‹ La petite angoisseChapitre 16 sur 29 · FUNERAILLES · texte numérisé non relu

FUNERAILLES

Ce fut un trille prolongé qui monta, éperdu, en une frénésie d'amour. Parmi le feuillage charmé, il y eut un bruissant mystère, où s'enfuirent des vols et se frôlèrent des ailes.

Sous la chute d'un corps, l'étang retentit. Son émotion jaillit avec un bruit clair, mouilla la mousse du bord, et se perpétua en ondes longues, plus lentes, maintenant, plus amples.

La lune, précisant le profil des ramures, glissa un regard vers l'eau qui devint de saphir. Des moucherons inscrivirent dans l'air le lacis de leurs danses.

Un dernier soubresaut fit glisser le corps et

le raidit. Entre les doigts crispés de la boue fila. — Ils se figèrent dans l'étreinte vaine.

Renversé dans la mare, les cheveux saisis par la vase, Marc Helvin se prit à regarder le ciel, de ses yeux morts, et, durant l'heure qui suivit, les branches et les fleurs rhythmèrent pour son repos des thrènes chuchotes, sur le fond d'harmonies où vibraient les harpes du clair de lune.

236 LA PETITE A>GOISSE

JACQUES RENYS A CESAR ALDI

« Je me sens encore tout ballotté de terreur, sans pouvoir me rendre un compte exact de ce qui est arrivé ; j'entends le concevoir clairement, m'en faire une idée nette, bien distincte de moi-même, ainsi que se figurent et se fixent les événements historiques, ou, mieux, quelque accident de rue. Ce qui me survient, à l'ordinaire, je le laisse s'écouler en un rapide oubli. Cela seul est prudent, car, retenir ses souvenirs, les fixer au papier, ah! quelle inutilité! et combien vite s'évoque le cahier rose d'une couventine ! même quand, à force de style, le ridicule de ces émotions épinglées, semble détruit.

» Et cependant, j'aimerais écrire en ses détails l'événement qui s'est abattu sur nous; ce serait pour mieux en goûter l'épouvante, en savourer l'ironie à plus lentes gorgées. Ainsi, l'horreur se dépouillerait de ce trop de considérations extérieures qui l'encombre, et je pourrais, loin de toute superstition, souffrir crûment, simplement, comme un gosse!

» Helvin est mort.

» Les journaux t'en ont sans doute appris la nouvelle, mais sans te dire l'affreuse tristesse de cette agonie. — Il nous avait invités, Villaines, Luttier, Herbillon et moi, à Stelladour, où nous comptions nous reposer de lassitudes supposées. Le lendemain de notre arrivée, au milieu de la nuit, nous avons trouvé Marc, le corps chaviré dans un étang, à la boue duquel ses cheveux et son bras droit étaient pris. Le vieux domestique, gardien du château, nous a dit que cette mort était due à une attaque d'épilepsie; hier, le docteur l'a répété, affirmé. Je reste indécis, troublé par les circonstances qui ont servi de cortège à cette agonie. — Je te les conterai quelque jour.

» Helvin me plaisait beaucoup. Dès l'abord, j'avais été charmé de certaine fièvre molle qui rendait ses discours étranges. Pourtant, mes camarades ne trouvaient rien d'attachant à sa

conversation grise, à part ceux, assez rares, qui le fréquentaient assidûment. — Pour moi, toujours je lui dédiai une ferveur spéciale.

» Ce matin, je causais avec Villaines. — Helvin nous est devenu très cher, maintenant que notre affection n'est qu'inutilité délicate. Nous nous reprochons de ne pas l'avoir mieux connu. De la vanité, aussi, se mêle à ces regrets. N'aurionsnous pas pu l'influencer de façon bonne? l'éloigner du désespoir, où, vers la fin, son être se complut jusqu'à en mourir? Ah! nous accordons à notre commerce des qualités excessives!

» Toujours est-il, qu'à notre souvenir Marc Helvin semble un héros, du fait de cette magie singulière qui donne à la mort une auréole, comme l'aube éclaire la nuit. Ce caractère de fatigue ardente, nous l'aimons, et, quand nos songeries s'adressent à l'absent, l'urne de sa mémoire se remplit de lumière.

» Et je reste tout effaré après cette lugubre semaine, comme ceux, trop habitués à des mœurs paisibles, et que l'occasion jetterait en un temps de guerres civiles. Ma douleur m'occupe beaucoup, je la caresse ainsi que je ferais d'une récente maîtresse, mais j'envie la simple angoisse de ce vieillard, qui, trouvant son maître mort, le pleura si indiciblement. Certes, mon émotion est réelle, mais elle me paraît étrangère, telle

qu'une austère visiteuse venue brusquement, et qu'il faut fréquenter pour mieux la connaître; ou bien telle qu'une fleur inconnue, éclose au jardin de mon cœur. Il convient donc de lui trouver une place, où elle puisse croître et s'épanouir, dans mes bosquets spirituels.

«Depuis un mois, je me sens entouré d'événements; ils sommeillent encore, mais je les vois proches du réveil, et le faisant prévoir par d'insensibles mouvements. Voici que le premier des dormeurs s'est dressé dans sa très réelle exactitude, et Marc est mort. D'autres vont surgir, et je me prépare à les rencontrer d'un front hardi. Aurais-je donc achevé les bâillements par qui s'inaugura ma jeunesse? Va-t-il y avoir un intérêt au cours de mes heures? Villaines, dont le désir était pareil, change, lui aussi. Nous avons fini par espacer nos enthousiasmes; mon souvenir pour eux demeure indulgent; que veux-tu?... Il fallait bien se distraire et faire mouvoir par artifices, en épisodes lyriques, les forces que dans nos cœurs la nature laissait sans direction !

» A bien le considérer, Jean paraît être de la même race que moi; nous sommes deux reflets qui se complètent; mais une sève nouvelle semble couler en ces ombres vaines, qui les incarne. Il serait étrange que la mort d'Helvin eût parfait cette évolution, et que la fin d'un

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homme qui n'a pu vivre qu'en mourant, ait formé nos âmes pour la vie.

» Tu me sais fort, tu m'as vu soulever des poids et jongler avec; cette violence musculaire m'a toujours paru encombrante, puisqu'elle s'alliait à quelque faiblesse de caractère. Peut-être ai-je congédié cette décevante impression... oui... j'espère avoir conscience d'une force plus entière, lorsque je bomberai ma poitrine !

» Ainsi s'emploient les circonstances. L'argile est sur la sellette, chaque événement marque son coup de pouce et laisse une trace, profonde ou légère. Telle de mes émotions fut risible, telle autre exaspérée, en voici une cruelle; — toutes importent, et l'ébauche s'achève d'où naîtra la statue. — La coulerai-je jamais en bronze ?

» Je sens que ma lettre est celle d'un, qui, dans la paix de l'âme, se plairait à disséquer son esprit; mais moi qui m'ennuyais beaucoup, naguère, au spectacle de ma jeunesse, je m'y intéresse, et cela m'étonne. C'est de cette stupéfaction que je voulais te faire part. Le revirement a suivi de près la soirée où tu me lus le Voyage de Baudelaire. Te souviens-tu? Etais-je assez désespéré! Des sanglots se mêlèrent à mes plaintes!... Je fis un discours!... L'orateur s'émut!...

» Eh ! non ! mille fois non ! mon cher Aldi,

je ne suis pas sincère ! Depuis une demi-heure, j'accroche des phrases bout à bout, sans pouvoir exprimer ce que je ressens. Je souffre! voilà la vérité. Toutes mes images, comparaisons et métaphores n'en diront pas davantage. Je ne sais que me veut ma souffrance, ni d'où elle vient, ni où elle va. Depuis la mort de Marc, je me rends compte de beaucoup de choses qui jadis m'intéressaient fort peu... et elles me font mal.

» J'ai vu la mort pour la première fois, là, tout près, et cela m'a terrifié. Ah! certes! nous fûmes tous émus en trouvant Marc échoué sur la berge. La douleur de chacun s'illustra en couleurs violentes, selon son caractère; mais, à moi, l'ironie de cette fin fut terrible ! Figure-toi, Aldi, ce pauvre garçon avait tellement lutté ! Il s'était débattu six ans afin de mener une vie calme et utile, et le voilà happé par la boue mauvaise!

» Cette nuit où nous le trouvâmes noyé... ah! l'abomination... La nature semblait vraiment insolente, trop gorgée de sève près de cette lamentable mort, et, sous les rayons de la lune, parmi tout ce décor de féerie, il paraissait se préparer des milliers d'obscures naissances, — toute une genèse. — Alors, en voyant Helvin pris au piège, j'ai ressenti un trouble immense : pouvais-je croire la nature hostile à ce point qu'elle ne voulût pas laisser vivre un homme qui

en ressentait un désir si passionné! Une parole amicale l'eût peut-être sauvé, quand, avec tant de désespoir, il nous mettait son cœur à nu. Nous n'avons rien trouvé à dire... rien... pas un mot... et lui, voyant que sa vie était décidément une faillite, est allé se noyer; car c'est un suicide, il n'y a pas de doute à avoir !

» De cela, j'ai comme un affreux remords, et, je ne sais pourquoi, mais de m'être ainsi replié sur un regret, d'autres choses se sont débattues en moi : je suis jaloux, jaloux comme une brute. Je n'aime plus ma maîtresse, et pourtant, la seule idée de la voir dans les bras d'un autre me fait monter le sang aux joues. — C'est d'élémentaire psychologie, je le sais bien, mais je me sens trop las pour raffiner. Je crois Thérèse fatiguée de mon étreinte ; encore une fois, je ne l'aime plus, je la méprise. Je la méprise comme tous ces gens qu'on appelle le Monde, et qui ne s'occupent qu'à des platitudes. Je les hais, entendstu? pour leur torpeur d'esprit, ou leur drôlerie en paillettes. Un bal me paraît un marché de chair; les hommes n'y songent qu'à humer des épaules, et les femmes à être pressées dans des bras vigoureux. — Et quand ces êtres se réunissent pour causer, cela devient la plus abjecte des potinières. — Ah! laissons, laissons cela!

» J'ai encore une troisième souffrance : il me

manque un ami. Toi, tu as été le meilleur des conseillers, et ton affection m'est précieuse (va! cette lettre te le prouve bien) mais j'ai besoin d'un ami de mon âge, à qui je puisse tout dire, et qui me sauve de moi-même. Je rêve d'amitié utile. Il est des jours où le trop-plein de mon cœur veut s'épancher, et le seul à qui je pourrais me confier est précisément celui dont mon amour pour Thérèse, ma guenille d'amour, s'inquiète.

» Ecris-moi; tes paroles me dirigent; une lettre me sera chère et bonne, car vraiment, mon ami, je souffre. »

CESAR ALDI A JACQUES RENYS

« Ta lettre se terminait avec les mots par lesquels elle aurait dû commencer : — je souffre. N'était-ce pas assez pour que mon amitié s'inquiétât? J'ai lu tes lignes avec une réelle tristesse; — à quelles contorsions es-tu forcé d'atteindre pour expliquer tes plus simples pensées! J'avais appris la mort de Marc Helvin par des journaux et des racontars; d'après ce que tu m'en dis, elle a dû être, en effet, d'une navrante signification. J'ai perdu un ami dans le temps; il s'était fait sauter la cervelle pour un petit animal vicieux qu'il adorait et ne pouvait garder dans son lit. Je pleurai cette mort amèrement ; ma douleur fut franche et prolongée; la tienne,

mon cher Jacques, me paraît suspecte; tu t'en es enveloppé, la goûtant éperdument comme parfois on goûte l'acidité d'un fruit, et, en fin d'analyse, à force de tout ramener à toi, tu y as découvert je ne sais quel plaisir. Arrivé à la pointe extrême, tu es resté hésitant, dans un grand trouble de tout ton être, et cette douleur première, vraiment sacrée, qui baigne l'esprit comme un fleuve, avait disparu, te laissant amèrement employé à scruter ton âme.

» Cela est malsain, cela est faux!

» Ne pourrais-tu t'abstraire un peu, ne plus t'occuper pour un temps de cette personne accariâtre que tu appelles la Vie, et qui te paraît sévère. Laissons cette comparaison, elle n'est même pas originale. Ton ami Jean de Yillaines et toi, vous paraissez avoir le même travers, c'est de vouloir trouver une morale à tout. De la beauté des choses, vous ne retenez que les traits auxquels s'applique un symbole. Votre admiration, si directe qu'elle soit, se plaît aux seules métaphores. Un arbre, parce qu'il est haut, professe l'énergie; une rivière est l'image du temps... et ainsi de suite. Voilà qui est fort gentil, mais ne sert qu'à la confection de migraines. Ce petit travail est d'ailleurs facile et peut s'éterniser : après la forêt et les cours d'eau, les nuages, la mer, le roc, les étoiles peuvent être

grevées, et, peu à peu, la nature entière sera mise à sac, pour la seule fin d'être comparée à vousmêmes.

» Ne m'accuse pas d'être frivole; mon reproche va plus loin qu'une plaisanterie. Si ce travers n'était que passe-temps de littérateur, il ne mériterait pas mieux. Le mal est plus profond, puisque déjà ton esprit s'en ressent. Eh ! nom de Dieu ! ce n'est pas ainsi qu'on apprend à vivre ! Je ne répondrai plus à tes lamentations, elles sont insensées. Au lieu de pleurer simplement ton ami, tu trouves je ne sais quels subterfuges pour en faire le drame plus orné. Est-ce là se former une conscience?

» En usant ainsi de ta sensibilité, les émotions pourraient bien s'émousser; rien ne te touchera plus. Oui, prends-y garde, tu possèdes encore la faculté de sentir vivement, — à prolonger ces jeux, elle pourrait t'échapper.

» Ressaisis-toi, occupe-toi, travaille. La musique ne t'est plus qu'un passe-temps, je voudrais qu'elle t'absorbât davantage, comme jadis. N'ignore pas ce qui t'entoure, et, quand tu observeras quelque chose, ne t'ingénie pas à choisir dans cette impression ce qui peut s'appliquer à toi-même. On dirait vraiment que tu es seul au monde ! Ton pays vit, lui aussi, d'une existence propre, à laquelle tu devrais trouver de

l'intérêt. Villaines et toi, vous m'agacez un peu ; regardez-vous seulement un journal à d'autre colonne qu'à celle du courrier des théâtres ?

» Et moi aussi, à me relire, je m'interromps... Je t'ai parlé trop sèchement, mon cher Jacques, et m'en repens. Que veux-tu ! tes complications m'avaient exaspéré, et je me suis laissé aller à de l'humeur. En revoyant ta lettre je comprends que mes conseils sont inutiles, tu en as déjà perçu la tendance; mais, au cours de tes pages, je sens passer d'autres regrets. C'est ainsi qu'agissent les douleurs, elles viennent en cortège. Quand le cœur est souffrant, c'est toujours de plus d'un mal, et la mort d'un ami rappelle la mort d'un amour.

» Touchant ta maîtresse, t'avouerai-je que cette liaison m'a toujours déplu, du jour que le hasard me la fit connaître ? Tu y as peut-être acquis une discrétion qui manque aux garçons de ton âge. . . combien de ta jeunesse de caractère s'y est perdue ! Tu n'aimes plus Mme L..., dis-tu ? oublie-la ; mais avoue aussi que cette passion se réduisait à bien peu de chose. Simplement, ton adolescence a été flattée d'une aventure où tes ardeurs de vingt ans trouvaient leur compte, et, maintenant que les flammes sont mortes, c'est à ce Monde où d'abord elles brillèrent, que tu t'en prends aigrement de ton ardeur éteinte.

» Tes dernières lignes m'intéressent davantage. Oui, Jacques, il te manque un ami, et la plus exquise des émotions de jeunesse t'est restée de ce fait inconnue. T'est-il jamais arrivé de te promener de longues heures avec l'ami en lui disant, comme de grands secrets, murmurés à mi-voix, tes projets les plus infimes? de le raccompagner la nuit, de sa porte à la tienne, jusqu'au matin, sans te décider à le quitter ? Celui de tes camarades qui te vouera la solide affection que tu mérites, aidera mieux à former ton caractère que la plus belle maîtresse, et en cela tu as raison de rêver d'amitié utile.

» Que cette lettre serve de point final à ta vie qui fut. Il te reste beaucoup à faire ; ne te désespère pas devant les insuccès, et n'aie pas trop de joie aux premières victoires.

» Allons, Jacques, pas d'enfantillages, sois un homme ! »

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