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QUE LA FETE COMMENCE I

La salle où Madame d'Esterel réunissait ce qu'elle nommait volontiers son petit monde semblait devoir éteindre toute joie, même en de jeunes esprits. Il y avait là une froideur de bastille, et les portraits des ancêtres : Alain d'Esterel qui mourut à Bouvines, Jacques d'Esterel qui servit Louis XI, Pierre d'Esterel qui tomba à Rocroy, son fils Louis qui fut l'amant de la Grande Mademoiselle, et jusqu'aux derniers, ralliés à l'Empire et empanachés, paraissaient atteints de quelque étrange lèpre. Leurs faces étaient molles et leurs mains verdâtres; les manteaux rouges, les épées, les cordons, les crachats, ne leur donnaient même

pas un semblant de vie. Ces vénérables aïeux ne jouissaient de la lumière que pour voir des domestiques épousseter les meubles, ou des gens tourner sur eux-mêmes sans dignité. Graves, ils contemplaient le monde chiffonné de ce siècle pervers, et leurs dédains, de cadre à cadre, se répondaient.

D'ailleurs, on ne songeaitguère à ces gardiens de murs. Seul, Helvin leur glissa un regard d'amitié, et sourit à un jeune homme très fat et très beau, le seul qui eût encore un peu de sang aux joues; un grand feutre le coiffait d'une couronne de plumes, et son seul titre de gloire était d'avoir dit un mot cruel à Louis XV.

Villaines causait avec une jeune fille grasse : « Mon carnet est plein, Mademoiselle, et je vois avec plaisir que deux de vos valses me sont promises. Ah!... dites-moi, je vous prie... quelle est cette dame blonde, en robe chaudron et qui parle à un monsieur chauve? Je lui ai été présenté, mais n'ai pu retenir son nom.

— Comment, Monsieur de Villaines, vous ne la connaissez pas! C'est Madame Lansky, la nièce de Madame d'Esterel ; elle était déjà ici l'année dernière, et votre ami Jacques Renys l'a beaucoup fréquentée; entre nous, il lui faisait même deux doigts de cour. On l'admire, car elle est fort belle !

— Imposante plutôt !

— Imposante ? vous voulez dire qu'elle nous en impose ! Mais voici notre valse ; voyons : Valse n° 3 — Monsieur de Villaines. C'est bien cela. Vous savez je ne danse qu'à trois temps, ou le boston. »

Luttier parlait à la cousine de Renys. Elle était venue dans le courant de la journée, par le chemin de fer, afin de ne pas manquer ce bal. En ce moment, une douleur soudaine au pied l'empêchait de danser, et son cavalier, l'ayant conduite dans la serre, profitait de l'heure en brodant sur un thème usé de vieilles variantes. Parfois il se penchait vers le cou d'Hélène pour lui raconter une histoire mince, quelque potin, et cette nuque blonde, il la frôlait du regard de très près, avec un frémissement aux lèvres.

« Quelle est donc cette belle personne ? demanda-t-il. Voyez, celle à qui vient de parler Jean de Villaines ?

— Où donc? et qui est-ce d'abord ce Monsieur de Villaines? Ah ! le grand jeune homme maigre et blond, avec des cheveux qui lui tombent sur les yeux ! Pourquoi a-t-il deux bagues au petit doigt ? c'est d'un genre détestable ! Il parle à Madame Lansky; vous avez dû la voir l'année dernière ; elle est la nièce de Madame d'Esterel et

s'appelle Thérèse. Vous la trouvez belle ? oui, à la rigueur... quoique en y regardant de près on trouverait peut-être du rembourrage. Elle flirte beaucoup. Avec qui ? Oh ! un peu avec chacun ! mais les jeunes gens sont favorisés. Tenez, l'année dernière, je n'avais pas encore fait mon entrée dans le monde, eh bien, il paraît que mon cousin Jacques Renys ne la quittait plus.

— Ah ! vraiment ! Quelle charmante soirée , n'est-ce pas ?

— Charmante ! . . Regardez donc, voilà Monsieur Aldi qui entre. Je ne comprends pas Madame d'Esterel ; elle se fait tirer l'oreille pour inviter le lieutenant Hurieux, parce que sa naissance n'est pas très claire, et à tous ses bals on voit César Aldi, qui n'est en somme qu'un employé.

— Un employé de la pensée, voulez-vous dire ! Vous n'aimez pas les gens studieux, Mademoiselle ?

— Comment ! vous aussi le défendez ! Quel charme a donc ce bibliothécaire ? Jacques ne pouvait vivre sans lui, lorsqu'il habitait Marseille ; depuis que mon cousin s'est fixé ici, il le voit heureusement un peu moins, car Monsieur Aldi ne daigne faire le voyage qu'autant que sa vanité y trouve son compte, comme ce soir. L'hôtel d'Esterel... n'est-ce pas... c'est très coté ! »

Luttier gratta la soie du sopha d'un ongle agacé :

« Et... qu'avez-vous fait aujourd'hui, Mademoiselle ?

— Ce matin, j'ai joué du violon. Ah! ce Grieg, Monsieur Luttier, quelle morbidesse Scandinave ! Lorsque les cordes vibrent sous mon archet, je m'émeus toute !

— Tiens, se dit Luttier, une fin de phrase de Renys !

« Vous savez, prononça-t-il, moi, je ne comprends pas Grieg, je ne suis pas musicien.

— Vous n'êtes pas musicien !... »

Elle regretta sa phrase, croyant qu'il se moquait, et tout de suite ajouta :

« Aimez-vous les animaux? Avant le déjeuner, je suis allée dans l'écurie voir la portée de notre chatte. J'ai aidé à noyer cinq de ces petites bètes. C'était fort amusant.

— Charmante enfant ! pensa Luttier.

— Ah! miséricorde! reprit Hélène, voici le marquis d'Yvor. Dieu nous préserve de ses discours ! »

Le marquis d'Yvor, âgé de plus de cinquante ans, était orné d'un lorgnon et d'une calvitie lustrée. En l'espace de quatre ans, il s'était nommé : M. Dyvor, Vicomte d'Yvor, Comte, et enfin Marquis. Des cartes de visite, conservées

par ses amis intimes, en faisaient foi. Il entra dans la serre d'un pas hâté :

« Ne vous dérangez pas, je vous en prie, ne vous dérangez pas ! Avez-vous vu la comtesse d'Esterel? Voilà dix minutes que je cherche notre si gracieuse hôtesse, pour lui présenter mes respectueux hommages, et lui faire part d'une découverte qui pourra l'intéresser. Figurezvous ! j'ai trouvé que Renaud d'Esterel s'était mésallié !

— Un parent de Madame d'Esterel? interrogea Hélène.

— Oui. Il était lansquenet de Louis XII. Un parchemin de 1504 en fait foi. Je n'ai pu connaître la date de sa mort. Ne riez pas, jeune homme. Votre génération a tort de se désintéresser de ces choses.

— Même dans le coin où l'on flirte? demanda Luttier.

— Le coin où l'on flirte ! ah ! fi ! pourquoi notre belle langue reçoit-elle dans son giron tous ces mots d'outremanche ! »

Et le marquis d'Yvor, esquissant un geste désolé, s'en alla.

« Quel raseur ! » soupira Hélène.

Ace moment, MmeLansky passa devant la serre au bras du lieutenant Hurieux. Sa taille roulante et balancée fit naître un désir chez Luttier.

« Je vous assure, Mademoiselle, que sur ces hanches-là il n'y a pas le moindre rembourrage ! Croyez-en mon expérience.

— Vous êtes inconvenant, Monsieur Luttier ! Au fait, nous nous attardons dans la serre, voulez-vous me mener au salon du fond, j'ai un peu soif. »

Luttier offrit son bras avec une certaine mélancolie ; près du corps opulent de Thérèse Lansky, Hélène était bien maigre !

Helvin s'était assis sous le portrait du seigneur fat qui avait dit un mot cruel à Louis XV. Il regardait les couples tourner dans la salle et rêvait de bals aériens, au seuil du songe, où la valse s'épanouirait suivant des rhythmes précieux.

« Je serais curieux d'apprendre le sentiment de Renys sur ce point. Lui suffît-il de voir, en guise de danseurs, deux individus de sexe différent qui s'enlacent pour former un toton? »

Mme d'Esterel, échappée à grand peine aux gestes héraldiques du Marquis, s'approcha d'Helvin.

« Vraiment, dit-elle en lui serrant la main, Monsieur d'Yvor est un bien charmant homme, mais ses discours ne laissent pas de se prolonger un peu. C'est fort aimable d'être venu

ce soir; votre dernière absence fut si longue que je désespérais de vous revoir jamais. Vous êtes l'homme des fugues subites; songez qu'à chaque retour vous risquez de ne plus me retrouver; je me fais vieille ! A propos, où étiezvous donc l'année dernière, au printemps ? »

Helvin rougit un peu.

« Je ne me sentais pas très bien, Madame; j'étais allé dans le sud me refaire.

— Enfin, n'y retournez plus ! Je ne vous présente pas, vous êtes assez notre intime pour connaître tout le monde.

— En cela vous vous trompez, chère Madame; qui est donc cette belle personne, là, sous la portière ? Mon ami Jean de Villaines est assis à côté d'elle.

— Voyez à quoi mènent les mystérieux voyages ! vous n'êtes plus au courant, mon cher Helvin, mais plus du tout! Cette belle personne est ma nièce Thérèse Lansky. Elle était ici l'année dernière, mais vous. . . La pauvre enfant est restée veuve à vingt-cinq ans. Depuis la mort de son mari, elle vivait à Trieste chez une parente. Elle vient de rentrer d'un petit voyage, et je compte bien la garder longtemps. Jacques Renys vous présentera, il est son chevalier servant. Excusez-moi; je suis maîtresse de maison et mes devoirs me rappellent. »

Mme d'Esterel partit. Helvin la regardait traverser le salon.

A recevoir tant de jeunes gens, elle s'était créée une jeunesse neuve, faite de grâce accueillante et de large bonté. Quand sa dignité de vieille femme s'ornait d'un sourire, c'était une joie pour les yeux, et, quand elle riait, ce ne pouvait être qu'en notes de clavecin. Elle avait le charme de ces gravures amicales que l'on suspend très près de son lit, afin d'en goûter l'aspect réconfortant lorsqu'au monde ennuyeux on se réveille.

Souvent un vieillard coquet et soigné l'accompagnait de sa déférence attendrie. Il se nommait M. d'Auberive, et c'était vraiment très délicieux lorsque Mme d'Esterel, par une affectation de vieille femme, l'appelait Chevalier. Lui, baisait alors tendrement la main offerte et murmurait :

« Toujours moqueuse ! Quand voudrez-vous ne plus taquiner votre vieil ami ? »

Helvin se souvint d'une légende dont on se plaisait à les illustrer. Jadis ils s'étaient aimés, et le chevalier avait préféré un exil en Angleterre, plutôt que d'avoir à se reprocher envers son cher d'Esterel même la pensée d'une traîtrise. Cela se passait dans les années soixante, et les deux vieillards n'en étaient pas

moins amoureux l'un de l'autre qu'au premier jour. On se rappelait à les voir quelque roman de Trianon, une heureuse bergerie, comme l'on pense à la jeune fleur en respirant une rose séchée.

« Au milieu de cette foule, pensa Helvin, quel spectacle rafraîchissant, quel exquis joyau d'amour dans cette parure de perles fausses! »

Il regarda autour de la salle.

Assise contre une tenture sombre, afin de faire ressortir son teint, il vit la Marquise d'Yvor. Un insolent face à main devant les yeux, elle minaudait, persuadée que nul n'oserait lui donner plus de trente-cinq ans, malgré les cinquante-deux qu'elle présentait avec vaillance, sous une couche de poudre et de fard. Au-dessus de ce visage, où s'indiquaient les heures de travail devant un miroir, flambait une épaisse toison d'étoupe teinte au henné, au milieu de quoi pâlissait, ridiculement, une fleur. La Marquise semblait, toute entière, un monument peint. Une pléiade d'artistes devait se vouer à le recrépir. Tandis que l'épouse plaquait à tous les regards ses couleurs crues sur la tenture sombre, l'époux causait de blason, au fumoir, et, dans ses discours, les croix fichées d'argent se mariaient avec fréquence aux champs de sinople.

Plus loin, c'était le majestueux aspect de Mme Erlande. Lente de corps, d'esprit impassible, froide en ses paroles, on ne pouvait l'imaginer autrement que belle et parée. Ses bras étaient de marbre, ses yeux ne brillaient (rancune flamme et sa bouche n'était point faite pour le baiser. Son mari, homme sans signification précise, mais ingénieur des ponts et chaussées, était le seul qui, par un trait de courage, eût osé en être amoureux. Elle ne s'en émut jamais; d'ailleurs, on semblait la considérer bien moins comme une femme que comme un motif de décoration.

Helvin regarda vers un coin du salon où une lumière moins franche invitait aux discours intimes. Il entendit du bruit. Près de Jules Hurieux, lieutenant de hussards à moustaches blondes, Mme de Souliac riait beaucoup. Helvin ne pouvait s'accoutumer à la voir en robe longue. Le costume de cycliste lui seyait fort, ajoutant un charme inquiétant à cette figure de singe. Même en sa toilette de bal, elle gardait encore un aspect masculin qu'affirmait l'attitude : les jambes croisées, le genou dans la main. C'était toujours le même sourire de gamin vicieux, et la même franchise dure qui la faisait traiter par les hommes en camarade.

Près du piano d'où se dévidaient les valses,

Helvin aperçut Mme Egine. Celle-là savait se faire une cour. Autour d'elle tournait une meute d'hommes, avec cet air à la fois apeuré et frétillant qu'ont les bêtes asservies qui craignent les coups. Quant aux femmes, elle avait leur haine entière. Son mari était un être atone, aveugle, au sourire docile, et qu'elle méprisait.

Une valse traînait aux accords du prélude ; brusquement elle s'enleva comme un joyeux vol d'oiseaux.

Madame Egine voulut danser. Elle tourna ses yeux confiants vers Jules Hurieux, le hussard aux moustaches blondes, au moment où il invitait Berthe de Souliac ; il eut bien un mouvement d'impatience, une minute d'hésitation, mais on l'entendit bientôt murmurer :

« Je crois que cette valse m'a été promise : vous m'excusez, n'est-ce pas ? »

Il s'approcha de Mrae Egine qui voulut bien se laisser prendre la taille, et valsa, pendue à l'épaule de son danseur, en donnant tout son corps. Mme de Souliac, qui s'était rendue compte de ce manège, tâcha d'épingler le bas de sa robe, qu'elle venait de déchirer d'un mouvement trop brusque du pied. Sa bouche se pinçait plus qu'à l'ordinaire :

« Ah ! quelle maîtrise ! songea Helvin, quel

beau travail de dompteuse ! Je me rappelle la terreur qu'éveilla Madame Egine au cœur d'Herbillon, la première fois qu'il la vit. Il trouvait en elle la mauvaise femme des romans feuilletons, race éteinte à son avis ; pourtant, ne soyons pas trop dur, elle ne fait en somme que gagner son luxe, comme l'ouvrier gagne son pain. Ces hommes, elle les a vus râler dans ses bras, elle a fait métier de son corps, et les bijoux dont elle est chargée, ce saphir étoile à son doigt, à sa ceinture, cette boucle florentine, cette opale dans ses cheveux, elle pourrait en indiquer la provenance, toujours la même, — son lit.

» Mais pourquoi ce nom est-il si doux : Egine ! A l'entendre, je ne songe qu'à des flots très bleus et des rives accueillantes. »

Sous l'éclat qui tombait des lustres, Helvin se plut à suivre les danses ondoyantes, mais de l'ironie se mêlait au spectacle de cette indigence de grâce. C'étaient toujours les totons fous, et le désir lui vint des Panathénées. Cependant, aux yeux de quelques femmes luisait cette joie grave, éclose des gestes qui furent religieux. A elles, à elles seules, il dédia de la reconnaissance.

Elles passèrent devant lui, toutes celles qu'il venait de dénombrer. Il eut une sincère admiration à les voir si sereines. Elles avaient atteint

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leur but dès l'enfance achevée, dès le mariage. L'adaptation était faite à l'âge où l'homme souffre encore d'incertitude; aussi, quel regard confiant laissaient-elles tomber sur la vie!

N'y avait-il pas une flamme de contentement dans les yeux de Mme d'Esterel, qui, assise dans un fauteuil, regardait ses hôtes ? contentement de la tâche accomplie, bonheur d'avoir toujours tenu sa famille sur le même pied social, malgré la fortune dilapidée et les amis morts ?

Et la Marquise d'Yvor n'était-elle pas, elle aussi, heureuse ? N'ayant pas su vieillir, elle connaissait au moins la joie de l'illusion ; son sourire insolent, elle l'avait toujours gardé; les hommes mûrs disaient que, vingt ans auparavant, ce sourire ne manquait pas d'un certain charme, qu'importe qu'il parût grotesque, puisqu'elle ne s'en apercevait pas!

Et Mme Erlande avait-elle jamais su que le temps pouvait passer ? N'était-elle pas toujours belle d'une beauté faite d'éternité ? Elle avait été une belle enfant, une belle jeune fille, une belle jeune femme, elle était maintenant dans toute sa splendeur, et aurait une vieillesse majestueuse. Elle aussi vivait bien sa vie !

M™e de Souliac ne la vivait pas, mais la brûlait; pourtant, elle était heureuse, puisqu'elle jouissait de cette fièvre mise par elle en toutes

choses, puisqu'elle se plaisait à ces courses en mailcoach, à bicyclette, à cheval, aux croisières, aux pique-niques, aux jeux de tennis, aux bals, aux soupers, qui ornaient son existence.

Enfin M"" Egine avait la puissance qui rend les hommes lâches. Une fois, comme elle disait à la femme d'un de ses amants, tout en riant son rire clair : « Oh moi ! quand je ne serai plus belle, je me tuerai ! » Helvin avait frémi, car, pour une fois, les yeux sans fond ne mentaient pas. Elle se tuerait peut-être le jour où elle verrait ses seins flétris et ses bras sans vigueur; mais elle aurait connu une entière royauté, ayant conquis toute une ville par son corps offert, et s'étant donné un luxe qu'elle devait à ses seules étreintes. Et Marc Helvin admira la force de toutes ces femmes, qui, elles du moins, avaient la science de la vie.

Les rhythmes dispersèrent sa pensée. Il suivit des épaules le mouvement de la danse, puis ses pieds s'agitèrent en un désir de valse, et comme une jeune fille, revenant du buffet, avait perdu son cavalier, il l'invita. Tous deux furent happés par les tourbillons.

Renys s'ennuyait dans un coin du salon. Il avait trop ri, trop causé, et cet endroit solitaire, où une tenture le laissait dans l'ombre, lui fut

un refuge d'élection. Comme Helvin, il se laissait aller à des louanges ou des critiques, suivant que passaient des figures amies ou peu aimées, mais rien ne se fixait de ces impressions; elles flottaient en ondes lourdes, sans former le cristal d'une phrase pensée, et, comme cet état lui était pénible, bientôt il se sentit attiré par la danse, et voulut tenir dans ses bras une jeune fille, ou une femme grande et belle, pour l'ivresse des cadences.

« Vous songez, Monsieur Renys ? A quoi donc ? »

Il se retourna à la voix connue. Thérèse Lansky le regardait en souriant. Ils s'assirent sur un divan, et Jacques n'osa pas s'avouer qu'il aurait préféré la danse à une causerie.

« A quoi?... mais à des choses très vagues, Madame ; c'en était presque douloureux, cette impossibilité de fixer mon attention à des points précis... »

Jacques rougit et s'en voulut d'être ainsi troublé; sa voix se fit brumeuse, et ses paroles, mal timbrées, s'enchevêtrèrent...

« Oui, presque douloureuse. Des figures passaient... comprenez-vous... des figures... c'est bien cela... et des choses qui pourraient former une chaîne de pensées... des matériaux pour construire eh bien, de ces éléments, je ne

faisais rien, rien du tout... je veux dire qu'avec les tableaux, spectacles, phrases dites et entendues, lieux et heures, n'est-ce pas, il m'était impossible de rien bâtir de solide en moi. Le flux d'idées et d'images s'en allait pour faire place à un autre flux d'idées et d'images, toutes égales et anonymes, comme des flots. »

Jacques rougit encore de sa phrase confuse. Le sourire de Thérèse fut certain.

« Je vois, cher Monsieur, que vous n'avez point changé votre façon de parler. »

Jacques se sentit ridicule ; il envia le charme de Villaines et désira quelque témoin, afin de pouvoir dire des phrases banales; mais toutes les chaises d'alentour étaient vides; on dansait.

Il se pencha versMme Lansky, et, tout en riant comme s'il racontait une anecdote, murmura d'un ton brouillé :

a Pourquoi ne m'avez-vous pas encore parlé? Vous dansiez tout le temps. A peine ai-je eu le temps de vous serrer la main ! »

Mme Lansky mit son éventail devant sa bouche et murmura d'une voix molle :

« Dès que j'ai pu m'échapper, je suis venue. Sois prudent, voici le petit Hurieux. »

La figure de Jacques se fit plus calme, il prononça d'une voix claire :

« Vous n'êtes pas restée aussi longtemps à Paris que l'année dernière, chère Madame ?

— Non, les théâtres n'offraient aucun spectacle bien saillant, et le temps a été si mauvais ! . . . Finissons-nous cette valse ? »

En dansant, ils comptaient gagner la serre. Ils furent très beaux, enlacés ainsi. On se retourna pour les admirer. Thérèse accepta simplement l'offrande des regards; Renys en fut heureux. Thérèse répondit à une pression légère qu'elle sentait aux doigts; Renys regarda son décolletage, espérant y voir un grain de beauté au sein gauche, mais une dentelle le cachait. Tous deux ne songèrent plus aux paroles promises pour la serre. Ils se plurent à danser, et, peu à peu, la musique les enveloppa de ses ondes. Thérèse songeait vaguement, un peu triste, aux bras de Renys joyeux.

« J'ai retrouvé celle qui me comprendra ! songeait-il. Encore une étreinte, et nos deux cœurs n'en seront plus qu'un seul ! Encore ses lèvres à mes lèvres, ses seins contre ma poitrine, et nous nous exalterons pour la vie ! »

Cette exaltation, il la sentait déjà en lui; de ce haut sommet il dit adieu au profil d'Hélène, aux déceptions, aux faillites, à tout ce qui n'était pas le beau corps qu'il tenait contre lui. Puis la pensée vint que son altière maîtresse serait

un jour la vieille maîtresse. La passion qui l'avait rempli tout entier, jusqu'à lui faire désirer cette âme d'homme, cette sérénité, cette paix vers quoi il tendait de toutes ses forces, la passion deviendrait un jour une entrave, et de cela il conçut un brusque dégoût.

Thérèse rêvait, elle aussi, mais elle sentait que son émotion serait passagère. Bientôt reparaitrait en Jacques l'amant aux phrases confuses, balbutiant et affecté. Pourtant elles lui furent chères, ses caresses. En elles s'était trouvé l'oubli de baisers haïs, des séniles tendresses d'un mari grommelant et goutteux. Ah! l'atroce vision !

Un an auparavant, avec quelle ardeur s'étaitelle jetée sur la poitrine de ce beau garçon vigoureux! et quelle volupté fut la leur! Cependant, c'était presque sans joie que Thérèse le retrouvait ; les souvenirs sensuels pâlissaient près des souvenirs pénibles. Jacques avait été souvent si railleur, si contourné, si froid. Elle eut envie de lui crier :

« Ah! livre-toi, livre-toi! je veux de fraîches et neuves amours; livre-toi! ne retiens pas une seule parcelle de ton cœur! donne-le-moi tout entier, avec ta bouche rouge pour la baiser! »

A ces pensées, le teint de Thérèse s'épanouit :

« Il fait bien chaud, dit-elle, arrêtons-nous, voulez-vous? »

Sur le toit de la serre, on avait déroulé des jalousies, de sorte que les regards de la lune ne perçaient les vitres qu'à peine. Il n'y avait là de lumière que celle dont brillait la salle et comme une diffusion vaporeuse de la clarté du jardin. Ils s'assirent contre un feuillage luisant, où des azalées formaient de délicates taches. Tout à coup Mme Lansky demanda :

« Qui est donc ce jeune homme : Jean de Villaines, avec qui j'ai dansé? Il m'a dit vous connaître fort bien.

— Fort bien, en effet, Madame. C'est un excellent garçon et mon grand ami, quoique de récente date. »

Renys songeait que ces banalités étaient un piètre accueil pour leur première entrevue, et ce fut avec un soupir mou qu'il reprit :

« Est-il bon danseur? »

Thérèse rit un peu :

« Oh certainement, il danse à merveille, mais... voyons, comment vous expliquer cela? enfin... il est plein d'exubérance!

— Ses paroles vous déplurent?

— Pas ses paroles, ses gestes. Sa main serrait ma taille outre mesure. Oui, mon ami, votre camarade avait l'air très ému.

— Ah ! vraiment ! »

Renys ne ressentit que de la mauvaise humeur; pour l'instant il ne pouvait être jaloux. Cependant il comprit que « Ah! vraiment. » était une protestation insuffisante. Lorsqu'une maîtresse avoue avoir subi les familiarités mondaines d'un éventuel cavalier, l'amant doit faire preuve de quelque courroux. Jacques voulut l'exprimer d'une façon plaisante, mais ne trouva point de phrase à cet usage. Il rendit la main à sa maussaderie en murmurant :

« N'avons-nous rien d'autre à nous dire , Thérèse? Voici notre premier tête-à-tête. Six mois que je ne t'ai vue ! Six mois! Songe donc! Je ne recevais de toi que d'insignifiants billets, et ta seule question, quand nous nous trouvons ensemble, est pour un jeune homme qui t'a désirée peut-être!

— Tais-toi, Jacques, on peut nous entendre.

— Eh non! nous ne risquons que d'être envahis par des couples que la danse fatigue. La plupart sont allés au jardin. *>

Renys releva le rideau d'une vitre :

a Regarde, là, dans le sentier, ces deux jeunes

gens; ils doivent se conter une foule de jolies

choses, et nous...

— En tous cas ils ne se font pas de reproches. Jacques, tu es injuste ! »

En elle-même, Thérèse se dit qu'il était surtout ennuyeux.

Renys, exaspéré, se réfugia dans un complet mutisme. Il se révoltait de ne pouvoir exprimer à cette femme de quel amour profond il l'aimait. Non, tout ce qu'il avait la ferveur intime de lui dire, en de si brûlantes phrases, tout cela restait au seuil de ses lèvres, et c'est à sa maîtresse qu'il en voulut, sans juste raison, de cette impuissance verbale.

Thérèse lui parla à voix très basse. Elle eut de douces paroles et des intonations qui caressent, car il lui était venu un remords de son mouvement d'humeur et aussi de certaine complaisance à se laisser prendre la taille par cet autre adolescent, dont les cheveux blonds lui plaisaient, et qui portait, par une affectation point déplaisante, deux bagues lourdes à sa main droite. Elle tendit le poignet à son jeune amant, pour qu'il le serrât du baiser de ses doigts, et, comme elle le regardait avec tendresse, Jacques n'eut plus en son cœur que de l'amour.

« Quand nous verrons-nous ? murmura-t-il. J'ai gardé notre petit appartement, là-bas, à Marseille. Il sera tout fleuri pour te recevoir. Tâche de trouver un prétexte et viens, mais viens bientôt! »

En la mémoire de Thérèse se firent des rappels de voluptés.

« Veux-tu que je descende en ville demain ? Tu pourrais prendre le train de midi. Moi, j'arriverai à Marseille vers cinq heures. Cela ne dérangera pas ton travail ?

— Oh! mon travail!... Je t'aime, je t'aime, je t'aime ! »

Tout à coup il songea à Hélène, sans en vouloir deviner la raison. Il congédia ce souvenir.

a Oui, je t'aime, Thérèse... »

Puis il prononça à voix haute :

« Ce qui n'empêche pas sa robe de lui aller en dépit du bon sens ! »

Mme d'Esterel entrait au même instant :

« Fi ! que c'est vilain ! Vous vous réfugiez dans le coin où l'on se conte fleurette pour dire du mal de votre prochain !

— Vous n'en avez pas entendu le quart, ma tante ! dit la jeune femme avec un rire sonore, Monsieur Renys ridiculise toutes mes amies.

— Et que faites-vous de la charité chrétienne ? interrogea la vieille femme.

— Du sucre en poudre, Madame ! » dit Renys. Mrae d'Esterel leva les bras et disparut.

« Vraiment, Jacques, tu es extraordinaire ! Dès que tu parles devant témoin rien n'arrive à te désarçonner. Dès que nous sommes seuls tu

te troubles. Mais je t'aime, mon Jacques, demain je te prendrai dans mes bras, tu sais, comme le jour où je me suis donnée à toi, te souviens-tu? sur mon épaule, tu pleurais de bonheur.

— C'est peut-être la seule fois où j'aie été sincère. Il faut toujours pleurer lorsqu'on va être aimé !

— Oh! Jacques ! Comment peux-tu dire cela ! Oui, certains soirs je sens que tu es loin de moi. Quand je baise ta bouche, tu semblés absent, et ton étreinte forte me paraît sans passion. »

Renys se permettait bien ces constatations, mais il n'aimait pas les trouver aux lèvres de sa maîtresse :

« Alors pourquoi m'aimes-tu ?

— Pourquoi je t'aime ? Oh ! que tu es méchant de le demander ! Je t'aime ! n'en demande pas plus. Je m'effraye parfois de te voir si brusque, si compliqué, mais tu ne m'en es pas moins cher. Je t'adore, mon petit Jacques, mais livre-toi davantage ! »

Renys fut froissé. Thérèse prenait parfois des allures maternelles qui l'agaçaient au plus haut point. Elle lui parut sotte, et il songea avec ennui que sa maîtresse, à des moments où elle eût mieux fait de se taire, lui avait donné des noms de légumes.

« Evidemment je n'ai pas l'exubérance de Villaines, mais, que veux-tu ! je n'y puis rien ! prends-moi comme je suis, avec tous mes défauts. J'exprime mal ce que je ressens, et ne sais pas témoigner ma tendresse. Si je balbutie au lieu de parler, pardonne-moi. Il est des timidités qui vous forcent à un langage si tourmenté que l'on perd soi-même la chaîne des vocables. J'eusse préféré beaucoup le léger bégaiement de mon ami Luttier, par quoi les apparences, du moins, se sauvent. »

Renys regarda sa maîtresse, elle avait fermé les yeux rêvant à la science amoureuse des baisers promis, la courbe de ses cils fut pleine d'harmonie : Jacques murmura :

« .... et puis, quelle jouissance trouvons-nous aux paroles ? Contentons-nous d'une silencieuse étreinte. »

Il entra du monde dans la serre. Jacques et Thérèse partirent, puis se séparèrent.

Luttier vint s'échouer au buffet, escortant deux jeunes filles blondes, et qui avaient soif. Après le sport mondain de la valse, elles causaient d'une pièce où leur mère n'avait pu les mener et dont Luttier leur expliquait l'intrigue. Lorsque le sujet fut épuisé, on parla d'une nouvelle danse importée d'Amérique, fort jolie à

ce qu'on disait, et qui se nommait le Jumping réel.

A ce moment Herbillon entra.

« Tu n'as guère dansé, dit Luttier, que faisais-tu ? »

Herbillon salua les jeunes filles.

« J'étais au fumoir avec Monsieur Erlande, l'ingénieur des ponts et chaussées ; il a été fort intéressant et m'a expliqué tout au long le fonctionnement des caisses de secours. A propos, dis-moi, qui est donc cette dame, en robe chaudron, qui danse avec Renys ?

— On vient de m'apprendre que c'est la nièce de Madame d'Esterel ; aussi que Jacques la connaissait fort bien ; le savais-tu ?

— Je l'ignorais... Elle est très belle..., oui, vraiment..., splendide ! »

Et d'un geste qu'il eût voulu harmonieux Herbillon décrivit son admiration.

« Pour en revenir à Monsieur Erlande, figuretoi que les caisses de secours ne sont pas alimentées par.... »

Mais l'explication fut inutile, Luttier s'étant éloigné pour apporter des rafraîchissements aux jeunes filles.

« Délicieuse cette glace au citron, dit l'une.

— Mais bien fraîche, n'est-ce pas ? murmura l'autre. J'aime mieux la framboise. »

Renys, étant sorti dans le jardin, trouva Aldi qui fumait.

« Je t'ai vu danser avec de si jolies personnes, mon cher Jacques, que je n'ai pas voulu te déranger même pour te serrer la main.

— Allons donc, quelle bêtise, je ne te verrai jamais assez ! Ah ! mon ami ! Combien je regrette que nous soyons séparés ! J'ai souvent besoin de tes bonnes paroles ! »

Aldi tira sa barbiche :

« Nous ne nous sommes plus rencontrés depuis le soir où tu vins chez moi, si malheureux ! tai-je un peu consolé ?

— Oui, mon ami, toi et les circonstances. Elle m'aime toujours, je l'aime toujours, que puis-je demander de plus ? »

Aldi ne répondit rien, mais un peu de tristesse passa sur sa figure. Comme le jardin nocturne était très beau sous les rayons que versait la lune, les deux amis se promenèrent lentement, et Renys oublia bientôt tout, même sa maîtresse, dans la douceur de la causerie.

Avec Hurieux, le lieutenant aux moustaches blondes, Villaines se mit à genoux, devant Mme Lansky.

« Pinson ou Kangourou ? » demanda Mrae Erlande d'un ton majestueux.

Thérèse dont les yeux étaient bandés mit ses mains sur les deux tètes offertes.

« Kangourou ! » dit-elle.

Villaines, tout joyeux d'avoir été choisi, valsa avec émotion.

Renys le suivit des yeux ; il trouva que son ami avait l'air d'un satyre lustré, mais, comme il se sentait plein d'indulgence, il sourit à cette pensée.

Dans un coin du salon, Helvin s'était assis; ses tempes battaient ; en fermant les yeux, il voyait encore, au delà de ses paupières, deux halos blancs.

« J'en ai pour toute la nuit ! murmura-t-il. Jusqu'au matin, mon cerveau va frémir sous les coups de la névralgie! Il eut de l'angoisse, et désira fuir toutes ces clartés, toutes ces toilettes, toutes ces musiques ; puis il voulut attendre que son malaise se fût assourdi.

En regardant la salle, il n'eut plus qu'une impression générale de mouvement : les notes, les pas, les voltes des étoffes, lesjupes fuyantes, les bras tressés aux bras, tout cela se mêlait, s'abîmait en un parfum fort, senteur de chair qui le grisait. A ce moment, Mrae Lansky, passant devant Helvin, se retourna à demi, avec un superbe roulis de hanche à hanche. Il se

plut à la déshabiller, ne lui laissant que ses bijoux, son collier de perles, les brillants de ses oreilles, ses bagues nombreuses. — Dans son cerveau, l'hallucination s'assit. — Des hommes, il ne percevait que la livrée, l'habit, le plastron blanc, mais toutes les femmes, il les vit dévêtues, ondoyantes, repliées ou dressées comme des flots dont les valses chantaient le clapotis. Sous les dentelles et la soie, les seins, la taille, les jambes lui apparurent, vernissées de lueurs. Cette chair moite, il voulut l'étreindre, l'avoir en pâture au désir de ses lèvres.

Mme Lansky passait encore, vague balancée. Les bougies brûlaient haut dans leur cire. Helvin rêva de leur éclat sur la large croupe oscillante et sur les cuisses, cerclant le contour des seins qu'un pli de riche maturité devait souligner, et polissant le ventre d'un glacis de lumière...

Soudain Helvin se leva, ivre de cette vision qui croissait en lui, et devant ses yeux tourbillonna, en des remous de furieux ressacs, sous la bise rhythmée de la valse, un bal étrange où des habits noirs, vides d'os et de muscles, dansaient frénétiquement avec des corps nus de femmes.

Une heure plus tard ce fut la fin, la valse dernière et molle, le battement essoufflé des

éventails, la fraîcheur subite d'une porte ouverte.

Dans l'antichambre, Luttier, d'un geste habitué, aidait à mettre des sorties de bal. Il assura quelques bras dans leurs gaines , serra des mains, en baisa d'autres, sourit, salua, et sortit.

Dans la rue, grise d'une espérance d'aube, il alluma une cigarette, puis murmura d'une voix légère :

« Charmante soirée, mais qu'il faisait donc chaud! »

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