UN AIGLE ET UN ETANG
Le mercier du carrefour décrocha les auvents de sa boutique, en maugréant sur le thème usé du commerce qui marchait mal; puis il voulut traverser la chaussée pour serrer la main de la charcutière d'en face, quand des sons de grelots et de trompes le firent se garer précipitamment. Cinq bicyclettes passèrent, sautant les pavés, et le mercier, ému de cette apparition subite, grogna de plus belle, à quoi la charcutière répondit que tout allait mal en France depuis la guerre, et qu'on ne pouvait faire un pas sans risquer d'être écrasé. L'échange fait de ces impressions, tous deux commencèrent leur journée de travail.
Arrivés sur la route de l'Hôpital, les jeunes gens, leurs pieds aux fourches, dévalèrent à la descente, où, sousles pneumatiques, la poussière fusa. Seul, le prudent Herbillon gardait deux doigts sur la tige de son frein, en vue de l'accident toujours possible. Les faubourgs dépassés, on roula entre des haies et un fossé sans rencontrer grand monde. Pourtant il vint à passer une femme, tenant sous son bras un parapluie rouge; puis, ce fut un paysan qui conduisait une vache ; l'homme s'arrêta, et la bête ; de leurs yeux lents, ils suivirent le groupe rapide et continuèrent ensuite leur chemin.
Tout à coup Herbillon détona une chanson dont le refrain fut repris en chœur; tant que la route resta plane leur chant se prolongea, mais une rampe survint, et, toute gaieté disparue, ils pesèrent alors sur les scies de leurs pédales, la face un peu congestionnée, pris d'un halètement à l'effort.
Ils trouvèrent un plaisir mâle à cette parade de vigueur, et, la côte ayant cessé, voulurent forcer la vitesse, tant il leur plut de voir se dévider le paysage; Villaines oubliait le coup de désir dont il vibrait la veille ; Helvin se sentait mieux, tout exalté d'avoir quitté la ville, et son regard courait délicieusement au fil des prés. Quant à Renys, rien ne l'émouvait plus que l'ac-
tuel plaisir, et sa jeunesse vive inondait les alentours.
Les lointains se striaient de nuages minces lavés en leurs couleurs, et d'autres nuages, ronds, blancs, avec de la lumière dedans, s'affalaient sur l'horizon, pareils à de grosses boules de camphre. A gauche, se bombaient les hauteurs de Tholon ; on eût éveillé l'indignation indigène à les nommer autrement que montagnes.
Deux heures plus tard, les jeunes gens couchèrent leurs machines sur l'herbe rase où les pâquerettes furent navrées du poids des tubes et des roues. Herbillon crut agréable de noter que l'on était à la crête des routes du département, et Luttier précisa du geste l'emplacement d'une propriété :
« Là-bas, oh ! tout là-bas, près de ce village blanc, mais plus loin. »
Sa famille y avait habité jadis. Puis il détroussa ses pantalons qu'il avait fait bouffer en culottes.
Bientôt on causa de vie champêtre, de maisons aux volets verts, à quoi se mêlaient des souvenirs classiques ; Rousseau, incidemment, fut cité, et Luttier se rappela un sonnet de du Bellay.
La campagne ressemblait à un grand échiquier ; Herbillon en avait fait la remarque prévue; les teintes, disposées en rectangles selon les labours et les vignes, figuraient, auprès de la courbe
flexible des collines, et de celle, sinueuse, d'un cours d'eau, un semblant de paj^sage japonais. Entre la route et les hauteurs de Tholon, la sensation flottait de beaucoup d'air, de lumière blonde où naîtrait la joie ; un coq chanta dans une ferme proche, et, l'entendant, Renys se mit à rire comme d'une bonne plaisanterie.
Maintenant les jeunes gens se sont hissés sur un vieux pan de mur, mais Herbillon en descend bientôt pour assurer une vis de sa bicyclette ; Helvin et Luttier l'accompagnent. L'écrou fixé, ils se couchent par terre dans une nonchalance qui s'étire, et, bien que la ville les ait habitués à ses pavés, bien qu'ils l'aiment, toute cette verdure, avec ses fleurs et leurs parfums, les réjouit.
Assis sur les pierres de la clôture, Renys et Villaines ne disent mot, le regard tendu vers un point de l'air : c'est un grand aigle qui passe dans la vallée.
De temps en temps, l'oiseau pousse un léger cri, et d'un coup d'aile assure son vol. On dirait que la nature s'est tue et reste dans l'attente, sous le regard dur du solitaire. On n'entend plus un chant d'oiseau, et la brise s'est suspendue.
Fier comme une frégate ample aux voiles gonflées, il ne se hâte pas, ne change pas de direc-
tion, ses plumes ne battent même plus, elles frémissent à peine et le maintiennent planant. Il va, avec lenteur, avec sûreté, au-dessus des champs, par delà les villes, passé les cours d'eau et les bois; il semble décupler l'impression d'espace, repousser vers des horizons toujours plus grands les bornes de son empire, et son ombre frôle la terre, telle un souffle gris.
« Ah! quel aspect de splendeur! s'écria Renys. Cet oiseau qu'un plomb nous livrerait, chose tombante et morte, offre un majestueux orgueil que peu d'hommes ont eu pour parure ! Combien dédaigne-t-il le monde épanché sous ses ailes ! Voilà qui apprend à vivre ! voilà qui virilise ! Il messied de trop s'occuper de soimême, regardons les arbres, la vallée, les nuages, il est en eux un merveilleux ferment! La brise qui nous charme le front est pleine de conseils, tout émoi de la forêt porte son enseignement, et le maître en passion est encore quelque rossignol amoureux. Ouvre les yeux, ouvre-les tout grands, vois cet aigle qui est sublime, et contemplons le monde, limite des sagesses. »
L'accent de Renys futtel , que Villaines s'étonna. Il lui était difficile de s'enthousiasmer sur une vision aussi directe des choses; moins de soleil
lui convenait, plutôt le soir, avec sa mélancolie où fleurissent si bien les adjectifs. Il goûtait surtout la nature pour ce qu'on en peut dire, et, même dans une chambre close, son lyrisme trouvait des mots. Il apprécia les paroles de Jacques, mais il lui parut que la majesté de l'aigle pouvait bien être une illusion, et volontiers tendait-il à le croire harcelé par la faim et cherchant sa pâture.
« Les apparences nous trompent, dit-il, chacun les voit d'un œil différent. Tu vénères en cet oiseau je ne sais quelle sérénité, moi, j'y trouve le désir de la proie. Si le chant des fauvettes s'est évanoui, ce n'est pas, sois-en sûr, par respect, mais bien par crainte. Or, il en est pour tout ainsi, et la leçon varie sans cesse que nous offrent les choses. Notre âme y serait à mauvaise école, seul peut nous diriger le spectacle des hommes, ou leurs œuvres ; à moins que la bienfaisante douleur ne nous fouette hors des gradins où nous reposons, observateurs paisibles, et, nous cinglant les reins, nous lance dans l'arène. »
Luttier s'approcha :
« Vous voilà encore livrés aux spéculations ! Quels ennuyeux compagnons vous faites. Ohé ! les autres! voyez donc ces deux philosophes qui se sont rejoints sur un pan de mur pour
échanger l'aspect de leurs mines graves. Assis dans leurs pensées, ils font les grands bras, croyant ainsi donner un sens à leurs paroles ! Diantre! nous avons vingt ans, et vive la joie ! »
Helvin, une jambe passée sur la selle, donna le signal du départ. Les jeunes gens s'enfuirent entre deux paysages.
Villaines et Renys se tenaient l'un près de l'autre.
« Luttier n'a point tort de nous faire des reproches, dit Villaines, vois comme se dispersent les préoccupations dès que notre jeunesse l'emporte ! »
Comme il lui venait un désir d'expansion, il ajouta :
« J'aime une femme, Jacques ! je voudrais sa beauté toujours présente ; eh bien, c'est à peine si j'ai pensé à elle, tellement me distrait le plaisir de la route ! »
Pour se faire entendre, Jean avait été obligé de crier; l'aveu prit de ce fait un air ridicule; en réponse, Renys haussa les épaules et hurla à tue-tête :
« Moi aussi, je l'aime ! »
Puis il hennit spirituellement.
On s'engagea dans une traverse, pour arriver enfin devant une grille en fer. Un vieux 'domestique à cheveux blancs vint ouvrir.
« Les chambres sont prêtes ? interrogea Helvin.
— Oui, Monsieur Marc. Les amis de Monsieur sont installés au premier. »
Débarbouillés de la poudre des routes, les jeunes gens se réunirent sur la terrasse. Ils offrent ainsi un curieux spectacle, au seuil de ce parc Louis XV, avec leurs costumes fripés de cyclistes et buvant nonchalamment leurs absinthes. L'anachronisme ne manque pas de saveur : Luttier s'accoude au socle d'une nymphe, et une Vénus moussue presse dans ses bras la casquette d'Herbillon.
Helvin, avec un soin jaloux, a gardé leur caractère aux jardins. Les rocailles et les statues les piquent d'apparitions blanches, et, dans les parterres, les bassins jouent mollement. Là-bas, une charmille prolonge ses aubes de feuillage, et des boulingrins étendent leur herbe rase devant une allée de peupliers.
« J'ai des foules de choses à vous montrer, dit Helvin; des bancs tout vermoulus, où, jadis, vinrent jaser des marquises ; le tombeau des Stelladour, avec, sur la pierre, deux tritons qui pleurent; un pigeonnier aussi, il contient bien quelques pigeons, mais évoque surtout des colombes; et puis la mare, un étang mort, oh!
cela est très mystérieux!... très mystérieux!... Tout, ici, a une senteur de passé. »
La journée eut, en cortège, d'heureux souvenirs et des phrases amies, de sorte que, vers quatre heures, les jeunes gens se prélassaient encore sur des fauteuils, la cigarette aux lèvres, heureux de perdre leur temps.
« La voilà bien, la vie de famille, la voilà bien! » murmurait Herbillon.
Helvin se leva brusquement et pria ses amis de le suivre. Il les mena dans le parc, et prit plaisir à s'arrêter aux bosquets, aux bassins, afin de fixer le charme en paroles surveillées. Ne fallait-il pas s'orner de quelques grâces pour dire ces paysages, autour de quoi voletèrent les jeux d'une époque à frimas ?
La charmille déclive menait à un étang. L'eau en paraissait couverte d'une soie, où des moires d'argent, sous les secousses de la brise, allongeaient leurs courbes ternes.
« Et voici, dit Helvin, la mare où ma tristesse vient se reposer lorsqu'un jour gris ou des pensées grises me rappellent à mes névralgies.
— L'étang de la Maison Usher dans un parc Watteau! » dit Villaines.
Helvin disserta, le geste vif, en hâtant ses vocables :
a Alors, toi aussi tu la trouves inquiétante ?
Oh ! tu ne peux te douter combien elle m'est chère ! Cette eau me sembla familière la première fois que par ce chemin j'en fis le tour. Ce jour-là, les nuages chassaient au ciel, et je pus suivre la fuite de leurs reflets. On eût dit une féerie, avec des sylphes ! Les aubépines s'effeuillaient en fleurs de neige, et leurs pétales formaient sur l'eau de nouvelles fleurs. Je revois toujours avec émotion ces morts exquises, ces chutes de blancheur dans l'ombre.
» Asseyez-vous sur ce banc, mes amis, je vous dévoilerai des spectacles magiques; cette mare est fertile en rêves, à trop la regarder on devient fou d'amour !
— Tais-toi, Helvin, tais-toi ! dit Villaines. Cette eau est mauvaise, et seules peuvent y flotter, où plutôt y croupir, de malsaines pensées. Je commence à te connaître mieux, mon cher Marc, tu aurais besoin comme nous d'un professeur d'énergie; certes, une boueuse fièvre ne suffit point.
— Ah ! l'énergie ! je l'ai cherchée dans le temps, dit Helvin; elle figure tout un conte, ma course après l'action. Aujourd'hui, je ne tâche plus qu'à former un dessein qui me serve de compromis avec la vie, et mérite qu'elle me laisse en paix. Regarder la vase qui fermente marque peut-être de la sagesse.
— Mais c'est funèbre tout cela, cria Herbillon.
— Funèbre?... soit! Au l'ait, je n'aime peut être que la gloire et la mort ; celle-ci je la trouve à mes pieds, l'autre ?... ah Dieu ! ai-je assez cherché mon auréole ! non pas celle, vulgaire, qui fait retourner les gens comme si l'on portait un chapeau ridicule, non, rien que la placide auréole qui sert de couronne à ceux qui ont bien vécu, simplement bien vécu. N'ayant pu la découvrir malgré mon obstination, je me suis fait une splendeur à ma taille, et c'est encore la mare qui me la fournit. Voyez plutôt., non... ne m'interrompez pas... Vous ne comprenez rien à ma pensée ?... Attendez, — je vais vous y introduire !
» Je suis le maître d'un petit empire, ce chemin lui sert de frontière ; oui, c'est une merveilleuse impression de royauté que me donne mon étang. Considérez que je prends cinq minutes à peine pour en faire le tour, et que, de chaque endroit du bord, je le vois tout entier. Seuls, dans ce coin de droite, ces roseaux demeurent toujours mystérieux. Par eux, mon plaisir s'affine et s'aiguise, car je suppose une naïade cachée, quelque nymphe... et l'espoir d'une apparition ravive ma tendresse. Nul ne me vient troubler, sinon ces grands fous de
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hannetons, et je cueille sur ce banc les voluptés les plus intenses d'un souverain.
» Regardez devant vous; c'est la berge que je préfère ; elle est tout envasée ; il y a des herbes pourries, de la boue, des bulles subites qui crèvent presque gaîment, et tout un monde d'insectes, de vers, de larves étranges, pour lesquels les naturalistes n'ont point trouvé de noms. Le fond de l'étang est d'une activité effroyable; il s'y forme des êtres, qui naissent et se métamorphosent suivant de primitives normes. Peu à peu les adultes vont à la surface, se livrent à la chasse, aiment, se battent, puis meurent, et l'argile les saisit pour les brasser à nouveau.
» Voyez-vous, sur l'eau, cette mince pellicule soyeuse? des bêtes à longues pattes y patinent; le paysan les appelle des cordonniers ; ce sont les hôtes redoutables de l'étang; les insectes plus petits prennent la fuite, quand s'approchent leurs grêles formes grises. Parfois aussi la mare est troublée par l'arrivée d'un frelon ; alors le tumulte se fait insensé ! Le frelon arrive, plein de vanité pelucheuse, et bourdonne ; il commence par bouleverser la poussière des rayons du soleil, puis il fait des cercles, frôle avec maladresse les feuilles basses d'une branche, qui trempe son extrême verdure pour créer des ondes selon le désir du vent. Quand le
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frelon la choque il arrive d'affreux cataclysmes, des insectes se noient, l'eau se ride, et tout est long à se rétablir. Le frelon continue sa course, dérange tout, fait un chique étonnant, s'enhardit parfois jusqu'à heurter ma joue, mais après ce crime de lèse-majesté, il prend peur, se mouille un peu, et s'en va, stupide et fat, entre deux troncs, vers les prés en fleurs. — Mon empire se tranquillise enfin et la vie quotidienne reprend ses murmures.
» Ici, comme dans la rue, dans la ville, dans le monde, ici, tout se meut, tout vibre : le feuillage est bruissant quand la brise se glisse et s'insinue en ses replis ; les moires de l'eau se déplacent, se recourbent, se dévident et s'enchevêtrent; les arbres agitent leurs bras, et, même immobile, cette branche de pin paraît avoir dans elle le mouvement en puissance, et figure un geste suspendu. En été, la vie est si intense, que les mille bruits d'insectes forment un crissement aigre et continu, à peine modulé, et qui hésite peu à peu, et meurt, quand vient le soir avec tout son silence.
» Même les fleurs participent à l'activité : il en est dont le parfum s'étend en nappe ou s'épanche comme l'eau d'une source lente, et d'autres ont des senteurs légères, tels des cris de matelots. Quand vient le crépuscule, elles soupirent,
et, dès que pointe une aube joyeuse, elles chantent.
» Chaque chose m'offre ainsi une jouissance, et vous ne sauriez croire combien sont étonnantes celles que me servent les jeux du soleil et ses fantaisies.
» Dans l'ombre, l'étang est un pur miroir, plus foncé que le ciel, et bleu comme lui; les étoiles y clignent, et la lune projette des silhouettes d'arbres où se résume, tant elles sont noires, tout le mystère de la nuit. Mais un rayon rieur joue des variations plus attachantes : il glisse sur l'argile et les pierres des berges, découpe un brin d'herbe, polit les feuilles, accroît l'inconnu des trous d'ombres ; — vient un nuage, et tout se couvre d'un voile : les pierres se ternissent, les feuilles s'éteignent, et les atomes, qui tissaient un voile de fée dans la lumière, s'évanouissent.
» Quand le rayon renaît, l'eau se peuple encore de petits soleils ronds, de minuscules yeux vifs qui regardent curieusement vers la vase cruelle et précieuse. C'est dans elle que doit être enfouie mon âme, car en moi ne palpite que l'âme mortelle de l'étang. Ne riez pas... je crois vraiment que la mare a une influence sur ma vie... le désir que j'ai de mon âme, de la mienne particulière, n'est que songe et vanité;
jamais elle ne jaillira au soleil, comme le font ces bulles, qui saluent leur retour dans lair fraternel en un éclat de reconnaissante rosée ! » Les jeunes gens se répandirent en paroles étonnées, puis, comme le soir venait, ils rentrèrent au château.