VILLAINES PERD QUELQUES ILLUSIONS
C'était encore chez Mme d'Esterel. Un bal tardif, en costumes, devait clore la saison par un éclat de rire, mais Thérèse avait supplié sa tante de congédier les portraits des ancêtres. Elle alléguait que les rides de leurs fronts dissiperaient toute fantaisie, et, comme la vieille dame ne refusait rien à sa nièce, les cadres furent décrochés, faisant voler dans la salle beaucoup de poussière ancienne, et relégués contre les murs d'une chambre de débarras.
« Voyez , ma tante , cela est bien plus gai ainsi. Nos aïeux m'ont toujours effrayée... et lorsqu'il y aura des fleurs dans tous les coins, cette salle de danse sera méconnaissable.
— Oui, ma chérie, méconnaissable!»
Et Mme d'Esterel sourit avec indulgence.
Mme Lansky voulait que le bal fût très joyeux, sans rien de solennel. Les déguisements devaient être imprévus, originaux; il fallait rajeunir la ville, frapper d'une marotte folle tout aspect sévère, et mettre des rubans roses sur les pierres antiques. C'était de beaux projets.
Un mois d'avance, Thérèse avait prié quelques amies de se concerter avec elle pour le choix des costumes. On se réunit dans la grande salle dont les portraits n'avaient point encore été décrochés.
« Mettez-vous toutes en frais d'imagination, combinez, arrangez, inventez surtout. La pomme à la moins sage. »
On s'assit en rond. Le jour d'une après-midi d'orage s'étendait, nappe blafarde. Les quatre murs s'attristaient. Les sourires moururent aux plus jolies lèvres. Le lieutenant Hurieux entra :
« Des travestis nouveaux ? Rien de plus facile ! Voyons... Madame de Souliac en sauvagesse... mais oui, c'est d'ailleurs très simple : couronne de fleurs aquatiques, robe en feuilles de figuier (souvenir de l'Eden), tatouages discrets, bracelets aux pieds, aux mains... ou bien en tahitienne... lisez Loti... ce sera la même chose, sans les tatouages ! »
Il se fit des protestations. La petite Souliac se mit à rire nerveusement, puis on se regarda. Un grand froid s'abattit. Le rire nerveux sonna faux, puis se fondit.
Hurieux murmura :
« Ou bien en sœur de charité, travesti plus sévère ! »
Mrae Lansky fut bien inspirée : elle entraîna le concile dans son boudoir. Il était tendu de soie verte, et cette gaîté de pelouse ranima les fantaisies. Thérèse eut des applaudissements lorsqu'elle souhaita s'habiller en bergère d'Arcadie. Suivant son caractère, Mme d'Erlande choisit de se costumer en Théodora, Mme d'Yvor désira une robe de Cléopâtre, et, pour un soir, Mme de Souliac voulut être Andalouse.
« En tant que folie, tout cela est d'une démence bien galvaudée », songeait Hurieux.
Mais il ne souffla mot de ses pensées, acquiesça, donna quelques conseils, et, comme on parlait chiffons et qu'il s'ennuyait, partit, devant visiter un de ses chevaux malades.
Mme Egine n'était point allée chez Mrae Lansky; elle s'était rendue à Marseille, le matin même. Il y eut à ce sujet quelques sourires, et, lorsqu'on vint à se demander en quel déguisement elle paraîtrait au bal, Mme de Souliac prononça qu'on serait bien heureux si elle ne se costu-
LA PETITE ANGOISSE 2o9
mait pas en Vénus. Thérèse rougit, trouvant le propos un peu cru, et, pour détourner la conversation et les phrases bâties sur le modèle : « Commentpouvons-nousrecevoircette femme? » annonça que Mme d'Esterel, retenue dans sa chambre par une grippe légère , s'habillerait en douairière du siècle dernier, à quoi Berthe de Souliac , incorrigible ce jour-là , répondit d'une voix brève :
« Mais oui, c'est tout naturel! »
Le bal eut lieu un samedi soir, et les citadins attardés purent voir, sur le bas côté du cours, des voitures en file, d'où sortaient, avec un bruit de soie que l'on froisse, une multitude de femmes en habillements étranges, à moitié cachées sous les vagues des dentelles.
Certes, en son travesti de bergère, Mme Lansky fut très admirée, avec sa houlette enrubannée et son chapeau de fleurs. Des coquelicots déployés faisaient, au bas de sa robe si courte et quelque peu fendue sur une jupe crème, d'adorables éclats, mais elle paraissait bergère trop réelle, venue d'une Arcadie de kermesse.
Mme d'Yvor fut nettement ridicule. Pour montrer qu'elle était majestueuse, elle entra en fronçant les sourcils comme des étagères. Elle se tenait très droite, ses cheveux roux flambants,
les seins retenus par de petits boucliers, et la robe ornée de lys, — Cléopâtre pour soudard, type d'un musée de cires, excès de chair nue.
Le domestique annonça :
« Monsieur de Villaines, en Vampire. »
Jean, du cadre de la porte, jaillit, les bras étendus, et siffla un sifflet sec et strident. Quelques femmes poussèrent des cris. Il était en collants noirs, avec de grandes ailes attachées aux bras. Ses paupières, sur les yeux bleus cernés de brun, semblaient cligner des étincelles; ses cheveux blonds, décoiffés, lui couvraient le front. Les hommes blâmèrent l'entrée sensationnelle, et un gros monsieur se penchant vers sa femme, prononça :
« En vérité, ces étudiants ne doutent de rien. »
« Monsieur Renys en Roi de Thulé. »
Jacques s'avança. Il s'était couvert d'une toge couleur d'opale, morte et lointaine en ses teintes, et sa fantaisie avait voulu la perruque qui lui tombait sur les épaules d'un bleu de turquoise fanée. C'était bien là quelque roi de légende, maître d'un lac où nagent encore les sirènes, et il avait l'air si beau, qu'il y eut un murmure approbateur; mais le gros monsieur haussa les épaules, et à sa femme communiqua ces mots : « Peuh ! rêve de malade ! »
Puis il entra des myosotis, des clowns, Hurieux en uniforme, des seigneurs, trois arlequins, un Coligny accompagnant une Mignon, deux Nuits et un Crépuscule, le marquis d'Yvor en Commandeur de Saint- Jean de Jérusalem (il le spécifia à maintes reprises, regrettant que, par respect, il ne put s'habiller en chevalier de Malte) , un pierrot maigre et un pierrot gras, quelques habits rouges, enfin Mme Egine en Aspasie, et, à ce moment, des femmes se détournèrent, et plusieurs hommes, pressés autour de la radieuse grecque, avancèrent la bouche en des sourires ravis. Il sortit de dessous les moustaches des susurrements, et des « charmant, n'est-ce pas... tout à fait exquis... la reine du bal !... » Cela fit que, malgré des castagnettes crépitant de façon très espagnole, et un gentil petit « Ollé! » l'arrivée de Mme de Souliac ne fut point fleurie de commentaires.
Soudain la danse, aux plaintes des violons courut, joignant les couples, prolongeant les notes en gestes, les harmonies en mouvements, et les clowns unirent leurs bras à des fleurs, les habits rouges, parmi lesquels Herbillon, enlacèrent des femmes célèbres, une Merveilleuse valsa dans les bras de Luttier en Scapin, et, sous les coups d'archet, au frémissement du
piano, suivant les rhythmes scandés, de la soie, des chevelures, de la chair et des corolles ouvertes, au sein des lumières, tressèrent leurs courbes.
« Quelle idée de vous costumer ainsi ! disait Thérèse à Villaines, vous êtes effrayant ! Danser avec vous? Jamais de la vie! vous me faites peur ! et puis j'ai très chaud ! »
Ils étaient dans l'embrasure de la porte donnant sur le jardin et qu'un tambour vitré séparait de la salle de bal. Sur le gravier, les lumières faisaient, en filtrant par les volets, de frissonnantes baguettes.
« Vous êtes bien belle, ce soir, Thérèse! Quand vous reverrai-je chez nous? Vous êtes très belle, et je vous aime! »
Et il ajouta encore tout bas :
« Je vous aime !
— Bientôt, mon ami, bientôt. »
Puis, le regardant, elle dit encore :
« Vraiment, vous êtes horrible avec vos yeux qui clignotent ! Qu'avez-vous donc collé sur vos cils? Du papier d'argent?
— Oui, du papier d'argent», dit-il tristement. Il sentit que, ce soir-là, elle pensait à autre
chose. Une flamme se rallumait en lui, mais pour la seule chair de cette femme belle. Pour-.
quoi restait-elle étrangère à son désir, et comme occupée d'un autre songe que lui-même? Quand une femme se donne, ses pensées devraient vous appartenir, et celle-là paraissait absente.
Mais elle parla d'une voix lasse, alléguant les multiples occupations qui l'empêchaient d'être toute à son amour; elle lui pressa la main, et, tout à coup, eut une abondance de mots inutiles pour s'excuser, puis elle tourna son visage vers la cage de clartés où dansaient des couples, et vit Renys.
Oh ! les phrases que l'on dit deux fois, les émotions qui reviennent, les personnes seules qui changent ! On désire une fleur à jamais fraîche, pour chaque fleur cueillie le même espoir s'éveille, et toujours la corolle se fane et meurt, avec l'amour.
Thérèse pressa son mouchoir sur ses lèvres qui laissèrent sur la batiste un sillon de fard. L'image se posa d'une soirée pareille, où, dans la serre, là, tout près, elle causait avec Renys en pensant à Villaines. Maintenant qu'elle l'avait tenu dans ses bras, cet adolescent blond, elle regrettait l'autre et ses phrases précieuses, l'autre qui était si beau ce soir avec sa face de roi légendaire, comme dans les contes de fées de son enfance... Il était très beau, ce soir... très beau... et elle dit à voix haute :
« Votre ami, Monsieur Renys, est vraiment très beau ce soir.
— Oui, dit Villaines, il est splendide, n'est-ce pas? avec sa chevelure bleue que l'on dirait en algues pâles. Avons-nous discuté nos deux costumes !
— J'aurais préféré une perruque blonde, dit Thérèse, comme dans la Belle au Bois dormant. Mais il est très élégant ainsi. »
Et, l'ayant encore regardé, elle rendit son attention au jardin où les baguettes de lumière tremblaient toujours sur le gravier.
« Rentrons, voulez-vous ? dit Villaines, vous pourriez prendre froid !
— Oui, oui, rentrons », dit-elle.
« Quel dommage que César Aldi ne soit pas ici, disait Renys à Villaines. Il n'a pu quitter ses manuscrits, absorbé par une légende de sainte Ursule qui l'intrigue fort, paraît-il ; mais celui que je regrette surtout est notre pauvre Helvin. Combien de choses charmantes il nous aurait dites, en voyant ce tourbillon d'épaules nues... Excuse-moi, je vais présenter mes respects à Madame Lansky. »
En passant, elle lui avait souri, et Jacques en fut joyeux. Depuis quelques jours certaine froideur se marquait, manifestée par des
excuses fréquentes de ne pouvoir le rejoindre en ville, et par des reproches.
Elle lui sourit encore :
« Voici que je puis me reposer un peu, cher Monsieur, il est souvent pénible d'être la nièce d'une maîtresse de maison ; la moitié des corvées mondaines, celle de recevoir, par exemple, la plus lourde moitié, c'est moi qui la supporte. Allons dans le jardin, voulez-vous ? il y fait délicieux, mais un peu frais, après cette chaleur d'étuve. Votre ami, Monsieur de Villaines, m'a fait brusquement rentrer sous prétexte que je prendrais froid. Il ne s'en est d'ailleurs aperçu qu'après cinq minutes de causerie.
— Je le comprends fort bien, dit Jacques en riant, ces jolies épaules de bergère l'absorbaient trop. Je vais aller vous chercher un manteau. »
Il revint portant une sortie de bal. Thérèse s'appuya à son bras, et, ouvrant la porte vitrée du tambour, ils descendirent les marches qui conduisaient au jardin.
« Madame d'Esterel est vraiment charmante, ce soir, avec son costume de marquise dix-huitième ... un vrai Latour.
— En effet, dit Thérèse, un vrai Latour..., vous êtes la quatrième personne qui m'en a fait la remarque. »
Et elle se demanda qui pouvait bien être ce M. Latouraux peintures duquel sa tante ressemblait si fort.
Jacques se taisait maintenant, amusé du déguisement de bergère, à quoi le corps puissant de sa maîtresse se prêtait mal, et, silencieux, écoutant les valses étouffées, ils marchèrent côte à côte.
Il y avait, à l'extrémité du jardin, une petite porte que masquait un buisson de lauriers. Elle donnait sur un enclos désert qui surplombait des terrains vagues, l'herbe s'y étendait en un tapis orné de pâquerettes, et, tout au fond, un bosquet de pins marquait une tache sombre.
« Te souviens -tu? Jacques, murmura Mme Lansky, te souviens-tu?... l'année dernière, nous venions souvent nous promener dans cet enclos, et c'est là, sur ce banc où sont les arbres, que pour la première fois tu m'as baisé la main..., te souviens-tu?
— Pourquoi n'y sommes-nous jamais retournés? dit Renys, il est si doux de revivre des souvenirs. ! »
Elle poussa la porte, et ils entrèrent. Le ciel était tout diamanté d'étoiles ; un rossignol chantait son amour, et, comme le bruit des valses ne se percevait plus, ce solo passionnel semblait l'unique émanation des choses.
Ils s'accoudèrent à la balustrade qui servait de crête au mur en contrebas. De là, on pouvait dominer la campagne et les prairies où la ville finissait. Bientôt, quand leurs yeux se furent accoutumés à l'ombre, Jacques et Thérèse virent, couchés dans l'herbe, des couples enlacés ; on entendait parfois des baisers bruire, des paroles brouillées se confondre.
Après les rires et les pleurs, après les rebuffades du maître, après la tâche faite et le pain gagné, voici enfin la libération ! Pour une nuit l'esclavage [cesse ! Le peuple prend du plaisir !
Dans l'obscurité de la prairie, ces gens n'ont cherché qu'un seul rêve, le rêve de toute une semaine : jouir ! et maintenant ils voguent, voiles déployées sur un océan de luxure ! Que leur importe le calice inverti du ciel, où traîne encore un pollen d'étoiles ! la brise haletante éveille-t-elle en eux des songes ? s'émeuvent-ils à un trille d'oiseau ? Dédaigneux de toutes ces choses, ils aiment mieux boire à la coupe des lèvres; un vent d'orage les a jetés à terre ; ils se sont roulés, hoquetants de désir, dans les herbes propices, et, le regard fou, la tète vide, abattus sous le fouet de la joie qui les cingle, follement ils cherchent le déduit.
A la muraille s'attachait un chèvrefeuille qui répandait la griserie de son parfum. Sur l'arbre
proche, le rossignol exaspérait son cantique, et ce fut comme si le rut de la prairie amoureuse, les râles embaumés des fleurs, et les sensuelles modulations de l'oiseau ne faisaient qu'un même concert passionné. Jacques et Thérèse s'embrasèrent à l'entendre. Il monta du talus un cri de plaisir, un juron étouffé....
« Viens ! » dit Thérèse.
Elle avait oublié son travesti de bergère, oublié le bal, oublié tout! Dédaigneuse du danger, elle aussi voulait que sa chair fût heureuse.
Renys la regarda tristement. Son exaltation s'était brusquement éloignée, et il pensa :
« Quelle abjection ! Elle se sert de moi pour l'unique soin d'apaiser son corps. Elle s'excite comme un enfant vicieux à voir des gens vautrés dans l'herbe. Oh! que j'aurais souhaité conserver à ces ombres leur belle ardeur sans que rien de charnel ne s'y mêlât pour nous !
— Je t'aime, dit-elle encore. Viens... tu es beau... je t'aime. »
Et elle eut une caresse hardie.
Il la suivit dans le coin de l'enclos où des arbres formaient un couvert secret ; là, elle prit la tête bleue de son amant entre ses mains, et ses lèvres se collèrent à la bouche de Jacques. Renys eut encore un instant de regret, puis sa
pensée chavira, et, sous les branches où chantait un rossignol, non loin du talus où des couples criaient de luxure, un roi de légende, le cœur plein de dégoût, posséda une bergère d'Arcadie, parmi la senteur qui montait du chèvrefeuille.
Villaines ayant trouvé une porte mi-close au fond du jardin, entra dans l'enclos. — Il était sorti de la salle de bal en grommelant prosaïquement :
« Trop de femmes, trop de parfums. »
Ses ailes noires et les griffes de ses mains le gênaient pour danser, son costume n'avait eu qu'un succès médiocre, et le papier d'argent collé à ses cils le gênait fort. De cela, il ressentait de la mauvaise humeur, et voulut se distraire à fumer des cigarettes dans la solitude élégante du jardin. Une lune affable y versait des rayons, et, de chaque côté de l'allée, les plates-bandes marquaient leurs courbes odorantes. Bientôt il congédia le plaisir né de ces apparences, et remâcha des pensées grises. En causant avec lui, Thérèse s'était montrée presque indifférente. Il s'en alléguait la faute, s'accusant d'un amour peu sincère. En était-il bien coupable? Il se le demanda. Lorsqu'il présentait l'aventure à son raisonnement, aucun enthou-
siasme ne flambait; sa passion lui semblait avoir été, dès l'abord, une braise. Mrae Lansky se classait dernière venue au calendrier de ses maîtresses, à la suite de Léa, Jojo, Yvonne, et quelques autres volatiles de même plumage. Certes, elle était de beauté plus altière, mais son esprit ne la distinguait point, et seul restait nouveau pour Villaines l'orgueil d'être l'amant d'une femme du monde. A cette heure, il percevait la vanité de cette fonction. Par respect humain, Jean, au lieu de s'en prendre à sa maîtresse, se reprochaittoutes ces choses, souhaitant avec obstination rappeler à son esprit une parole heureuse que Thérèse pouvait avoir prononcée, et qui resterait dans sa mémoire telle une fleur ; il ne se souvint que d'appellations tendres et dénuées de toute vigueur. Comme le charitable désir restait stérile, il le découragea, et se prit à agiter ses ailes de vampire d'un air malheureux; puis il regarda l'enclos dont il venait de pousser la porte, et, sur les aiguilles de pin, ses pas s'appuyèrent sans bruit.
Soudain, il perçut quelques murmures dans le bosquet, et, sans savoir pourquoi, poussé d'un élan instinctif, il s'avança vivement.
Thérèse eut un cri net :
« Jean ! »
Les deux garçons, figés de stupeur, restèrent
à se regarder. Mme Lansky pressait contre elle sa houlette et un pan de son manteau ; Renys se dressait dans sa robe d'opale, et, maintenant, Villaines, une aile étendue, clignotait ridiculement. Il murmura :
« Ah ! la gueuse ! la gueuse ! »
D'autres insultes lui venaient à la bouche, basses, ordurières, et qui mouraient au seuil de ses lèvres. Passionnément, il se demanda quoi faire : fallait-il être sceptique et railleur ?... bondir?... pleurer?...
« Quoi faire ? Quoi faire ? »
Il lui vint un furieux regret d'avoir ainsi à prendre un parti, et il jeta encore d'une voix enrouée la même parole :
« La gueuse ! la gueuse ! »
A ce mot, Renys comprit la chose, et que tous
deux étaient dupes.
« Prenez mon bras, Madame, dit-il à Thérèse,
Je vais vous reconduire. »
Mais elle, épouvantée, s'enfuit, et, courant sur les aiguilles de pins, glissant, patinant, perdant pied, dans un désarroi de tout son être, se lança enfin hors de l'enclos. Arrivée dans le jardin, elle s'arrêta, se ressaisit, donna quelques coups de doigt à sa robe, affermit les guirlandes de sa houlette, et, se maîtrisant d'un beau mouvement d'âme, entra dans la salle de bal.
Elle s'avança vers Mme d'Esterel :
« Excusez-moi, ma tante, j'étais allée dans le jardin, me sentant un peu de migraine. Je monte me baigner le front et reviens à l'instant. »
Puis elle ajouta d'une voix facile :
« Permettez que j'arrange cette dentelle à votre épaule... voilà !... elle faisait un vilain pli. »
Pendant une lente minute, les deux jeunes gens restèrent face à face ; l'un tirait nerveusèment ses boucles bleues, l'autre agaçait une de ses ailes, mais cela ne lui donnait pas une contenance, car il claquait des dents. Une brise légère passa dans les feuilles, alors, brusquement Jean courut sur Renys, la main haute, mais, dès la menace indiquée, Jacques lui saisit les poignets, et, les serrant :
« Si nous restons dans ces costumes ridicules, dit-il, nous allons nous gifler ! Mieux vaut une explication. Tu vas rentrer à l'instant au bal, puis chez toi. Enlève ton travesti. Je serai à ta porte dans une heure. »
Et, comme Yillaines hésitait, il reprit, la parole forte, puis soudain adoucie en prière :
« Je veux que tu fasses cela! entends-tu?... Allons, Jean, fais-le... je t'en prie ! »
Villaines s'en alla, la tête basse, en trébuchant un peu, et bientôt ses ailes et sa forme noire disparurent au cadre de la porte du jardin.
Lorsque Jacques le suivit, quelques instants plus tard, l'entêtante odeur du chèvrefeuille lui monta au visage, et, regardant le talus opposé, il vit un homme et une femme qui, de l'herbe, se levaient mollement.