohibition n’en fut pas moins maintenue et les consuls Riomois soumirent la lettre à la censure du gardedes-sceaux comme un témoignage de la haine invétérée de Clermont.

Quelques jours après, on étendait l’interdiction aux villes du Puy et de Moulins et il était défendu aux habitants de Riom d’aller à aucune ville, à aucun bourg ou village à une lieue à la ronde sans prendre un passeport du secrétaire ; en même temps les foires furent supprimées et les consuls firent impitoyablement brûler toutes les marchandises venant de lieux suspects.

ni

uelques cas isolés se produisirent dans les premiers jours du mois d’avril et les médecins, sur l’ordre des consuls, firent tous leurs efforts pour cacher la nature du mal. Désireux d’en étudier par eux-mêmes les causes, ils demandèrent au conseil l'autorisation de procéder à une autopsie. Les commissaires de santé hésitèrent longtemps ; néanmoins comme le mal faisait des progrès rapides, on se rendit aux insistances des hommes de l’art et on ordonna l’ouverture du corps de Benoît Mallet, huissier audiencier à la Sénéchaussée, qui venait de mourir avec tous les

symptômes de la peste. L’expérience ne fut sans doute pas concluante car, quelques jours après, elle fut renouvelée sur deux mendiants morts à Mozat.

C’était dans une misérable grange de ce faubourg qu’avaient été transportés les mendiants de la ville atteints de contagion. Ils y étaient entassés pêle-mêle, couchés sur la paille, en proie aux plus affreuses douleurs. Ils ne pouvaient point sortir de ce lieu où tout leur manquait et deux hallebardiers placés à l’entrée avaient ordre d’arquebuser ceux qui enfreindraient la défense. Tout d’abord on leur porta quelques secours; mais bientôt la puanteur devint si grande que les médecins refusèrent d’y entrer. Deux fois le jour, les capucins dont le couvent était peu éloigné de ce lieu de douleur, leur faisaient passer, au bout d'une longue perche, du pain, de l’eau et quelques onguents pour panser leurs plaies. Plus de soixante malheureux périrent en moins d’un mois dans cet horrible in-pace.

Dans l’intérieur de la ville, les malades étaient rares encore, mais grandes étaient

de 1 63 r

les appréhensions. Les consuls ne négligeaient rien pour les calmer ; on savait que, dans les cités voisines, la famine avait toujours été l'auxiliaire de la peste dans son œuvre de mort et on voulait empêcher les personnes riches de partir en emportant avec elles leurs ressources. Il fallait surtout rassurer les riches étrangers qui, au nombre de quinze cents, s’étaient depuis plus d’un an réfugiés à Riom, chassés par le fléau qui ravageait la plupart des villes d’Auvergne ; c’est dans ce but que le conseil de santé édicta une mesure qui froissait une vieille coutume locale et qui manqua amener une sédition populaire.

Les funérailles se faisaient à Riom avec

une grande ostentation ; il n’était pas rare de

voir un convoi suivi par sept ou huit cents

personnes. Par une tradition pieuse dont il

serait difficile de trouver l’origine, les parents

et les amis du défunt recommençaient trois

jours durant, après l’enterrement, la cérémonie des funérailles ; c’est ce qu’on appelait les renombrements. Ils se rendaient à une messe dite en l'honneur du mort et allaient

ensuite au champ du repos avec un cortège de pleureuses et de porteurs de torche. Après avoir prié sur la tombe, ils ramenaient les parents les plus proches à la maison mortuaire ; là, les pleureuses poussaient des cris lamentables pendant qu’on distribuait aux pauvres le pain et le vin. Les étrangers réfugiés dans la ville, ignorants qu’ils étaient de cette coutume toute locale, prenaient les renombrements pour autant d’enterrements nouveaux et c’était pour eux une cause d’effroi qui les décidait à partir. Le 27 mai, le conseil décida que les renombrements n’auraient plus lieu, « pour ôter le doute et » soupçon des étrangers qu'il y ait de la » maladie contagieuse en cette ville qui nais- » sent à cause de ces cérémonies..., et pour » empêcher le désert fondé sur icelles.»

Deux jours après, le capitaine du quartier Saint-Amable, accompagné de trois soldats de santé, défendit le passage de la porte de Mozat à un cortège d’individus qui, contrairement à la décision du conseil, voulaient se rendre à l'église pour procéder à la cérémonie du renombrement. Une querelle s’en-

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suivit, dans laquelle un des soldats de la santé fut blessé au bras par un certain Verdelet, intendant de M. Octavien de Murat. Sans désemparer on procéda à l’arrestation du coupable et on l’enferma dans une des tours de 1 hôpital. Le 20 mai, il comparut devant le conseil qui le condamna à une forte amende ; et comme le mécontentement du populaire rendait un exemple nécessaire, il fut de plus décidé que le coupable serait au sortir de l’audience : « amené par deux estaf- « fiers au corps de garde de la porte de « Mozat où avait eu lieu l'insolence, et où » étant, tête-nue, les deux genoux en terre, » tambours battants, il demanderait pardon » au sieur Astier, capitaine, qui serait prié » de s’y trouver, ayant un bâton à la main » pour frapper si bon lui semblait.»

Le jour même, la décision fut ponctuellement exécutée en présence d’un grand concours de population.

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es habitants de Riom, dans leur détresse, ne manquèrent pas de demander aux pratiques religieuses des secours contre le fléau qui les désolait ; d’ailleurs les consuls n’avaient qu’à ouvrir les archives de la cité pour connaître ses pieuses traditions.

Lors des épidémies de i 5 64 et de 1 5 8 5 elle s’était consacrée à Dieu et avait sollicité sa miséricorde par des prières et des expiations. Ils s’adressèrent donc au conseil de ville et aux commissaires de la santé; à l’unanimité il fut décidé que Riom serait voué « à la Très-Sainte Trinité, à

» la sainte Vierge et à saint Amable son » patron, pour être préservé de la contagion » et délivré de la maladie présente.»

La délibération fixe elle-même dans tous leurs détails les conditions et le cérémonial du vœu.

« Trois jeûnes publics, y est-il dit, seront » ordonnés par monseigneur l’Evêque de » Clermont à tous les habitants dé cette » ville.

» Trois processions générales et solennelles » seront faictes auxquelles la châsse de saint » Amable seule sera portée. Les jours et » heures auxquelles devont être faites les » cérémonies seront réglées par Messieurs » du chapitre de Saint-Amable.

» Trois messes solennelles seront célébrées » aux églises de Saint-Amable, de Nostre- » Dame-du-Marthuret et des pères Corde- » liers ensuite des processions.

» Aux processions et messes les consuls » assisteront portant en main chacun d’eulx » un flambeau de cire blanche pesant une » livre, qu’ils offriront en hommage à l'of- » frande de chacune messe

» On envoyera aux frais de la ville à » Nostre-Dame-des-Ardillières un de mes- » sieurs les consuls, un père de l’Oratoire et » un chanoine de Saint-Amable pour y faire » une neufvaine et présenter à la très-sainte » Vierge la figure de Saint-Amable faicte » d’argent.

» Une procession générale et solennelle » sera faicte à l’honneur de la très-sainte » Vierge de Ryom au lieu de Marsat (3), et » la messe dite en l’église de Nostre-Dame- » de-Marsat, à l’offrande de laquelle il sera » présenté une lampe d’argent.

» Aux quatre portes de cette ville et » au-dessusd’icelles, audehors, serontposées » et attachées quatre images et peintures de » saint Amable pour y demeurer à tousjours » après qu’elles auront été bénistes et seront » lesdites images portées processionnellet> ment et à l’issue de la messe solennelle » qui sera célébrée en l’esglise de Saint- » Amable à l’honneur du saint.

» Le prctre célébrant les messes présen- » tera à Dieu, lors et au temps de la consé-

» cration, le vœu pour et au nom de la » ville.

» Lors de ladite consécration, la grosse » cloche sera sonnée pour exciter le peuple » à dévotion, et advertir les communautés » religieuses de faire dire une messe chacun » en son église, auxquelles messes les preb- » très qui les diront présenteront à Dieu le » vœu au nom de la ville.

» Monsieur l'Official sera prié d’autoriser » le vœu, y donner son consentement et » prescrire l’ordre du vœu mental ou verbal » entre les mains du prebtre célébrant ladite » messe. »

Cette résolution, soumise au conseil des Réguliers ecclésiastiques et au corps de ville, reçut l’approbation de monseigneur l’Evêque de Clermont, qui régla lui-même le cérémonial.

Donc, le dimanche i5 juin, les consuls accompagnés des notables de la ville se rendirent à l’église de Saint-Amable pour assister à la messe solennelle. Avant la communion, le célébrant s’arrêta et lit face à

1 assistance tenant en mains le Saint-Sacrement. Alors le premier consul, suivi de tous les chanoines, quitta le haut siège qui lui avait été préparé dans le chœur ; conformément aux instructions épiscopales, il se plaça devant l’autel et, à haute voix, il récita la formule du vœu qui avait été arrêtée par l’Evêque lui-même de la manière suivante :

« Nous, Gabriel de Combes, conseiller du » Roy, président en la Sénéchaussée et siège » Présidial d’Auvergne et premier consul » de ladite ville de Ryom, au nom du corps » de cette ville, pour tesmoignage de l’ado- » ration que nous voulons à jamais rendre » à l’unité de l’essence divine et à la société » ineffable de la Trinité de ses personnes, » pour hommage éternel à Jésus et pour » marque de nostre servitude perpétuelle à » sa glorieuse mère et à notre patron Saint- » Amable, et pour l’obtention du pardon » de nos offenses et la santé spirituelle et » corporelle que nous demandons à Dieu, » leur offrons les jeûnes, prières publiques » et particulières, pèlerinage ès-lieux des

» Ardillières et de Marsat, érection d’ima- » ges de saint Amable et autres œuvres » pies résolues par ladite ville, au nom du » Père, du Fils et du Saint-Esprit.»

Ces paroles étaient à peine prononcées au milieu d’un religieux recueillement que la grosse cloche sonnait pour annoncer la consécration de la ville et inviter les communautés religieuses à s’unir à son vœu.

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iom était divisé en quatre quartiers : Lcpoux, Saint-Amable, Saint-Iean et Négueperce, sous la direction de quatre capitaines (4) chargés de faire respecter les lois de police et de salubrité. Pour rendre la surveillance plus efficace, on avait subdivisé la ville en trente sections administrées par un certain nombre de notables habitants, qui prirent le titre de commijjaires de fanté ; ils avaient sous leur direction des commijjaires de rues (5). Une délibération du conseil fixa leurs attributions d’abord mal définies.

Chaque matin, ils devaient se rendre à la

maison du Saint-Esprit a afin d’y rapporter, » y est-il dit, les mendiants qu’ils sauront » dans les rues de leur commission , ensemble » les pourceaux qui y sont entretenus.» De plus, il leur était enjoint de fournir un état de toutes les personnes malades dans leur section. Enfin les médecins, chirurgiens et apothicaires prêtèrent serment solennel entre les mains des consuls de révéler les noms de tous les habitants atteints de la peste.

Cependant le fléau avait envahi le cœur de la ville. Le ier juin, on avait appris au conseil que la femme du greffier Chaduc, demeurant près du Palais, était atteinte ainsi que plusieurs personnes habitant le quartier Saint-Jean. Le lendemain et les jours suivants la maladie se propageait avec une rapidité effrayante.

Tout d’abord on se contenta de défendre aux pestiférés de quitter leurs maisons ; mais cette prohibition resta sans effet, ou tout au moins fut mal observée. Le conseil décida alors que les pestiférés ainsi que les personnes résidant avec eux dans

la meme maison y seraient enfermés à clef en attendant le progrès. Le progrès, hélas! était la mort pour les pauvres malades et pour ceux qu’on condamnait ainsi à vivre sans cesse près d’eux. Le jour même de cette décision et avant sa publication, le sieur Mary, tanneur, fut enfermé dans sa demeure, avec sa femme, ses cinq enfants, sa mère, et onze ouvriers qui logeaient chez lui. Les soldats de santé étaient chargés de veiller à la stricte observation de l’ordonnance, et les voisins surexcités par la crainte de la contagion se seraient livrés aux dernières violences contre les malades assez hardis pour sortir de ces tombes anticipées.

Ces mesures furent bientôt réglementées et rendues générales. Il lut décidé que « toutes les maisons prises de mal seraient cadenassées et qu’il serait fait défense à leurs habitants d'en sortir ou de communiquer avec ceux du dehors.» Pour assurer l’exécution de la nouvelle ordonnance, le conseil nomma un capitaine de santé avec deux hallebardiers et deux estaffiers sous scs ordres. Il désigna un boulanger et un boucher de santé ; un ser-

rurier spécial fut nommé pour poser les cadenas et ferrements nécessaires.

Dès qu’une maison était signalée, le capitaine de santé s’y rendait avec un chirurgien et constatait le nombre des personnes malades. Il recherchait le nom de ceux qui y avaient demeuré depuis quarante jours et les contraignait à y rentrer a comme pouvant O être infejlés ; » puis on apposait des ferrements aux portes et aux fenêtres du rezde-chaussée. Dès lors, les habitants de la maison étaient comme retranchés de la vie. Ils ne pouvaient correspondre avec personne, excepté avec le boulanger et le boucher qui , chaque matin avant le jour, leur faisaient passer par une fenêtre les vivres indispensables.

La ville présentait un aspect morne et sinistre. Les rues étaient presques désertes, les boutiques fermées, les marchés à peine fournis ; de temps à autre, un médecin passait, apportant quelques médicaments, mais sans pénétrer près du malade. Seuls, les capucins bravaient le fléau; munis de longues échelles, ils escaladaient les fenêtres

pour donner aux pestiférés les derniers sacrements; les soldats du guet parcouraient la cité jour et nuit, l’arquebuse au poing. De loin en loin, on rencontrait une maison hermétiquement close ; sur la porte d’entrée une croix blanche, à chaque ouverture un cadenas dont la serrure était bouchée par le cachet de cire verte des consuls ; chacun s’écartait avec effroi comme devant l’image vivante de la peste.

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es pauvres se lamentaient, les riches multipliaient les aumônes, tous passaient leurs nuits en prières ; des jeûnes, des pénitences publiques étaient ordonnés, l’épouvante gagnait les plus courageux et couvrait la ville d’un deuil funèbre. Dans ce péril extrême, il fut décidé au conseil que la procession expiatoire serait célébrée le 14 de juillet, que la châsse miraculeuse du bienheureux Saint-Amable y serait solennellement portée et que tous les ordres religieux, toutes les corporations, tous les notables,

bourgeois et populaire iraient ainsi à Notre- Dame de Marsat.

Dès que le jour fut venu, chaque habitant se rendit en silence à l'endroit qui lui avait été assigné par l’ordonnance consulaire. Les cloches ne faisaient plus entendre, hélas ! ces carillons joyeux des fêtes de l’Eglise ; elles s’associaient par des tintements plaintifs à la douleur commune et appelaient comme en gémissant les fidèles à l’austère cérémonie.

Il était cinq heures du matin, quand le cortège se mit en marche. Il partit du parvis de la collégiale de Saint-Amable, passa par le carrefour des Taules, descendit vers Notre-Dame-du-Marthuret pour, de là, sortir par la porte de Clermont, longer les .fossés du côté du couchant et prendre le chemin qui va en droite ligne au bourg de Marsat, lequel est à cinq traits d'arbalète des remparts de Riom.

En tête, s’avancaient lentement toutes ies croix processionnelles des églises et des couvents, précédées d'enfants de chœur agitant

de petites sonnettes pour annoncer le passage de la procession.

Venaient d’abord les arquebusiers portant leurs arquebuses sous le bras, pendantes en terre, la mèche éteinte, la batterie couverte d’un crêpe noir.

Suivaient à quelques pas les tambours, les fifres, mais sans se faire entendre.

Après eux venait le capitaine de la ville, lequel avait un crêpe à sa pertuisane ; les* douze sergents de son escorte en portaient également un à leur hallebarde.

Derrière eux marchaient les quatre capitaines des quartiers et leurs milices, tous rangés en bon ordre et bien armés.

Après, s’avancaient sur deux rangs les corps d’état, chacun avec sa bannière, dans l’ordre suivant : les tanneurs, les orfèvres, les charpentiers-menuisiers-tourneurs, les laboureurs, les boulangers, les bouchers, les tapissiers, les teinturiers, les maçons, les serruriers, les tailleurs, les tisserands, les maréchaux-taillandiers, les aubergistes, les perruquiers, les charrons, les ferblantiers et les vitriers

LA PFSTE

Apres, venaient les pénitents noirs, la tête et le visage ‘couverts de la cagoule, ayant au milieu d’eux les porte-enseignes de la Passion, tous pieds nus, tenant d’une main de grands falots de toile et de l’autre des bâtons ferrés surmontés d’une croix rouge.

Après, et également pieds nus, les quatre cents écoliers du collège escortés de leurs maîtres les pères de l’Oratoire.

Après, les pères Capucins au nombre de soixante.

Les pères Cordeliers au nombre de quarante.

Les dames religieuses non cloîtrées, toutes tenant des rosaires et récitant des prières à voix basse.

Quelques pas plus loin, marchaient les clercs de la basoche au nombre de neuf cents, les corporations des notaires royaux, des médecins, procureurs et avocats, tous portant des torches.

Après, marchaient les gens de la maréchaussée.

Ceux de l'hôtel des Monnaies, juges, procureurs du Roy, greffiers, directeurs, contrôleurs et essayeurs ;

Messieurs du Bureau des finances, le premier présida ît , les trésoriers de France, les chevaliers d’honneur, les avocats, procureurs du Roy et greffiers, revêtus de leurs insignes et portant des cierges avec leurs armoiries ;

Messieurs les officiers et magistrats, président, conseillers et autres composant la Sénéchaussée et le siège Présidial ;

Les prêtres, les aumôniers et chapelains des différentes églises et chapelles ;

Les chanoines prébendés et semi-prébendés des chapitres de la Sainte-Chapelle, du Marthuret et de St-Amable, tous portant la chape et un cierge à la main ; les chantres psalmodiant les litanies de St-Amable.

Enfin , s’avançait la châsse du saint , portée par trois gentilshommes, trois consuls, trois bourgeois et trois religieux, entourée de tous les membres du corps de ville, ayant en main des torches aux armes de Ryom.

Suivaient immédiatement le premier con-

sul, le sénéchal et le premier président du Bureau des finances ; derrière eux marchaient les confréries du Saint-Sacrement, du Saint-Esprit, de la Charité et de la Sainte-Croix;

Puis les dames de la ville selon leur rang.

Puis les maîtresses du Refuge, les hôpitaux et les pauvres.

Dès que la procession fut arrivée devant la modeste église de Marsat, elle trouva sous le porche pour la recevoir le révérend Abbé de Mozat, entouré des officiers claustraux et des religieux de son abbaye. Comme seigneur du lieu et chef d’un monastère royal, il portait la crosse et la mître et c’est avec ces insignes qu’il précéda dans le sanctuaire la châsse et les hauts dignitaires qui lui faisaient escorte. Quand l’église fut remplie, la foule qui n’avait pas pu entrer s’agenouilla sur la place et dans les rues avoisinantes, puis l'office commença.

Après la messe, le premier consul vint au pied de l’autel, déposa entre les mains du

curé la lampe d'argent donnée par la ville de Riom et fit vœu de la tenir perpétuellement allumée devant l’image miraculeuse dont il implorait la protection en faveur de ses infortunés concitoyens.

Cette cérémonie achevée, l’assistance se rangea sous la porche et sur la place pour entendre les exhortations d’un des pères de l’Oratoire. Pendant ce temps, comme la foule s’étendait au loin, d’autres religieux répandus de distance en distance,' dans les rues, le long des chemins, formaient des groupes d’auditeurs et leur prêchaient l’espoir et la prière.

Enfin le cortège se reforma dans le même ordre qu’à l’arrivée et à dix heures la procession, après avoir fait le tour entier des remparts, était rentrée en ville.

Ce fut un spectacle bien fait pour émouvoir les cœurs que celui offert par cette multitude recueillie, priant et pleurant. Il n’était personne dans cette foule qui n’eût perdu quelqu’un des siens, qui ne tremblât pour un parent, pour un ami, pour lui-même !

Par un contraste singulier, le temps était

splendide. Le soleil brillait dans un ciel . pur ; la campagne était couverte de riches récoltes, la nature semblait heureuse et disait à l’homme consterné que la vie régnait sur la terre et qu’il fallait avoir confiance en Dieu ; mais la mort, souveraine implacable! régnait aussi à ses côtés. Il la voyait, il la sentait, frappant nuit et jour, sans se lasser. Ces ordonnances consulaires pleines de menaces, dont il lisait chaque matin les prescriptions sévères, ces précautions terrifiantes qui glaçaient les plus généreux et fermaient les cœurs à la pitié, ces maisons murées où les victimes de la peste se mouraient quotidiennement dans un abandon cruel, ces glas lugubres annonçant à toute heure un trépas nouveau, le rendaient morne, triste et sans courage.

Il fuyait la clarté du jour, s’enfermait dans son logis, croyant l’ombre et la solitude un abri contre le redoutable fléau. Il avait peur de tout; il avait peur partout. Il n’avait été touché ni des beaux costumes de ses officiers et de ses magistrats, ni des ornements rehaussés d’or et de pierreries dont

ses prêtres étaient revêtus, ni de la châsse étincelante du patron de la contrée, promenée en grande pompe à travers les champs où la mort était venue la première faire sa moisson. Il ne sentait d’amour ni pour cette nature luxuriante, ni pour ce soleil générateur, ni pour rien : il avait peur ! Et cette peur extrême prenait le mal dans son germe, le développait et le faisait éclore fatalement. C’est pourquoi, couché sur les talus des chemins, sur les places, dans les rues, écoutait-il dans une indicible épouvante ces moines qui lui criaient : « Confiance , court rage, espoir ! »

£^V=£? près diverses fluctuations, la peste vf red°ubla d’intensité dans les der- '%mÜX niers jours du mois de juillet; elle se présentait avec d’effrayants symptômes. Dès les premières atteintes, le malade ressentait des nausées, une soif inextinguible, des palpitations de cœur; bientôt il était pris d’une toux sèche et continuelle, le sang lui sortait par les narines, son corps était constamment mouillé d’une sueur infecte, la fièvre redoublait, les bubons charbonneux se déclaraient sur tous les membres et la peau se tachetait de plaques noirâtres ;

enfin, arrivaient la décomposition du sang et la mort entourée d’atroces souffrances.

En présence de ces accidents terribles, tout attouchement avec un pestiféré devenait fatal, toute communication périlleuse.

Les chirurgiens de Riom consentaient, non sans répugnance à servir les malades riches, mais ils refusaient aux pauvres leurs secours. Le conseil résolut donc de choisir un chirurgien spécial et de lui confier le soin de la santé publique ; il devait recevoir de la ville des gages très-élevés à la charge par lui de visiter, de palper, traiter malades riches ou pauvres « indifféremment. »

On s’adressa tout d’abord aux chirurgiens de Riom qui, tous, déclinèrent les offres du Conseil ; seul, un vieux praticien, Germain Coquery, se présenta, mais il voulut imposer des conditions si onéreuses qu'on dût se priver de ses services.

A la nouvelle de ces défections une émotion indescriptible se répandit dans la cité et les consuls décidèrent qu’on traiterait au plus tôt avec un chirurgien étranger qui se trouvait en ce moment à Thiers. C’était Abraham

de la Framboisière, médecin déjà célèbre à Lyon où il avait longtemps exercé son art; il était auteur de savants ouvrages et, plusieurs fois, des villes affligées de maladies contagieuses avaient mis à l’épreuve son courage et son dévouement. Deux des consuls allèrent le trouver à Thiers et il leur promit ses services moyennant la* somme de 35o livres par mois.

Ce fut le io du mois d’août qu’il arriva à Riom et, le même jour, il fut présenté au conseil de santé. Après s’être renseigné sur les mesures qui avaient été prises, il condamna sans hésitation la coutume barbare et périlleuse pour la santé publique de murer les pestiférés dans leur maison. A sa demande le conseil résolut de faire construire, au lieu du Maréchat, des cabanes en planches pouvant contenir chacune deux ou trois malades. En moins de huit jours on en éleva deux cents; les familles riches en firent faire de plus commodes et de plus spacieuses et, dans la nuit du 29 au 3o août, on s’occupa de la translation des pestiférés.

Défense avait été faite aux habitants de

sortir ce soir-là, après le couvre-feu. Quand on se fut assuré que les rues et carrefours de la ville étaient déserts, les soldats de santé ouvrirent successivement, dans chaque quartier, les maisons infestées et en firent sortir les malades ; ceux-ci avaient ordre de marcher sans s’arrêter et les hallebardiers, placés derrière eux, à cinquante pas, l’arquebuse au poing, devaient tirer impitoyablement sur les récalcitrants qui auraient tenté de rentrer dans les rues de la ville. Quant aux malheureux qui en étaient arrivés à la dernière période du mal, on leur permit d’attendre la mort dans leurs maisons.

A quatre heures du matin, quatre cent soixante malades occupaient les cabanes du Maréchat. De fortes palissades entouraient l’enceinte de toutes parts et faisaient de cet immense hôpital une véritable prison. Les consuls firent publier dans toute la ville qu’il était interdit aux habitants d'approcher des cabanes et les soldats de garde reçurent l’ordre de tirer sur ceux qui enfreindraient la défense. A quelque distance de ce lieu, on creusa de larges fossés de douze pieds de

profondeur. Dès qu’un malade avait rendu le dernier soupir on portait le corps à la fosse et on l’enterrait dans un simple linceul sur un lit de chaux vive.

La Framboisière, avant de quitter Lyon, avait fait acheter par les consuls des parfums et des aromates pour une somme considérable. Le ier septembre, il arriva à Riom trois voitures chargées de térébenthine, d’encens, d'oliban, de vernis et d’huile de nard.

Immédiatement le conseil désigna plusieurs barbiers-étuvistes pour parfumer les maisons infestées, que l’on avait jusqu’alors tenues soigneusement fermées et qui étaient devenues autant de foyers de contagion.

Ils y pénétrèrent avec la plus grande précaution, portant au cou du mercure dans une aveline, les narines remplies de thériaque; ils avaient à la main des brandons de feu de bois de genièvre et de sapin ; ils faisaient brûler des parfums dans des réchauds et tiraient des coups d’arquebuse dans tous les appartements. Le linge, les effets d’habillement, les tapisseries furent enfermés dans

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