LES AMES PROCHAINES
Depuis trois quarts d'heure, Villaines battait la fièvre. Il avait dépouillé en hâte son travesti de vampire, ôté son fard, décollé ses paillettes, et revêtu un costume d'intérieur. Tout d'abord, l'idée lui était venue de fermer sa porte à clef, de se coucher, et, le visage enfoui dans son oreiller, de quérir le bienheureux sommeil par quoi, du moins, on ne se souvient plus ; mais il sentit que Renys ne pardonnerait pas l'insulte, et il attendit.
Quelque temps, il fut pris d'un balancement moral très pénible, on eût dit que sa pensée haletait. En son âme, il voyait un grand désordre. Il le fut examiner, et, soudain, au pre-
mier essai de cette enquête intérieure, des passions se heurtèrent, gesticulèrent, bondirent, puis se dressèrent enfin, — fixées.
Le souvenir de Thérèse se fit réel : la chair rose aux frissons d'ambre, le beau corps blond, devinrent une vision hallucinante, et il connut le spectacle de la maîtresse d'un jour unie àRenys, pâmée sous ses caresses, et glissant vers lui un regard de reconnaissance. Oui, c'était bien la croupe amoureuse, les reins élastiques, la bouche entr'ouverte où Villaines notait cette lueur d'ivoire dont l'aspect l'attirait à y choquer ses dents.
« Quelle infamie!... Quelle saleté!... Quelle ordure !... Ah ! »
Mais ce fut là toute sa colère, et son angoisse ne souhaita plus faire de cris, apaisée à l'instant par trop d'acuité.
Villaines n'avait plus ni haine, ni jalousie, il ne ressentait qu'un vague besoin de larmes, et, pour n'avoir pas à envisager cette nouvelle douleur, il voulut s'occuper.
Il fourragea dans ses tiroirs, remuant des cahiers pleins de notes, jamais montrées à personne. Depuis un mois, sa paresse ne s'était pas secouée à les ouvrir. A leur lecture, il souhaita se dérider, et, tirant une liasse, il la déplia, désirant de tout son vouloir y trouver un inté
rêt, comme aussi à ce plan d'ouvrage qui devait raconter, en une chaîne de poèmes en prose, les fugitives émotions d'un café-concert.
Décors.... Sous ce titre, il voyait la suite souvent, mais si mollement, espérée : les joies éphémères, les chansons rauques, les danses déhanchées, sous les yeux fixes des lampes électriques, et, dans le théâtre plein de nuit, la soudaine lyre des écharpes envolées en flots d'ombre et fleurs de feu.
« Projets que tout cela ! pas une page qui soit achevée ! à la douzième ligne, ma nonchalance s'égayait déjà à faire des dessins aux marges ! Rien que des fragments ! embryons de poèmes et tentatives d'action ! Je n'ai jamais eu que des essais de pensées ! Ma vie elle-même n'est que supposée !... une faillite ! La jeunesse est mauvaise! »
C'était aller un peu loin, mais les déceptions sensuelles conduisant vite aux idées générales, Villaines se plaisait à de larges injures. Il rejeta ses notes loin de lui, et fit preuve d'une éloquence plus précise en murmurant, la voix violemment navrée :
« Ah que je suis donc malheureux! »
Un appel bref vint de la rue :
« Jean ! »
Villaines sortit sur le palier, tira le cordon de
la porte, puis vint se rasseoir à son bureau, et se prit le front dans les mains.
Renys entra. Il se tint debout devant Villaines et dit en paroles un peu saccadées :
« J'ai cru qu'il serait utile d'avoir une explication claire. Il semble que tu as été l'amant de Madame Lansky.
— Il semble, est joli ! » dit Villaines sans lever la tête.
Renys continua :
« Elle est ma maîtresse depuis plus d'un an. Tous deux nous avons été trompés. Je pense qu'elle ne nous aima ni l'un ni l'autre... nous fûmes ses jouets sensuels... elle s'amusa de notre ardeur. Pour cette femme je n'ai aucun respect... avec nous, exactement, elle prit du plaisir. Oh! je sais bien ! au point de vue social je parle comme un goujat ! peu m'importe. Mon sentiment reste stable qu'une amitié féconde vaut mieux que l'amour de chair d'une femme, fût-elle splendide. Celle-là m'a fait passer de mauvaises heures, m'avilissant à cette attitude d'amant de mondaine, qui, souvent, me répugnait.
— Voilà qui m'est parfaitement égal ! dit Villaines.
— Jean ! ne m'interromps pas, ou ça va se gâter, et il faut, il faut à toute force que tu m'écoutes ! »
Renys avait crié ces paroles, mais il reprit d'une voix qui suppliait presque :
« Je ne veux pas que cette épreuve nous sépare, ce serait trop bête ! tout au contraire, je souhaiterais qu'elle nous réunisse. Nous sommes camarades, devenons amis... c'est un curieux moment pour te le proposer et pourtant... enfin, c'est à toi de décider. Je t'offre mon affection de tout cœur... une amitié forte et sincère. Si tu veux, jusqu'à notre examen, je disparaîtrai, car tout cela doit t'avoir bouleversé beaucoup... j'irai travailler à la campagne. A mon retour, je viendrai chercher ma réponse... tu auras eu le temps de réfléchir. »
Il y eut un silence chargé. On entendit très clairement un pas d'homme qui sonnait dans la rue. Villaines leva son front d'entre les tresses de ses doigts :
« Inutile, c'est tout réfléchi ! »
Et il lui tendit la main.
« Ah! tu es un brave garçon, toi ! » s'écria Renys.
Les jeunes gens se taisaient maintenant ; pendant quelques moments, ils ne surent plus trouver de paroles, et, en vérité, il ne s'en fût point rencontré qui n'eussent déparé leur émotion. Pourtant, ils avaient tout leur cœur à se dire, et ce fut presque en un murmure que Villaines reprit :
« Je l'accepte, ton amitié ! je la saisis comme une chose dont j'ai faim et soif. Certains jours la vie d'étudiant me semble lassante. Il est fort agréable de causer, de rire, de danser... oui, mais combien ces heures nous paraîtront-elles perdues, auprès des merveilleux instants que seule une amitié ou un grand amour procure ! Oh ! les précieuses minutes ! qu'est-il besoin de parler ? à quoi servent les mots ? On se comprend d'un regard, ou par quelque effluve encore moins réel. En se livrant à de telles correspondances, nos sentiments prendront une étrange force. Nous nous perdons en détails, en plaisanteries, en paradoxes ! Notre esprit nous amuse et nous égare ; seul notre cœur peut nous conduire vers ce que nous désirons : Vivre droit !
— Ce fut le travers de notre jeunesse, répondit Renys, de se couvrir de trop d'ornements. A peindre ainsi un décor qui pût nous amuser et nous plaire, nous avons faussé notre âme. Rappelle-toi nos enthousiasmes, les discours que nous tenions à une nature en travesti ! A quoi nous a menés ce carnaval de rhétorique ? Etait-ce une conviction qui nous poussait ? Etions-nous les disciples de deux philosophies ? Non pas !
« Qu'elle te parût juste ou fausse, tu prenais
la première idée venue; j'en soutenais une autre pour Tunique émotion de contredire, et nous parlions... jusqu'à la fatigue.
» Et voici qu'à ces jeux oratoires notre caractère s'est brouillé et n'a plus de précision. Luttier fut sage de les éviter, son air frivole lui servit d'armure ; Herbillon fut sage de s'en défendre; nous fûmes fous de nous y passionner. Il est temps, mon ami, il est grand temps de mettre notre cœur à nu.
— Ces enthousiasmes, dit Villaines, eurent au moins un avantage, celui de nous occuper beaucoup. Un travers, un ridicule, s'empare volontiers d'une âme d'adolescent, il est difficile, plus tard, de le faire se démettre. La troupe colorée de nos phrases avait tellement serré les rangs qu'il fut malaisé aux défauts de s'y insinuer. L'obstination d'Herbillon rétrécira son esprit; le sautillement de Luttier fera de lui un homme léger, et, partant, un homme à craindre ; ils étaient par trop dépourvus d'ornements, or il ne faut point que la jeunesse dédaigne les bijoux. Nos accès de lyrisme en furent. J'en déduis qu'il nous sera facile de faire table rase. Si notre caractère n'offre guère de point saillant et bien décidé, au moins ne s'est-il rien élevé en nous qui fût un vice constitué, parmi tant de variations.
— Mais quels lendemains ! s'écria Renys. Après ces orgies de mots, ces broderies, ces visions colorées, je sentais en moi comme une âcreté de fin d'ivresse. Le temps est venu de quitter jusqu'au souvenir de ces choses, d'être nous-mêmes... et, pour l'instant, nous ne sommes rien. On ne peut vivre en un cortège de jeux d'esprit, il faut nous créer une conscience. Elevons-nous jusqu'à cette pensée, envisageons-la sans faiblir, car, désormais, c'est à la conquête de nos âmes que nous marcherons, de nos âmes, entends-tu ?
» L'âme d'Helvin était au fond de la mare, malgré toutes ses tentatives il ne l'a trouvée qu'en mourant; Herbillon la découvre, poussé par une forte idée du devoir ; Luttier joue avec et fera toujours ainsi. Nous nous sommes attardés trop longtemps aux plaisantes bagatelles du seuil... Où sont-elles donc, ami, nos âmes prochaines ?
— Nos âmes prochaines ! 0 Jacques ! c'est le fond de notre cœur que tu dévoiles. Souvent je me suis lamenté de ne pouvoir vivre ma vie et suivre l'idéal que je portais en moi... Vivre droit !.. .tu l'as bien dit. . . avoir une âme fortement trempée! Seul, je ne puis y parvenir, et n'arrive qu'à de vaines plaintes. Essayons tous les deux !
« Voilà huit mois que nous nous connaissons, huit mois qui ont servi à préparer notre amitié. Elle jaillit maintenant comme une source vive, et répandra sa fraîcheur sur toute notre vie future ! Bientôt, nous aurons fini nos examens ; après les vacances, en novembre, ce sera le régiment; puis... que savons-nous ? D'ici-là, combien de choses n'avons-nous pas à apprendre !
— Apprendre ! dit Renys, c'est cela, apprendre ! Nous manquons de sincérité : nos rapports consistèrent à voiler nos sentiments ; nous manquons de pitié : des gens souffrent autour de nous, et nous ne prêtons pas l'oreille à leurs cris ; nous manquons d'amour : nous l'avons confondu avec le plaisir. Sincérité, pitié, amour, trois choses ignorées, et qui, pourtant, font toute la douceur de vivre.
— Et c'est la vie qui nous les enseignera, dit Villaines, car, maintenant, nos rêves sont réalisables ; nos projets, nous les orfévrerons, au lieu d'y songer mollement. Nous avons agi, non suivant des règles mondaines, mais suivant notre cœur, et vois, déjà nous en cueillons les fruits ! A quel dieu puis-je rendre grâce de nous avoir donné cette heure splendide ? »
Trahis par leurs nerfs, les deux jeunes gens pleuraient doucement quand, dans la chambre, l'aube se glissa.