‹ La petite angoisseChapitre 11 sur 29 · FACHEUSE ATTENTE · texte numérisé non relu

FACHEUSE ATTENTE

Renys avait trop lu de romans où de petits amants attendent de jolies personnes avec fièvre et phrases sonores pour se livrer à des manifestations de même nature quand Mme Lansky venait à être un peu en retard. Non, il lui suffisait d'emporter quelque livre dont l'intérêt fût soutenu, ou la splendeur certaine. C'était un allégement aux secousses du train, et, plus tard, un spectacle imaginaire pour les instants de solitude.

Le choix de l'ouvrage se prolongeait parfois : il fallait que le volume fût spécial, et correspondit bien à l'émotion de l'heure; mais, ce jour-là, Renys s'était un peu attardé chez lui;

lu

Villaines l'avait fâcheusement occupé en venant l'entretenir, avec des remarques futiles, du bal de la veille, et s'était plu à parler tout au long de Mrae Lansky, avec une très apparente ferveur. La ferveur avait amusé Jacques, et les remarques aussi, car elles menaçaient toujours d'être spirituelles. Cela avait pris quelque temps, et, lorsque l'heure du train fut venue, Renys, forcé de se hâter, ayant congédié son ami sous le prétexte qu'il allait voir des parents, avait pris sur sa table un roman qui devait parler d'adultère. Le titre : Folles amours ! était un sûr indice.

Le voyage manqua d'agrément , car cette heure en chemin de fer fut toute encombrée des discours exhalés par un jeune homme que Jacques connaissait un peu, et qui descendait à Marseille pour voir sa vieille tante, récemment arrivée de Bretagne. Renys maudissait encore la tante et le neveu, quand il atteignit enfin son pied-à-terre passionnel.

Après s'être épousseté des charbons du train, avoir orné de fleurs les vases de la cheminée, et rendu à la chambre, par un déplacement habile de chaises et de fauteuils, son aspect chaleureux, il put s'abandonner aux délices de son livre, mais comme, dès la sixième page, il apprit que la captivante Julia de Trezenec aimait

d'amour le célèbre sculpteur Raoul Vendaze, et que ce dernier avait des yeux noirs et des sourcils épais, il préféra, aux incidents de ces intimités élégantes, une molle songerie, et, les pieds posés contre un pouf, la tète dans un coussin, se prit à spéculer sur la visite attendue.

En somme, il se sentait très enviable, et en concevait un paisible bonheur. Une chose pourtant lui faisait sentir le pli de la rose : pourquoi ne s'était-il pas dix fois précipité (et cela sans souci de l'heure point tardive) vers la fenêtre , afin d'épier le fiacre de sa belle visiteuse. L'explication littéraire ne suffisait pas, car la crainte d'imiter des héros de roman lui semblait puérile, quand on est tout seul.

« Je parierais que le célèbre sculpteur, à chacun de ses rendez-vous, doit sentir dans son thorax d'étranges soubresauts, et que la captivante Julia déchaîne des tumultes dans son esprit! Mon état est tout autre : pouls régulier, cœur de même. Ah! je sais! lorsqu'elle viendra, quand je baiserai ses lèvres et que sa main pressera la mienne, je deviendrai ridicule à force d'émotion; oui, pour émettre de très simples paroles, j'appellerai à mon aide les formes les plus alambiquées de la rhétorique ! mais l'angoisse pour un retard de la maîtresse, l'inquiétude exaspérée, m'est inconnue ! Pourrai-

je jamais avoir cette science? Voyons un peu... quels sont les sentiments de Villaines à ces instants ? est-il calme ou troublé ? »

Comme son ami avait paru vraiment trop frappé du premier aspect mondain de Thérèse, et qu'à celle-ci il n'avait point déplu, Jacques, par discrétion, ne voulut pas chercher plus avant la qualité possible de ces attentes amoureuses.

Renys sentait fermenter en lui-même un levain de colère. Il n'en devinait pas la cause, mais il lui paraissait que son bonheur était mou, comme sa position trop alanguie; aussi retira-t-il son coude des coussins pour se lever, et, par la chambre, se promener d'un pas bref; mais l'irritation s'en accrut.

Il comprenait maintenant ce que Jean voulait dire, lorsqu'il réclamait un peu de drame dans la vie, un intérêt pareil à celui qu'on trouve au théâtre. Villaines!... Jacques l'avait froidement mis au pas, quand son propre esprit galopait follement sur la même route pour le même désir ! Les enthousiasmes de son ami, les siens, ces brusques coups d'ailes, il en percevait la raison : deux adolescents veulent agir, et, comme la matière leur manque, ils font de grand gestes, que rien ne suit. Mais cela, il l'avait déjà dit à César Aldi, avec des larmes... et d'ailleurs, ne se l'était-il pas affirmé mille fois ?

De chaque fait nouveau cette constatation se dégageait comme la morale d'une fable, et, maintenant Renys voit qu'il a eu tort d'arracher des plumes à son ami, comme on les entaille aux oiseaux mis en basse-cour, car lui-même était en pareilles traverses ; il fallait seulement trouver un sujet d'exercice, un champ pour l'action. Un champ pour l'action ?... Mais la passion ?... Que faisait-il dans cette garçonnière où les roses mettaient de trop lourds parfums? Une femme allait venir et se donner à lui. Il n'avait que vingt ans, et possédait une splendide maîtresse.... Quel bien en avait-il reçu, autre que de la volupté ? Avait-elle été la femme qui vous révèle la beauté de vivre, celle qui vous conduit en vous donnant la main ? Non! un beau corps, sans plus ; et lui, Renys, petit jeune homme bien habillé et de figure passable, était uniquement destiné à lui procurer des jouissances sensuelles.

« Donner du plaisir à Madame !... en voilà une vocation !... Mon amour est ignoble ! »

Le mot était un peu fort ; Jacques s'arrêta pour en peser la part d'injustice. Ce désir qu'il manifestait d'une muse lui sembla ridicule ; alors, comme Thérèse tardait toujours, Renys reprit le roman jaune.

Il ne se trompait point en préjugeant des

angoisses du célèbre sculpteur, elles se tordaient tout au long du cinquième chapitre. Soudain il lança le livre sur l'édredon du lit : « Mais il l'aime, sa captivante Julia, et c'est là le motif de son anxiété ! Le célèbre sculpteur est sur le gril parce qu'il se ferait damner pour elle ! J'en suis encore à m'exalter sans que rien de vrai ne corresponde en moi. J'ai un genre de passion cérébrale, une sensualité trop éveillée devant un beau corps, mais l'amour qui fait vibrer tout entier, l'amour qui forme une part de nous-même, comme nos viscères, l'amour anatomique me reste ignoré. J'ai cru chérir ma cousine ou Thérèse, suivant que l'une ou l'autre était présente. Ce sont deux leurres, et je n'aime pas ma maîtresse. »

La sonnette de l'appartement tinta. Renys ouvrit. Thérèse, dès son entrée, se répandit en appellations tendres. Jacques fut morose, et, une heure plus tard, bien qu'elle se fût pâmée dans ses bras, Madame Lansky songeait que son amant était parfois bien désagréable.

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