DECORS FORAINS
« Pas même la main à baiser?... et le bras? » interrogea Villaines.
Renys leva les yeux vers la fenêtre de Mme Lansky; Thérèse devait s'habiller; quelque souvenir restait-il à ses lèvres ? Il répondit d'un ton narquois :
« Que te voilà donc en flammes ! La main à baiser?... oh! si les banalités de la porte t'amusent ! Mais tu places mal tes admirations, mon ami; allume ta fièvre à d'autres brasiers!
— Tu parles en connaissance de cause?
— Oui, car mes paroles sont celles d'un vaincu !
— Alors, toi aussi, tu brûlas?
— Moi aussi ! »
Il déplut à Ren}rs que Villaines fût si curieux de Thérèse. Pour changer le cours des paroles, il fit, avec sa canne, de l'escrime contre un arbre.
« Mais si tu l'avais vue quand elle dansait ! ah ! mon petit !
— Assez ! assez ! Epargne-moi les détails ! Si une jolie femme t'inspira des émotions fortes, est-il besoin de me les conter ?
— A toi, cela n'offre aucune importance ! » dit Villaines.
Renys eut bien envie de rire.
Herbillon et Luttier les rejoignirent. Ils venaient de faire un carton dans une baraque de la foire, et pensaient aller déjeuner. Pour Herbillon, le tir s'était agrémenté d'une cour assidue à celle, blonde et fade, qui chargeait les fusils. Il en fit le récit dilué, en s'accompagnant de gestes ronds. Luttier ajouta que la caissière, elle aussi, serait piquante, n'était son mari, peut-être jaloux, et Villaines, entraîné par l'exemple, reparla de Mme Lansky.
Jusqu'au moment où l'on se mit à table, il ne fut question que de bras et de poitrines ; Renys n'aima point cet étalage de désirs ; il fut reconnaissant au cuisinier d'avoir brûlé les côtelettes, car Herbillon montra du courroux, et l'on causa de mauvaise cuisine.
Marc Helvin arriva en retard, se plaignant de migraines, la figure labourée de tics nerveux. Il s'assit, puis demanda :
« Seriez-vous prêts à quitter Aix pour deux jours? Je ne me sens pas bien depuis quelque temps, et vais me reposer dans une petite propriété que je possède : Stelladour, un joli nom, n'est-ce pas? C'est environ à une vingtaine de kilomètres d'ici; vous verrez ! un amour de château, des bosquets, des boulingrins, tout cela très dix-huitième, oui, portant sa date, avec des choses jolies en fait de bibelots. Ce projet vous convient-il ? »
On fit un conciliabule ; Herbillon devait finir les donations entre vifs :
« Pensez donc ! plus de quarante-huit heures de perdues ! »
Pourtant il se laissa convaincre; et, d'autre part, Luttier pourrait facilement se dégager d'une corvée mondaine ; enfin ce fut décidé, et que l'on partirait le lendemain matin à bicyclette.
Helvin n'écouta pas les remercîments. Sa migraine était excédante ; il lui parut un instant que sa vie s'effritait à petits coups scandés par les battements de son cœur, ainsi que tombent les minutes sous la faux du balancier. L'angoisse, d'une ampleur croissante, devint bientôt continue, filée, telle un son. En lui, le temps passait comme
à la taille d'un sablier. Tout son être se vidait, et de cela il avait une conscience physique. Il voyait vraiment, il voyait d'un regard intérieur, propriété de sa chair, la poussière filtrer et choir en petit tas au fond de son cerveau. Peu à peu la poussière rouge devint liquide, et ce fut un filet sanguin coulant dans une artériole.
Des poussées de douleur faisaient qu'Helvin tressautait sur sa chaise. Ses camarades n'y prirent garde. Il y avait un piano tout au fond de la salle. Sous les doigts de Renys, des airs de café-concert se mirent à frétiller. Luttier les chantonna avec une certaine habileté. Le cantonnier, qui arrosait la rue, s'approcha de la fenêtre pour mieux entendre, et de ses lèvres bondit un gros rire. Puis Renys, joua une romance très sentimentale. Luttier prit des airs langoureux et une voix de fausset. Le cantonnier applaudit. La servante ouvrit la porte de la cuisine. Il entra une odeur d'artichauts, et Jacques, sur tout le clavier, répandit une valse.
Villaines trouvait cela sinistre. Il prenait son café sur un coin de table, et s'obstinait à remuer sa cuiller dans la tasse. Le sucre ne voulait pas fondre. Enfin, le repêchant, il s'aperçut que c'était un petit carré de marbre. Herbillon étala beaucoup de gaîté pour la farce réussie, mais Villaines n'en conçut aucune joie. A vrai dire, il
se plaignait de n'avoir point de maîtresse qui l'aimât, et d'être livré aux plaisirs d'occasion. Il aurait voulu quelque femme point gênante, qui viendrait à son appel pour se montrer amoureuse et câline. Il la souhaita ainsi, et très élégante, avec des recherches dans la toilette, et une réputation de vertu. Quand il s'imagina son visage, la figure de Thérèse s'inscrivit.
« Thérèse..., Thérèse... »
Il se répéta ce nom deux ou trois fois. Au bal, elle lui avait confié son intention d'aller à la foire, le samedi suivant, avec des amies. On était ce jourlà, il s'en souvint tout à coup. Villaines, devenu tout heureux, fit taire Luttier qui prolongeait ses romances, et proposa d'aller vers quatre heures visiter les baraques. Cela fut accepté. Puis on se quitta pour travailler. Helvin, se disant malade, avait gagné sa chambre, Villaines oublia Mme Lansky avecAccarias, Renys s'absorba dans les établissements de banque, et Luttier alla chez Herbillon recopier un cours.
La foire est déjà pleine de monde quand les jeunes gens s'y retrouvent. Des enfants nombreux font cercle, les yeux gourmands, autour de l'échoppe où l'on pétrit des pâtes sucrées. Quelques soldats regardent les chevaux de bois, et, parmi la foule, des femmes du monde relèvent
leurs robes d'un geste étroit. Villaines reste inquiet denepasvoirMmeLansky; Renys, curieux du décor, se complaît à en surveiller les détails.
Pour sa fantaisie, les illusions foraines sont pleines d'attrait. En restant immobile à écouter le froissement du peuple, il lui agrée de croire toutes ces figures de passants mues par sa volonté. Pantins obéissants, ils rient et s'étonnent. L/intérêt qu'ils portent aux spectacles offerts s'image suivant leur nature. Une passion douce, comme la curiosité, fait ressortir les divers appétits d'un être, au lieu que l'ennui les ravale de façon trop uniforme.
« Je suis le maître de ces poupées ! » pense Renys.
Eh non ! leur véritable maître est le paillasse. Il vient de lever un doigt, un seul, vers le ciel bleu comme sa robe, et toute l'assistance s'est émue. Qu'a-t-il annoncé ? Une diminution de prix d'entrée? C'est bien cela.
« Pour aujourd'hui seulement ! Les nourrices et les soldats ne paient que demi-place ! »
Au premier coup de cloche, la foule est un parterre de pivoinesr épanouies au geste d'un subtil magicien. Renys envie ce pouvoir.
A ce moment, comme Mrae Lansky sort d'une baraque avec quelques amies, Villaines s'avance
vers elle et s'incline en rougissant. Renys le suit avec lenteur, aimant mieux ses pensées que des paroles vaines, Thérèse le salue d'un petit signe de tête et se tourne vers Jean :
« Monsieur de Villaines, bonjour ! » dit-elle gaiment.
Sa robe vert bouteille est d'une teinte joyeuse ; son chapeau a l'impertinence d'un feutre de mousquetaire. Du bout de son ombrelle, un instant, elle bat le bord de sa jupe, puis reprend en riant tout à coup :
« Qu'avez-vous fait depuis avant-hier? Suis-je bête ! rien du tout, n'est-ce pas? Vous vous êtes reposé du bal ! Ah ! ces étudiants, sont-ils assez paresseux ! Venez me voir; je reçois le jeudi, ma tante le vendredi ; il est plus commode de n'avoir pas le même jour, bien qu'habitant la même maison. Etes-vous allé dans la ménagerie ? Une panthère superbe... et féroce! Je vous la recommande. »
Villaines ne peut placer un mot, mais il ne se tient plus de joie. Comment! cette femme qui le connaît à peine lui parle ainsi! Il lui plaît donc? Longuement, Jean presse la main gantée, et se perd en rêves heureux, à tel point que Thérèse est forcée de répéter une question qu'il n'a pas entendue :
« Monsieur de Villaines, je vais faire une chose
absurde. Figurez-vous ! j'ai une envie folle de monter sur les chevaux de bois ! Mes amies ne veulent pas, voyez, elles m'ont quittée. M'accompagnez-vous?... Nous aurons très peur ! »
Villaines, ravi, l'entoure de gestes empressés. Il l'aide à monter sur sa bête, puis enfourche le cheval parallèle.
Un strident sifflet coupe l'air ; c'est la sirène du départ. Ils se mettent à tourner. Le son de cette sirène de navire, exilée loin des flots et des brouillards , ce sifflet nostalgique de paquebot aux destinées lointaines, transporte Villaines en des pays brûlants.
« Ah ! l'aimer dans les villes blanches qui se pâment aux bords d'une mer trop bleue ! Suivre pour la vie le sillage de sa robe, parmi les palmes, au fond d'une oasis ! »
Ils tournent.
Qu'est-il besoin de regarder le clinquant des selles et la désolation cristalline des lustres? pourquoi écouter la valse crue de l'orgue mécanique ? L'aspect de cette femme l'enivre; il ne veut penser qu'à elle !
Aux hurlements des trompettes, se gonfle la gorge des ouvrières en délire, transportées par ce symbole d'équitation. Mme Lansky s'accroche à Villaines, dont les yeux nagent d'extase, elle pousse des cris menus d'enfant craintif, et lui,
rêve d'ensevelir sa figure aux parfums de ces cheveux dorés.
Les ouvriers, les petites bourgeoises qui occupent les dromadaires et les deux éléphants s'émeuvent eux aussi de la vitesse. Les reins des femmes se cambrent sous des pressions affectant le soutien. On échange des lazzis, et maintenant on chante. Aux yeux des hommes brille la malice naïve qui leur sert de perversité.
Villaines sent un peu d'écume à sa bouche. Thérèse, toute rouge, se tait. L'orgue hurle encore, puis soupire, et les chastes chevaux de bois, innocents des méfaits qu'ils transportent, achèvent leur rêve circulaire.
Jean offre son bras pour que Mme Lansky descende. Elle ne trouve rien à dire, sinon :
« Merci. J'ai très chaud! »
Et Villaines répond :
« Oui, n'est-ce pas ? »
Ils se promènent le long des baraques et passent devant celle, où, parmi les lumières, l'héroïsme des combats, l'illusion des luttes, fait cligner une rangée de tireurs. Les coups heureux sont signalés par un roulement guerrier, tandis qu'un général salue d'un geste éternellement précis. Un écolier baisse son arme, tout rouge de plaisir, et la mère s'attendrit à ces marques d'adresse.
Les hommes se montrent supérieurs à de tels enfantillages. Ils ont été soldats, eux, et c'est avec un sourire de fatuité qu'ils reçoivent la rose rouge, feuilléed'or, et parfumée de senteurs plébéiennes.
Renys qui vient de faire plusieurs mouches et de détériorer des pipes, se retourne et voit Villaines avec Mme Lansky. Il la salue d'un air maussade.
« Vous semblez de mauvaise humeur, cher Monsieur, auriez-vous manqué votre carton ? »
Jacques la regarde bien en face. Il ne répond pas, rit, se remet à tirer, mais, trois fois de suite, il ne parvient pas à crever l'œuf qui se dandine sur son jet d'eau.
« Jacques aurait-il parfois de mauvaises manières ? songe Villaines ; cela m'étonnerait fort!
— Voulez-vous me raccompagner, Monsieur de Villaines ? lui dit Thérèse d'une voix qui sonne. Il fait déjà presque nuit. »
Ils s'en vont, et passent encore devant le concert arabe. Le directeur a recruté tous les malheureux des environs. Ils tapent désespérément sur des tambours douteux, et l'obstination de leurs gestes d'automates fait s'extasier les spectateurs. Ils défaillent, l'esprit ailleurs, les yeux mi-clos, non de langueur orientale, mais de
vulgaire ennui. Leurs burnous les gênent, et la fin de la journée semble lente à venir.
Villaines a laissé Mrae Lansky à sa porte. Thérèse pense qu'en vérité ce jeunehomme est fort agréable... fort agréable... et elle regarde sa main droite où l'oreille d'un cheval de bois a laissé une tache.
Jean revient à la foire chercher ses camarades. Ses yeux sont pleins de rêves et ses pensées s'exaltent. Il a trouvé l'amour attendu! l'amour qui fleurit comme une rose au seuil de l'existence! mais, dès qu'il voit Herbillon et Renys, son esprit s'égaie à d'autres sujets, et l'on va voir la Grosse femme.
Bientôt les jeunes gens s'en retournent à pas lents pour aller dîner. De légères gouttes de pluie tombent et chassent la foule. On éteint le gaz qu'on vient d'allumer, et, peu à peu, les montreurs se taisent, et les marchands de rêve (comme les appelle Renys) ferment leurs boutiques.
Quelques beautés foraines promettent encore à des flâneurs l'illusion d'un médiocre idéal, mais sans succès. Les boas, évocateurs de forêts vierges, ont été rejetés dans leurs caisses; les insectes savants, destinés à glorifier la patience de l'homme, ont fini leur labeur quotidien, et le mystère lui-même cesse de régner dans le
Palais des Merveilles. Les lions de la ménagerie, ivres de morphine, s'endorment, tandis que les Salomés et les Géantes comptent leur recette.
Les monstres, dont le nombre de bras et de jambes est variable, ont sombré eux aussi dans le sommeil; seul le petit nain difforme, qui fait frémir les bourgeoises bien en chair, récite encore dans le soir, par habitude, son boniment coutumier.