AGITATIONS INUTILES
Le lendemain, les jeunes gens se levèrent tard, et, quand ils se retrouvèrent devant le château, il leur vint un regret de n'avoir pas mieux connu le matin, avec tous ses oiseaux chanteurs parmi les branches, et sa joie au travers des champs répandue; car il y avait de la cordialité en toutes choses, et. la Vénus moussue, dont se dressait le marbre au coin de la terrasse, semblait sourire avec urbanité.
Helvin accueillit ses amis la voix grondeuse :
« Fieffés paresseux! Le sommeil vous était
donc bien cher que l'aurore n'a pu vous en
secouer! Je viens de rendre visite à mes légumes,
et, maintenant que j'ai surveillé la croissance du
potager, allons nous promener sous la charmille ! »
Leur gaité vernale disparut vite; la brise mourut , par qui se faisait la propagande des pollens, et un apaisement régna, mettant partout comme une gravité. La nature se recueillait, émue des sèves qui montaient en elle, toute effrayée du flux de sa propre vie, et les jeunes gens ne pensèrent plus à rien qu'à contempler avec respect le printemps auguste.
Ils éprouvent encore cette béatitude qui naît de leurs rapports. Assez de différences se marquent entre eux pour leur faire goûter le plaisant contraste des caractères; et Villaines sent Renys plus proche de lui, en accord sympathique, du fait de l'enchantement printanier.
Durant la journée entière, ils vaguèrent lentement par les sentiers, évitant la mare où trop de funérailles se célébraient, trop de mort gisait sur l'eau, choisissant de préférence les clairières où des fleurs balançaient leurs corolles, et les précieuses prairies charmées de boutons d'or.
Quand le soir vint, et qu'ils se réunirent au salon, le café pris, et fumèrent, ils eurent de la reconnaissance les uns pour les autres, de n'avoir point troublé, par des discours au verbe
haut, leurs songes recueillis. Helvin avait été le plus discret des hôtes, le parc, un décor très choisi, et la causerie à mi-voix, une chaîne agréable à relier les rêves. Mais, quand les ombres sur la campagne furent étendues, les paroles s'activèrent, et Helvin conta les légendes qui fleurissaient l'histoire du château. Renys s'enquit de ses occupations durant les dernières années, et soudain Marc se troubla, gêné de la demande, puis dissipé en détails évasifs.
Villaines eut de la gravité dans l'accent lorsqu'il demanda :
« Quelle vie as-tu menée, Helvin? Dis-la nous. Voici que le soir est indulgent aux paroles; livre à notre amitié un peu de toimême ; cela nous servira d'enseignement, car tu es plus âgé que nous et pourrais offrir un exemple utile. Raconte-nous ta vie. Certains jours, notre adolescence est très anxieuse; nous marchons dans l'ombre. Te rappelles-tu notre conversation chez moi? De nos aveux, les tiens seuls restèrent imprécis. Pardonne à notre indiscrétion pour le désir affectueux qu'elle prouve; raconte... raconte-nous ta vie! » On resta silencieux. Helvin parut hésiter : « Au fait, murmura-t-il, pourquoi pas?... » Il prit une cigarette, se rencogna dans son fauteuil et parla :
« Ma vie... vous la dirai-je ?... Aussi bien, vous en ai-je conté une partie, celle du rêve, quand nous regardions, hier, la mare du parc. Vous avez blâmé mon ardeur pour cette eau stagnante ; sachez que je ne l'ai pas toujours chérie, elle me fut même odieuse, mais j'y suis revenu et, maintenant, pour toujours. Là, je m'envase, presque sans douleur, et mourrai d'une agonie douce, comme meurent les roseaux qui se penchent avant de choir.
» Que ta pitié ne vienne pas à moi, Villaines, ni la tienne, Renys, laissez-moi vous dire ces choses sans que m'interrompe une consolation, fut-elle affectueuse. J'ai parfaitement conscience de mon état; tout d'abord, j'eus horreur de mon âme, mais j'ai fini par m'habituera ses marécages, et ne garde plus qu'un peu de désespoir... très peu... sans plus.
)> Puisque nous sommes réunis, et que la lampe éclaire faiblement les tentures, je vous raconterai ma vie; notre commerce est assez intime, et les ombres, aux rideaux, assez nombreuses, pour que mes paroles ne m'apportent pas un excès de terreur.
» Pourtant, j'ai honte de remuer mes souvenirs; les miasmes qui s'en éveilleront pourraient être malsains, non pour moi qui suis accoutumé à leur fièvre, mais pour vous, mes amis; et,
d'autre part, il me plaît de dérouler le tableau de ce que fut ma vie, de ce qu'elle fut, entendezvous ! Ce qu'elle est, vous le savez déjà: aujourd'hui, malgré mes vingt-six ans, je n'existe que comme les très vieux arbres de la campagne, dont les gestes, longtemps crispés vers le ciel, se sont figés.
» Vous connaissez, n'est-ce pas, ma jeunesse, et comment je perdis mes parents très tôt ? Eux, auraient pu m'arracher de moi-même et me lier au monde par des chaînes de tendresse. Rien ne m'a été donné de tout cela; l'image de ma mère s'est effacée de ma mémoire, et de mon père je ne me rappelle que son regard grave, et, quand il rentrait, le soir, ses journaux sous le bras, l'aspect de sa taille haute, dans l'embrasure de la porte.
» Vous autres, vous conservez, au plus secret de votre cœur, un intime jardin ; ses barrières ne s'ouvrent qu'au désir des pensées pieuses ; vous y retrouvez le souvenir de ceux qui ont passé sans vous voir, de ceux qui sont absents, de ceux qui sont morts, — beaucoup de douleur ancienne, mais apaisée, — et là, sur cette riche terre, fleurissent les nouvelles passions, les nouveaux désirs, les nouvelles peines. C'est dans ce jardin que croîtra votre vie future, issue du sol fertile de la jeunesse.
» Quand j'ai voulu parcourir le jardin de mon cœur, je n'y ai rien trouvé ! pas un amour puéril, pas une parole d'ami, rien qu'un regard, un geste de mon père, deux images si fugitives qu'elles n'ont pu m'ètre précieuses. Mon enfance... par quels soins fut-elle occupée ? Etais-je trop jeune alors pour souffrir? et les apparences qui nous environnent m'étaient-elles indifférentes à tel point que nulle en mon esprit ne sut laisser de trace ? Mon jardin était tout de roc froid et nu. A vingt ans, je commençai à vivre sans rien derrière moi, et cependant, déjà mon cœur était racorni. Ce n'est que sur le terreau des impressions passées qu'on ensemence le blé de la vie future. Pour moi j'ai jeté mon grain sur des cailloux !
» Une nuit d'automne, — ah! quel adorable clair de lune bleu tombait sur la campagne ! — je quittai ma chambre où me ballottait l'insomnie, et m'en vins dans ce parc. Une brise froissait les feuilles mortes, mais elle avait encore la douceur des choses récentes, et je la crus amicale. Je me reposai sur un banc d'où je pouvais contempler les prés bleus, et, pour ma fantaisie, le vol des phalènes frôla d'illusoires lueurs les corolles nocturnes. xA.lors, je me pris le front entre les mains, et, pendant toute la nuit, oui, pendant toute cette exaltante nuit d'automne, je pensai.
» Qu'allais -je faire ?... Les circonstances m'étaient indulgentes, me faisant riche et libre... J'imiterais mes frères les hommes ; je jouirais comme eux, je rirais comme eux, et des mêmes choses. Pour les surpasser, il fallait d'abord être leur égal... mais comment?
«Soudain, en moi, des ambitions se heurtèrent.
» J'irais voir le monde, très loin, dans le désert, où, durant les longues veillées, j'écouterais la voix monotone d'un conteur; sur l'océan, où je connaîtrais l'éblouissement de la Croix du Sud, jaillie de l'horizon ; sur les cimes, où je goûterais la sérénité des neiges, près du drame des moraines éparses !
» Oh ! je les vis distinctement les enchantements des lointains ! Pour moi, le flux marin sangloterait ses plaintes, et, dans les temples hindous, les idoles, un doigt levé, m'offriraient le regard de leurs yeux profonds.... et j'espérai les plaines glacées, la steppe, verte ou grise, le voile qui s'envole des cascades, la gloire des cèdres, individus puissants de la forêt, le mugissement des aurochs aux futaies vierges, l'émotion, sur l'Amazone, des herbes fluviatiles, et l'aérienne floraison des oiseaux d'Amérique ! Ce serait la course aux contrées fabuleuses.... — fabuleuses?...
» Là se rompit mon rêve, car c'était la fable, le
mystère, que voulait ma fièvre ; c'était la règle, la vie normale, que commandait ma raison. Mais, comme le charme persistait de l'émotion nocturne, l'espérance ne mourut point.
» Ce n'est pas la nature qui m'instruirait de l'existence, mais l'aspect des hommes. Je ferais des voyages en leurs cœurs, leurs colères m'apprendraient la colère, leurs sanglots m'enseigneraient les larmes; je connaîtrais de beaux héroïsmes et d'ignobles crimes ; je me roulerais dans le peuple comme on se vautre, en été, dans le foin, et pétrirais mon âme à l'image de l'humanité !
» Je verrais les usines, monde trépidant qui gronde, fume et grince, et les réunions où l'on hurle pour un désir de sang et d'incendie ; les ports me montreraient leur activité, sous la forêt aristocratique des mâts et des cordages, et les villes se déploieraient à mes yeux, peuplées de couleurs, de gestes et de cris. Partout où l'homme travaille, j'irais ! Je connaîtrais des penseurs enveloppés de leur rêve, et de belles brutes aux muscles forts, et mon âme se réjouirait, ivre de la grandeur humaine !
» Mais non, cela aussi n'était qu'un songe ! J'ambitionnais toujours le rôle de spectateur. On ne pouvait apprendre la vie en regardant des
images ; il fallait agir soi-même, et, de nouveau, j'interrogeai la nuit.
« Toujours elle balançait son sommeil, toujours, à la brise qui interrogeait les ramures, les feuilles répondaient en bruissant.
« Un désir nouveau régna sur moi.
« Si la nature, si les hommes n'arrivaient pas à m'apprendre la vie, je la trouverais dans les livres. C'est là qu'ils ont inscrit le meilleur d'eux-mêmes. Je travaillerais sans relâche ; ma lampe éclairerait d'innombrables nuits studieuses. Certaines pages tonneraient en orages d'angoisse, des phrases crouleraient en torrents de joie. Le rêve humain... je l'enfermerais tout entier entre les quatre murs de ma chambre, et son corps immense, je l'étreindrais de mes bras, et lorsque, las de science et de beauté, je me reposerais, ce serait afin d'ouvrir ma porte pour regarder le monde, car je saurais la vie !
« Pourtant j'hésitais encore devant ces tentatives glorieuses, mais, comme la lune glissait derrière la colline, et que la nuit semblait toujours indulgente, je me crus vaillant.
« Je m'interromps un instant, mes amis, pour vous faire un aveu. Si mon existence n'offre, à la parcourir du regard, aucun sujet d'admiration, un point cependant me rendrait presque vani-
teux. J'ai mis en pratique les trois conseils de ma nuit d'automne, j'ai mené les trois essais jusqu'au bout, et mes trois défaites ne peuvent ternir la qualité de l'effort. Rêver est facile, pour peu que la nature soit élégante, ou courroucée, ou sereine ; vivre son rêve est malaisé... Et maintenant que vous connaissez quels furent mes désirs... si jeunes, n'est-ce pas, si confiants ! sachez comment je partis un jour pour tenter la première épreuve, et comment je revins,
« Tu as voyagé, Villaines; tu m'as conté bien souvent ton émoi devant le double azur d'un beau lac et d'un beau ciel; as-tu connu l'accueil glacé du caravansérail suisse, la puante posada, la tente lourde d'air chaud, bruissante de mouches, où une bouteille pendue est balancée pour en rafraîchir l'eau tiède? Au sud d'Ouargla, j'ai eu le délire des sables; à Bénarès, la fièvre m'a pris à la gorge et secoué; dans la mer Rouge, l'horrible soleil m'a cloué sur les planches !
Ah ! je sais, j'ai eu des instants d'exaltations sublimes! parfois les dehors étaient somptueux à un point si aigu, que j'en criai de 'douleur joyeuse! Je me suis pâmé d'amour dans des îles où jusqu'à la forme des pierres était pleine de sensualité, mais l'ardeur des montagnes Rocheuses, la verte humidité de la Cordillère, ne
marquèrent pas une impression aussi forte que la main lourde de l'ennui. J'ai plus souffert d'une déception que je n'ai joui d'un mirage, la lassitude me fut plus pénible que ne m'enchanta la splendeur des apparences, et l'aspect déprimant de la steppe me laissa plus de souvenirs que les ineffables Canaries.
« J'en arrivai à ne plus pouvoir endurer l'ocre de l'Acropole sur la blancheur des Propylées... et cela, pourtant, était toute la beauté ! C'est que je voyageais avec un compagnon ; jamais il ne m'a quitté, ou, si je pouvais le fuir quelques heures, il me raliait bientôt. C'est lui qui m'a chassé autour du monde et m'a fait revenir, en hâte, malade, et le blasphème à la bouche, lui, l'inexorable Ennui !
« L'enchantement de l'automne m'avait leurré; mais bientôt je repris courage, et voulus apprendre la science de vivre, au spectacle des hommes.
« Pendant deux ans, je fis collection d'amis, un peu comme on rassemble sur une étagère des netzkés japonais. Chez les uns, je cultivai l'égoïsme, superbe rose ou risible pivoine selon les cœurs où le grain tombait; chez les autres, je vis la jalousie, l'orgueil, l'envie, tout un monde dépassions; mais j'en suivais les effets avec indifférence. Tout cela me semblait si loin
de moi, si peu compréhensible et en même temps si beau de simplicité ! Je n'ai jamais pu concevoir qu'une action fût immorale, et ce que voulait dire cet adjectif. L'amour, la haine et leurs dérivés n'ont jamais pu fleurir en moi; je les sentais bien naître et germer, mais pour les voir tomber bientôt, exténués par la sécheresse de mon âme. Elles étaient mortes. Et pourtant l'exemple ne m'a point fait défaut !
« J'ai vu des hommes beugler comme des bêtes pour avoir un morceau de pain; j'ai parcouru des salles d'hôpital et les hangars où l'on crève de misère; j'ai connu un être dont la face était rongée de lèpre, et qui hurlait du matin au soir un seul long hurlement ! Puis, j'ai suivi le travail champêtre, le paysan à son sillon, les vendangeurs parmi leurs vignes, et les moissonneurs dans les blés. Tous m'ont paru étranges, et je ne les ai pas compris. Je n'eus pour eux qu'une admiration stupéfaite. Des larmes, parfois, me venaient aux yeux, elles furent vite séchées et mes rires étaient éphémères comme mes pleurs. Un soir, j'entendis, au coin d'une rue, le pas traînard de mon compagnon... l'Ennui me prit par la main et m'emmena.
« Et ce fut enfin le dernier essai, plein de tristesse et de dégoût, mais où je jetai tout ce qui me restait de volonté.
« J'ai essayé de lire ; j'ai étudié, jusqu'à ce que mes yeux fussent rouges ; F'aurore a souvent diffusé le regard de ma lampe, et, pendant ces deux ans de travail, ma vue s'est affaiblie et mon dos s'est courbé.
« J'ai pensé m'attacher à des études que nul peut-être, en mon siècle, n'avait faites; j'ai découvert au sein de manuscrits, certains contes inconnus, mais leur charme était vite évanoui, et déjà quand la princesse aux cheveux d'ébène rencontrait le prince au visage fait à peindre, mon attention se lassait.
«Et l'Ennui, mon vieux compagnon, est revenu. Il a écarté la tenture de ma porte, il est resté quelques jours debout derrière mon fauteuil, (ses lèvres devaient sourire délicieusement) ; un matin, à l'aube, il m'a fermé brusquement mon livre entre les mains. Un feuillet s'est pris et plié; vous le trouverez dans ce gros volume relié en veau : c'est un Guillaume d'Occan de grande valeur. Je ne l'ai jamais rouvert. La page cornée se trouve vers la fin. »
Villaines se leva, et, de long en large, marcha par la chambre. Ces tentatives infructueuses le révoltaient, comme la façon dont Helvin les avait conduites. Il essaya d'exprimer sa pensée, et, contre son habitude, n'y sut parvenir. Confuse-
ment il percevait l'inutilité des trois efforts, et qu'ils figuraient, en somme, la mise en action de tel enthousiasme auquel lui-même s'était bien souvent complu; mais la faillite avait un goût trop amer, et il restait étourdi de cette multitude de faits inutiles.
Pour Jacques, l'accent ironique, navré ou lyrique d'Helvin était une souffrance. Toute cette vie gâchée... et la défaite... Il sentit qu'une spéculation était odieuse lorsqu'on est touché jusqu'aux larmes proches; d'ailleurs Herbillon arrêta tout examen en disant :
« Si seulement tu avais eu à gagner ta vie, tout cela ne serait pas arrivé. Tes rêves, enchaînés dans quelque maison de commerce, auraient leur essor brisé au bois d'un bureau, et le souci des gratifications remplacerait avec avantage ta recherche de l'âme humaine. Quant à la science, aux livres, le feuilleton journalier te suffirait.
— Non, dit Renys, lorsqu'une fois on a senti en soi la griserie des lointains et l'angoisse de vivre, la misère n'est point un obstacle. Une âme tendue comprend tout l'Océan dans le sillage d'un bateau mouche, et tout le rêve en un mauvais roman!
— C'est pour cela, dit Luttier, que la gêne t'eut été bonne, Helvin. Ton grand tort fut de
satisfaire à tes aspirations. J'ai connu un rond de cuir qui goûtait les suprêmes splendeurs de F Amérique centrale en regardant un perroquet empaillé, très vert. Il a vécu fort heureux, la vie quotidienne le faisait souffrir, mais les songes ornés d'aventures le consolaient vite. »
Helvin hocha la tête en souriant :
« Spéculez! spéculez! mes amis, amusezvous! Votre grand bonheur est d'être des garçons pleins de santé. Lorsqu'on a la passion de l'existence, lorsqu'on est capable de s'enthousiasmer pour le geste d'une branche de chêne, on n'a pas à s'inquiéter. L'angoisse devant la vie pourra vous saisir, l'issue de la lutte est déjà assurée : Hercule étranglera les serpents. S'ils s'étaient attaqués à Narcisse, l'amant de lui-même aurait succombé en un râle plaintif. Pendant six années, j'ai cherché, avec mollesse ou fièvre, le reflet de mon âme en divers miroirs, mais n'ai pu déchiffrer leur mystère. Si j'ai échoué, ce n'est point parce que j'étais riche, mais à cause de mon corps et de mon esprit malades. Ma volonté est affaiblie et de cela on peut mourir. Je puis encore vouloir une action, agir une série m'est impossible depuis mes trois défaites.
« Ah ! mes amis ! le conte véridique de ma vie n'est pas terminé. Les agonisants ont parfois un
dernier soubresaut. Apprenez quelle fut ma dernière espérance.
« Je me promenais un jour dans un bois, non loin d'ici. J'étais à cheval, et, de temps en temps, je levais le bras pour saisir une pomme de pin au passage. Soudain mon cheval s'emballa. Je ne sais trop quelle apparence lavait ému, toujours est-il qu'il m'emporta brusquement, et je devins très attentif à éviter les troncs d'arbres et surveiller, en me penchant un peu, les obstacles du chemin. Le bois était fort petit et ma bête gagna un champ. Comme je n'avais plus d'inquiétude, je me livrai au plaisir de la vitesse, saisi de cette même volupté qui nous prit lorsque nous dévalions, hier matin, la route de l'Hôpital; — et les dures foulées me rappelèrent des chevauchées épiques où des lances éclatent au fer des boucliers. Tout l'arsenal des héroïsmes brilla : casques, morions, têtes de méduses, plumets au vent! (J'ai toujours eu une déplorable facilité à former des images). Et je pensai à la guerre, non telle que la surveille un général, mais comme la voit un simple soldat. Elle m'apparut clairement : une succession de mouvements dictés par un chef et ayant pour sanction la mort.
« Comme mon cheval s'était depuis quelques instants arrêté, et tendait la tête vers l'herbe, je
le laissai brouter, me tenant très droit sur ma selle et regardant l'horizon des collines. La guerre : une succession de mouvements commandés... je n'aurais pas à vouloir ! La volonté du chef me servirait de volonté ! La sanction serait la mort, — la mort que je ne craignais pas, puisque toute ma vie n'avait été qu'une mort spirituelle et prolongée...
« La Guerre... la Mort... Ces deux héros s'avançaient vers moi! La Guerre marchait la première, la tête dressée et couronnée d'une auréole qui n'était autre que le tournoiement d'un glaive. La Mort suivait; elle était couchée sur sa monture et de temps à autre se penchait à droite pour me regarder, mais son visage était calme, et la fixité de ses yeux n'effrayait point.
«La Guerre... la Mort... Leurs manteaux étaient tachés de sang... voici qu'elles me tendaient les bras, me faisaient des gestes d'accueil, et, follement, je désirai la Guerre et souris à sa compagne.
« Oui, je les ai vus passer ces deux chers guerriers, et, même à cette heure où nous nous sentons bien réels, n'est-ce pas, bien esclaves du temps et de l'espace, j'ignore s'ils ne me sont pas vraiment apparus, dans la prairie, sous le pâle soleil d'hiver! »
Helvin s'arrêta, et son regard, aux tentures profondes se perdit, puis Helvin rit, d'un petit rire très doux et comme intérieur, puis Helvin se fit grave de nouveau :
« La providence est parfois ironique : trois mois plus tard, je lisais dans un journal que la Grèce se battait. Alors toute ma vie passée disparut de ma mémoire, et un enthousiasme immense naquit en moi. Je sentais en mon cœur comme un grand oiseau qui battait des ailes et voulait s'échapper. Vers Athènes, je partis, emporté par la fougue exaspérée de l'ardeur nationale, car je fus vraiment un Hellène pour courir vers cette terre glorieuse. Ma rage s'exhala en hurlements joyeux, en un délire où jaillissaient des clameurs.
« Ah ! vous ne l'avez pas connu cet Helvin-là, il fut sublime! Un vent guerrier avait passé sur son front! Je me sentais vêtu de vaillance, bardé d'abnégation, armé pour la victoire, et surtout j'étais enfin moi! J'avais trouvé mon âme dans un désir de tuerie, et le voyage vers Athènes se fit en un rêve où passaient des bruits de combat.
« Oui, je me croyais vraiment en un monde de héros ; leurs noms enchantaient mon sommeil, et, lorsque nous fûmes arrivés sur la patrie de notre désir, le grand oiseau qui toujours en moi
battait des ailes s'échappa de mes lèvres en un cri triomphal. »
Helvin marchait par la chambre, les mains dans les poches, la tête renversée, et ses amis suivaient ses mouvements avec stupeur; jamais ils ne l'avaient vu ainsi. Il reprit :
« Ah! combien avais-je oublié, délicieusement oublié, les défaites de mon existence ! Ah ! combien vous étais-je supérieur, mes amis, durant ces deux mois héroïques ! Rien ne m'a lassé, rien ne m'a découragé! ni la fatigue des marches, ni l'ennui de l'attente! J'étais dévoré d'une ambition nouvelle :tuer! tuer! tuer! voir mugir des hommes, voir couler le sang de leurs veines et jaillir le sang de leurs artères, entendre leur souffle hésiter au seuil d'euxmêmes, et, de toute cette pourpre répandue^ fortifier ma vie!
« Je tracassais la crosse de mon fusil, toujours furieux de l'attente, toujours confiant en demain, et j'enviais le sort des autres, qui, déjà, se battaient. Dès que grondait le canon, nous nous hâtions follement, courant vers lui comme les papillons vers la lampe, et quand enfin le grondement se fit tonnerre, puis éclata, alors je crus défaillir de bonheur.
« Nous étions sur une croupe de terrain près de Larrissa et marchions en rangs pressés vers
l'ennemi. Tout à coup, un soldat qui se trouvait à mes côtés poussa un cri rauque, et je vis que sa face n'était plus qu'une grande plaie rouge. Je serrai les dents , mais, à l'instant où l'ordre vint d'épauler, une poussée formidable nous dispersa , je fus renversé , piétiné , et soudain, horriblement, je sentis mon pied s'écraser. Comprenez-vous l'épouvante de la chose ? J'étais cloué à terre par l'occasion stupide, du fait d'une foulure et d'un cercle de roue qui m'entrait dans la chair. A deux mètres de moi, un jeune garçon vomissait son sang avec un gémissement doux d'enfant malade, et, là, à moins d'un quart de lieue, l'armée fuyait.
« Il y avait des hommes qui couraient en clochant; d'autres qui labouraient les flancs de leurs chevaux pour fuir plus vite; d'autres franchissaient les morts d'un saut, écrasant des mains crispées, et la fusillade grêlait par làdessus en crépitement dru. J'oubliais ma douleur en hurlant de colère. Je n'avais pas tiré un seul coup de feu, pas fait une seule blessure, pas tué un seul homme ! J'étais venu avec la rage au cœur, elle avait secoué tout mon être, et voici que j'étais abattu par un accident qui m'eût tout aussi bien renversé dans la rue.
« Alors je dus m'évanouir, mais je me souviens (rêve ou réalité) que je vis passer devant mes
yeux les deux guerriers sur leurs chevaux puissants. La Guerre se souriait à elle-même ; toujours, derrière sa tête, brillait ce nimbe qui n'était autre qu'une épée tournoyante ; la Mort suivait, couchée sur sa monture, et se penchait un peu à droite pour achever les blessés de la pointe de son glaive en les piquant à la gorge. Les deux cavaliers partirent. Les pas de leurs chevaux faisaient trembler la terre, puis tout s'apaisa, et je ne vis plus au mirage de ma fièvre qu'un champ de bataille éclairé par la lune, où dès hommes, très doucement, râlaient.
« Faut-il vous dire l'horreur de l'ambulance où l'on donna des soins à ma grotesque blessure? Non, d'autres pensées plus importantes m'occupaient; je restais abîmé de désillusion. Etais-je vraiment venu en Grèce avec une âme de patriote ? Cela m'intéressait-il qu'on eût à relever la rente ottomane, et qu'un peuple en souffrît dont le génie ne s'applique plus qu'aux lois de l'offre et de la demande?... Ce qui m'exaltait si haut, c'était que j'allais voir revivre mes trois rêves en un seul. J'attendais que la nature m'offrît ses plus heureuses rives; les hommes, l'activité de leurcolère,etla science, l'ironie de voir des gens se servir d'elle pour mourir plus tôt. Cet unique espoir m'avait poussé à tuer, et même cela je n'avais pu y parvenir.
« Et voilà quelle fut ma dernière tentative. Mon absence donna lieu à des papotages, fit cligner des yeux de jolies femmes, et plissa la lèvre de quelques laiderons, car la réelle aventure demeura secrète; — je vous prie, mes amis, de la garder telle.
« Depuis lors, je m'occupe à de vagues études de droit, et reviens souvent dans ce petit château où je mène la seule existence qui me convienne. Je m'entoure de choses passées, des colifichets d'un siècle où peut-être j'aurais été heureux, et, lorsque me sourient ces jeunes femmes enguirlandées de roses et dont l'éclat du teint se relève de mouches, je sens se glisser en moi quelque chose qui ressemble presque à du plaisir. Cela, et la mare du parc, suffit à me distraire. J'ai tout laissé, je n'essaierai plus rien, plus rien que mourir d'une mort qui me soit affable. »
Les quatre jeunes gens restèrent silencieux. Il était si rare d'entendre traiter autre chose que des paradoxes ou des lieux communs, qu'ils ne surent s'il fallait parler, et quoi dire. Pour se donner une contenance, ils remuèrent leurs pieds. Ce fut un soulagement. Helvin ne comprit pas leur gène; il alla s'asseoir dans une baie vitrée qui donnait sur le parc. Distinctement, il percevait le murmure des jets d'eau, et, dans leurs
gerbes balancées, voyait la pâle ébauche d'un arc-en-ciel de lune.
« Moi, Marc Helvin, j'ai raconté ma vie à des camarades, et pas un d'eux n'a trouvé une parole douce, qui, ne pouvant alléger ma douleur, du moins la caresse. Si j'avais seulement trouvé un peu de pitié ! Sont-ils donc égoïstes et durs ? Bah ! ils ont leur vie à former, laissons-les faire! Ils passeront leur chemin sans me voir; écartons-nous; qu'ils marchent! Eux sont les forts ! »
Il se retourna et dit d'une voix molle :
« J'ai un peu de migraine; excusez-moi, mes amis, je vais prendre l'air. Fumez, causez, amusez-vous; je serai de retour dans un quart d'heure. »
La nuit de printemps était un enchantement; au sommet d'un chêne, un rossignol essayait ses trilles. Helvin se parla à voix haute :
« L'air était pareil en douceur quand se formèrent mes rêves. Plus de six années ont passé. Mes moissons furent vaines ! Comme aujourd'hui, la campagne était bleue sous le ciel bleu sombre. Comme aujourd'hui, les jets d'eau froissaient leurs épis bleus. Ma fiancée du soir d'automne, la reverrai-je? Ma fiancée, la Vie, Reviendra-t-elle dans ses voiles bleus, comme jadis ? Elle m'avait promis un beau présent de
noces, une âme, une belle âme toute neuve pour moi seul, et m'infligea trois désirs, trois épreuves pour la gagner. »
Helvin porta brusquement ses deux mains à ses tempes. Son front brûlait, sa voix devint spirituelle, l'ironie disparut de sa lèvre, il marchait les bras en croix vers le fond du parc, où dormait la mare.
« Pourquoi ma tête est-elle si lourde ce soir ? pourquoi ma fiancée ne vient-elle pas? Mon âme, mon âme ! Je veux mon âme ! Ah ! ce poids dans ma poitrine, cette griffe qui me serre au cou ! Ma fiancée bleue fut perfide, elle ne m'a point donné mon âme.
« Jets d'eau ne froissez plus vos gerbes ! le rossignol se moque de vous ! »
Helvin se mit soudain à pleurer, et de lourdes larmes coulèrent à ses joues. Son accent se fit aussi léger qu'un parfum.
« Mon âme ! je la veux ! Oh ! donne-la-moi ! Non... je devine où elle se trouve... où ma fiancée l'a cachée... mon âme ! »
Lentement, les yeux fixes, Marc Helvin s'enfonça dans l'ombre des feuilles.