‹ La petite angoisseChapitre 17 sur 29 · PLAISIR D AMOUR · texte numérisé non relu

PLAISIR D AMOUR

... Et Mrae Lansky, troublée par ce jeune homme, dont les lèvres chercheuses la courtisaient sans retenue, se livra aux bras de Villaines, dès le premier assaut que voulut bien tenter son énergique jeunesse.

Ils s'étaient rendus à Marseille par des trains différents. Aix, vieillotte, où s'effondraient des facultés et des églises, abritait mal un amour, et les façades verdies semblaient murmurer des oraisons au passage de personnes passionnées, ou bien laisser choir des reproches.

Descendre en Ville, cela signifiait souvent donner lieu à scandale (toujours, au dire des

indigènes), et l'on accusait parfois quelque vertueuse bourgeoise de conduite évaporée, pour l'emplette, faite en dehors des murs, d'un ruban ou de telle autre frivolité. Mais la nièce de Mme d'Esterel dominait le soupçon, et elle put prendre son billet sans que l'employé de la gare notât le voyage, — même ne remarqua-t-il pas qu'au train d'avant, un jeune homme maigre et blond était parti aussi.

Tournant le dos à la machine, Thérèse se rencogna dans un compartiment de première. Pour intéresser sa solitude, elle avait emporté un roman que Renys lui avait prêté à leur dernière entrevue. Il la renseigna sur les amours du sculpteur Raoul Vendaze et de Julia de Trézenec. L'auteur montrait une délicatesse de bon goût en des phrases brodées d'images usuelles, et, si grande était sa connaissance du cœur humain, que Mme Lansky s'émut : Raoul aimait Julia d'un amour vraiment sublime. Thérèse se plaignit de n'avoir jamais connu un aussi parfait dévouement. Elle se sentait mal partagée. De ce regret, elle adressa les reproches à Renys, et l'hésitation qui lui restait encore de joindre Villaines, hésitation qui n'était d'ailleurs plus qu'un résidu, se fondit tout à fait.

Parfois elle posait le livre sur ses genoux et regardait le paysage avec émotion. A l'aspect de

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quelques pelouses, elle s'attendrit, et se plut à voir les maisonnettes exiguës des gardes-barrières, où peut-être tant de bonheur était blotti. Voici qu'à la page 92 Vendaze retrouvait la captivante Julia dans une villa du lac de Gôme. Cela était fort poétique, mais le train, s'ébrouant avec bruit, souffla, cracha, grinça, et finit par s'arrêter en gare. Mme Lansky descendit à regret, se promettant de continuer plus tard sa lecture, et, comme celui qui rassemblait les billets près du guichet de sortie avait une jolie figure, elle lui sourit en passant.

Villaines était fort content de la chambre que, pour trois mois, il s'était procurée. Il l'avait ornée et fleurie ainsi qu'il sied en pareil cas, et comme l'enseignent les chroniques de mœurs mondaines. Il y avait des roses dans un vase à pied, une ottomane avec beaucoup de coussins, et le lit se voilait pudiquement de rideaux. Jean avait laissé traîner quelques objets de provenance nettement personnelle, comme une paire de gants et des photographies dans un cadre en éventail, afin d'éloigner toute idée de garni. Les photographies pourraient même servir à ranimer une conversation atteinte de langueur :

« Quelle est donc cette jolie personne ?

— . Une de mes cousines... »

Ce serait précieux.

Il inspecta les détails. Tout était bien en ordre. Pourtant ces gâteaux sur la table préjugeaient puérilement d'une dînette; il les enferma dans le buffet de l'antichambre, et vint s'asseoir parmi les coussins, en ruminant des pensées polissonnes, mais un peu d'inquiétude lui restait encore, une crainte d'être ridicule ou que Mme Lansky tardât à venir. L'aventure le laissait perplexe, et, par un respect mal défini pour la qualité de femme du monde, il s'expliquait peu que la victoire promît d'être si aisée. Gomme il était fort impatient, et qu'il lui eût déplu de s'exaspérer dans une attente de collégien, il décida qu'à six heures et demie il s'en irait, — ou sept heures.

Les préludes avaient été joués rapidement. Quelques jours après la mort d'Helvin, Villaines, dont les nerfs avaient été violemment secoués par la tragique aventure, était allé voir Mrae Lansky. Il la trouva seule, dans un boudoir tendu de tièdes couleurs, où la lampe, voilée de soie, n'étendait qu'une pénombre. Thérèse avait eu de ces consolations qui caressent ; l'intimité de la chambre les rendait encore plus douces. Jean s'était laissé dorloter de paroles comme un enfant qui aurait du chagrin, et, malgré que

son éloquence fut trop nourrie de gestes apitoyés, Thérèse sut charmer cet adolescent blond par la fleur de son sourire.

L'exaltation amoureuse qui avait tant ému Villaines sur la ronde des chevaux de bois s'était ïinsi épanchée en molle reconnaissance, même il s'en repentait comme d'une insulte faite à cette femme si tendre, et se plaisait seulement à yoir en Thérèse une charmante sœur aînée à :jui il était agréable, et quelque peu flatteur, de confier ses peines.

Un jour, Jean lui parla de Renys. Oui, elle le connaissait fort bien et l'appréciait assez ; mais elle avouait aussi être lasse de tous ces jeunes gens du monde qui ne pensent guère qu'à la coupe de leurs habits, et ne marquent jamais leurs sentiments avec franchise.

Jean s'étonna de voir Renys ainsi confondu dans la tourbe mondaine, sans que nulle remarque spéciale ne l'en exceptât. Mme Lansky reprit :

«Et votre ami Jacques Renys, pour aimable qu'il soit, ne semble pas les dépasser de beaucoup. Ils paraissent tous faits sur un même patron de frivolité. »

Villaines ne répondit pas, supposant une rancune pour quelque cour trop hardie ; Jacques ne l'avait-il pas avoué lui-même ? Le mieux serait de changer la conversation , et,

lo

faisant claquer ses bagues d'un air gêné, Villaines, par une menue lâcheté, laissa son ami sans défense, aimant mieux une affection paresseuse que de contredire une jolie femme.

Quelles que fussent les émotions fraternelles de Jean à son égard, Thérèse ne les partageait pas. Depuis son dernier rendez-vous avec Renys, des souvenirs de M. Lansky la harcelaient constamment, et, d'avoir ainsi fixé à la mémoire les baisers quinteux de son mari, elle avait souhaité connaître mieux ce corps d'adolescent, comme jadis elle s'était montrée curieuse de l'étreinte de Renys.

Jean comprit enfin que le rôle d'enfant malheureux n'était pas le seul auquel il pouvait prétendre. C'était un soir où, plus longuement que de coutume, la main de Thérèse était restée dans la sienne. A sentir cette chaleur de femme monter en lui, à la tiédeur de ces doigts, à leurs caresses, les rêves d'amitié attendrie se diffusèrent. Le seul désir de ce beau corps blond lui resta, avec un besoin de baisers aux lèvres, et, devant son aventure, comme une gaîté.

C'est ainsi que, huit jours plus tard, un mois après qu'Helvin fut mort, Mme Lansky se laissa tomber entre les bras de Villaines, dans un appartement loué pour l'occasion.

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Par le train de sept heures, Thérèse rentra chez elle, ayant acheté à la hâte quelques mètres de ruban et de la soie pour un coussin. Au cadre des portières, rien ne l'émouvait plus ; elle se sentait mal coiffée, et la fin du roman jaune l'ennuya, bien qu'il y fût question d'amour, encore. Qu'avait-elle donc ajouté à la somme de ses voluptés? Elle se reprocha son coup de tète avec un petit rire nerveux, et, posant le livre sur ses genoux, eut pour Jacques Renys un souvenir attendri.

Villaines prit le train suivant, après avoir fort mal dîné au buffet de la gare. Il ne sentait envers Thérèse aucune reconnaissance pour l'offrande amoureuse de son corps, et l'aventure lui parut vulgaire.

Comme, avant le départ, il avait fait les cent pas sur le quai, il remarqua bêtement que c'était là une marche nuptiale , et cette plaisanterie l'obséda pendant tout le voyage.

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