MADAME LANSKY PREND SON BAIN
Tenant sur son bras un peignoir et plusieurs serviettes, la femme de chambre de Mme Lansky entra dans la salle de bain. Ces linges, elle les posa sur la chaise, et alla fermer la fenêtre que, pour épousseter, le domestique avait ouverte quelque temps avant. Puis elle chercha des allumettes, en enflamma une, et ouvrit le robinet de la baignoire et du gaz. Les becs prirent feu ; elle se recula vivement, se garant le visage avec sa main, car il s'était produit une légère détonation. Bientôt l'eau coula, très chaude, et une vapeur s'éleva en dômes sucessifs vers le plafond, mettant aux vitres une buée, une moiteur aux objets proches. Il y eut
un parfum de serre vide de fleurs, jusqu'au moment où fut versé dans l'eau le contenu d'un flacon de cristal, senteur très fine et caressante. Sur la marche delà baignoire, une serviette fut posée, brodée de rouge, avec des initiales un peu compliquées, et le drap, dans le séchoir, plié pour qu'il se chauffât.
La femme de chambre regarda si tout était bien en place : l'éponge, un savon rose, et, près de la chaise, le guéridon avec une glace à main et une boite de poudre. Cela fait, elle entra chez sa maîtresse.
Déjà Mme Lansky prélude aux lenteurs du réveil. Le jour entre par les fentes des volets et lance dans l'obscurité des flèches en poussière de soleil. A la cheminée, des chrysanthèmes agonisent, mettant sur la profondeur vague du miroir une tache d'or éteint. Quelques pétales morts restent collés aux flancs du vase, et ce sont par toute la chambre des effluves attardés de fleurs et de chair au repos.
Mme Lansky s'étire, bâille, murmure quelques paroles brouillées, sourit aussi, mais faiblement, puis, à la clarté subite qui vient du dehors, ses paupières clignent. Voici que glisse hors du lit son bras gauche; la main s'ouvre, corolle de plante grasse, et la manche, que le rebord du
matelas trousse jusqu'au coude, laisse à découvert les rameaux des veines, algues bleues qui se perdent vers les lignes du poignet.
« Des lettres, Jeanne ?
— Non Madame, il n'y en avait qu'une pour Madame la marquise.
— Ma tante est levée ?
— Oui, Madame, il est près de onze heures.
— Quelle activité ! » pensa Mra,! Lansky. Elle s'étira encore dans son lit, et sa tète glissa
un peu de l'oreiller, laissant sur le linge la flamme éparse de sa chevelure. Les dentelles et la soie des Indes frôlèrent délicieusement ses seins; alors elle pensa à Renys et se souvint que la veille son corps avait été brisé de caresses. Une fatigue persistante lui fit désirer encore du repos ; mais comme se précisèrent les occupations, de la journée, et que Jeanne était sortie de la chambre, brusquement elle rejeta ses couvertures et sauta du lit.
Chaussant des pantoufles trop petites, elle s'enveloppa d'un peignoir à volants pour aller dans la chambre voisine. Dès l'entrée, la chaleur la posséda de sa mollesse parfumée ; elle se dévêtit, laissa tomber sa chemise, roula sa chevelure d'un geste lâche, et la fixa sur sa tète, très haut. Elle était ainsi casquée d'or, et il y eut en elle une harmonie, quand, glissant
encore de sa main droite, sous le chignon, une mèche folle qui faisait frissonner son épaule, elle interrogea du bout de ses doigts trempés la température de l'eau. Ses paumes souples posées à sa gorge, elle resta debout, puis étirée soudain, en une longue tension de tous les muscles, une jambe crispée contre le flanc de la baignoire.
Thérèse se sentit très belle. Elle était un peu oppressée par cet air élastique qui l'enserrait; trop de chaleur flottait par la chambre, trop de vapeur montait, et trop de fatigue, surtout, restait à ses membres, qu'une nuit de repos n'avait pu délasser.
En enjambant le rebord du bain, elle regarda son pied. Elle ressentit un dépit habituel en voyant sa cheville forte ; elle eût désiré un pied sur qui s'exerceraient des rimes de poète : un pied à sonnet. Maintenant, une réfraction le déformait, et, boudeuse, avec une petite moue à ses lèvres, brusquement, Thérèse agita sa jambe dans l'eau qui contre la peau blonde jaillit avec des caresses de doigts fiévreux; enfin elle se laissa glisser avec lenteur, et ce fut comme si elle passait dans un cerceau de baisers humides. Les baisers montèrent jusqu'aux seins; lorsqu'ils en eurent atteint la pointe, de tout son corps Thérèse frémit.
Quand elle ne s'intéressa plus à regarder les ondes courtes qui passaient de l'un à l'autre flanc de la baignoire, quand elle en eut assez de faire jaillir l'eau entre ses mains fermées, comme elle en avait coutume au couvent, elle se rendit, par désœuvrement, à ses pensées, et songea de nouveau à Jacques.
L'année précédente, un an après la mort de son mari, il lui avait été présenté à son retour de Trieste. A" la mort du baron Lansky elle n'avait éprouvé que du soulagement : ce vieillard vicieux l'avait dépravée avec un tel acharnement de volupté sénile, qu'elle gardait encore au souvenir l'horreur de ses baisers impuissants, où, parfois, une toux quinteuse aboyait en hoquets. C'est alors que, pendant trois mois, Renys lui avait fait la cour, et bientôt Thérèse s'était donnée, toute tendue vers cette passion jeune. En Autriche, elle avait eu des heures d'un tel ennui, que le dégoût des romans l'avait rejetée à des volumes de vers; elle voulait cueillir les amours que l'on y conte. Il y est question d'hirondelles, de primevères, et, dans Venise amoureuse, sur un canal où bruissent les mandolines, de gondoles. Jacques avait déçu ces envies de grisette, car Thérèse quêtait un roucoulement tendre, et son amant n'offrait, en guise de guitares, qu'une savante ardeur et
des paroles brouillées. Mais, durant les premiers mois, elle ne songeait guère à ces choses; elle se rappelait trop les piteuses défaites de son mari, et ne manquait pas d'être violemment émue du ton martial que prenait son amant, et des escarmouches, batailles rangées et autres faits d'armes, dont il sortait toujours victorieux.
Bientôt Thérèse fut choquée de ce que les paroles de Jacques ne fussent point au diapason de ses actes; elle ne put démêler ce qu'il y avait dans ce cœur de passion contenue, et certes, les épithètes laudatives mais sans vigueur qu'elle prodiguait à Renys n'étaient point faites pour le rendre expansif. Une nuit, elle avait saisi sa main, et, dans un fervent abandon, l'avait pressée à ses lèvres, mais, après quelques instants, Jacques l'avait retirée en riant d'un air sec, et elle, sans savoir pourquoi, s'était mise à pleurer.
Pourtant elle l'aimait ; n'avait-il pas été d'une discrétion pleine d'habileté ? n'avait-il pas dérouté tous les soupçons en lui faisant ouvertement la cour, et se targuant en public, d'un air satisfait, de faciles conquêtes, comme d'être son danseur le plus assidu ? Son rôle avait même paru un peu niais ; mais, en valsant avec lui, elle ne ressentait plus l'ivresse qu'elle goûtait naguère ; un autre homme avait mieux désiré la
beauté de son corps, et sur la bouche de Thérèse erra un sourire équivoque.
La buée de l'eau devenait grisante ; peu à peu, Mme Lansky sentait sa fatigue disparaître ; un rlrythme de valse lui vint à l'esprit, obsédant, avec, vers la fin, comme une langueur, un ralentissement sensuel, où Jean de Villaines, ce jeune homme dont les cheveux étaient blonds et les yeux fixes, lui avait serré la taille d'une étreinte. Le souvenir musical persistait; doucement elle remua les jambes, mais l'eau fut épaisse à ce mouvement ; puis, soudain, comme pour exciter un désir viril, Thérèse se tordit dans la baignoire, et cambra sa taille :
« Jean de Villaines, murmura-t-elle, Jean.... son petit nom est joli. »
Mme Lansky se dressa dans le bain, et, avec un geste qu'elle voulut plastique, serra sur son épaule la grosse éponge qui chanta en laissant couler un double et tiède ruisseau. Dans la glace du guéridon, Thérèse pouvait voir un peu de sa chair blonde, son sein gauche et une flamme sombre sous le bras; de nouveau, elle prit la pose d'une statue, remarquée sur une pendule de salon, enjoignant les mains au-dessus de sa tète, et, se penchant vers le miroir, elle se sourit.
Dans l'eau attiédie, elle se glissa de nouveau,
se releva brusquement, et sortit du bain avec, sur la peau, tout un roulement de petites gouttes qui se poursuivirent au long de ses jambes. Elle enveloppa son corps du drap étoffé et blanc, qui, par plaques, devint gris à la mouillure ; puis elle laissa sécher son corps dans la chaleur lourde, le peignoir rejeté, blonde et nue.