EPISODE DU CLOWN BLOND
C'était un petit port familier.
Des barques s'y balançaient sans trêve, en éveillant un clapotis très doux. Un voilier et des bateaux de plaisance s'arrêtaient parfois quelques heures, et faisaient tout un remueménage, comme pour l'arrivée d'un grand seigneur. Dès le goulet franchi, il semblait qu'on fût en pleine mer, car le petit port s'ouvrait à l'extrémité d'un promontoire orné d'oliviers, et qui s'allongeait, mince et vert, entre les flots. Le village était important. Il y avait une église catholique, écrasée sous un dôme que l'architecte aurait voulu byzantin ; dans le bois, on trouvait, en suivant des poteaux indicateurs, une
chapelle wesleyenne d'un style on eût pu dire rectangulaire, et, de ce fait, les étrangers qui venaient soigner à Saint-Nère leurs poumons en dentelle pouvaient trouver des souvenirs de la patrie dans cet engorgement qu'est un dimanche anglo-saxon. Ainsi, Dieu se trouvait abondamment servi, mais les prières qui devaient le plus lui agréer étaient encore celles que sifflaient dans le bois, si fervemment, une douzaine de rossignols dont les chants d'amour valaient tant de cantiques !
Sur le quai du port, des pêcheurs avaient l'air de dormir, des vieilles femmes tricotaient, allègres, au seuil des maisons, et, sur la plage qui s'étirait, là-bas, vide et jaune, des filets séchaient leurs mailles. Avec la bonne odeur des algues, les senteurs d'oliviers, et comme un arôme de fleurs, cela formait un petit univers agréable pour un rêveur qui n'aimerait que son rêve, car les anglais avaient fui, l'hôtel était fermé, l'enclos du lawn-tennis livré aux mauvaises herbes, et seule était fréquentée l'auberge du Point-de-Vue, qui était blanche, propre, et dont la servante avait dix-neuf ans.
C'est là que Renys et Villaines sont venus s'installer pour deux mois d'été. En récompense d'examens brillamment subis, leurs parents avaient proposé des sites helvétiques, des
LA PETITE ANGOISSE 28o
panoramas alpestres, des paysages du Tyrol, les eaux et leur casino ; ils ont souhaité mieux : quelque village tapi dans la verdure, et dont les alentours seraient parfumés et pleins de cigales. Ils ont deux chambres dans l'auberge, elles donnent sur le port; un olivier y jette de l'ombre pendant le jour, en se penchant à la fenêtre on peut presque saisir les branches, et, la nuit, quand la lune trace sur la mer un féerique chemin et risque des éclairs parmi les barques balancées, sa face brille entre les rameaux, comme un beau fruit.
Il est, en ce village, un repos merveilleux, de l'harmonie tranquille. Tandis que tricotent les vieilles femmes, que les pêcheurs dorment, et que les bateaux jasent avec les petites vagues, devant le bois d'oliviers et de pins, où, n'était la chapelle anglicane, des nymphes devraient se promener la main dans la main, s'étend un large pan de méditerranée voluptueuse, éblouissante sous le soleil, et brodée de sourires d'argent.
Les jeunes gens ne parlent à personne qu'aux pêcheurs et à la servante qui sourit beaucoup, sourit encore avec de jolies dents, mais ne veut pas qu'on l'embrasse. Jamais leurs journées ne paraissent longues : ils se lèvent parfois très tôt, vont à la pèche, se baignent, puis, tandis
qu'aux endroits découverts le soleil frappe le sol avec des violences de cymbales, ils l'ont la sieste dans le bois d'oliviers, et rêvent de muses en blanches robes avec des harpes d'or et des couronnes. Le soir, ils visitent le port, regardent la mer qui s'assoupit dans un concert de murmures, et contemplent longuement les bienheureuses étoiles qui les étonnent de leurs clins d'œils clairs.
Ils sont très heureux ensemble, se reposent de trois mois de travail, désireux avant tout d'éloigner toute idée de pandectes, de respirer le vent et de se laisser bercer par la mer, sans penser aux servitudes de vue. De toutes ces choses ils jouissent pleinement, ne songent guère à se lamenter... et de quoi ? puisque seul les troublerait peut-être le sourire aux jolies dents de la servante.
Ils n'ont fait au superflu qu'une seule concession : Renys a dans sa chambre un piano, et, quelquefois, la nuit, quand tout parait dormir, il se prend à jouer quelque page, alors, d'ineffable façon, la Sonate du clair de lune s'unit au clair de lune et des Nocturnes aux pénombres nocturnes.
Une après-midi, Villaines et Renys étaient, comme à leur coutume, couchés dans l'ombre du bois. Jean se demandait comment on pou-
vait bien jouir mieux du calme de sa pensée que parmi ces arbres sympathiques, et, la question restant sans réponse, il en déduisait un plaisir nouveau.
Soudain il se haussa sur un coude et dit : « Je suis dans l'état d'esprit d'un malade qui renaîtrait à la vie. Oui, cet exil d'été me paraît une convalescence ! N'est-il pas doux de se cuire au soleil, de se rafraîchir sous un feuillage hospitalier?... ce cher soleil!... cet exquis feuillage!... Qu'importent le passé et l'avenir! Une coupe de vin est posée devant nous, haussons-la pour que les rayons s'y réfractent, buvons d'un trait, et retournons un verre vide ! Du passé, nous ne glanons guère que des herbes mauvaises ; un souvenir douloureux laisse plus de traces que la mémoire d'une joie, et quant à l'avenir... ah! Dieu! pourquoi s'en occuper? Laissons venir le vol des heures.
— Oui, Jean, répondit Renys, nous sommes vraiment enviables. Je songe que mes parents montrent à ma sœur les beautés de la Suisse et ses hôtels. Hier, ils ont dû gravir des pics neigeux ; aujourd'hui, visiter une caverne, et peutêtre, demain matin, seront-ils perdus dans un épais brouillard. Leurs dernières nouvelles descendaient de trois mille mètres sur une carte postale illustrée (illustrée d'une montagne et
d'un hôtel, bien entendu). Je les plains ! ils piétinent dans la neige, leurs yeux se brûlent à des infinis blancs ou s'attristent devant la procession des moraines, ils n'entendent que de monotones cascades et des échos que le guide éveille en hurlant ; des chalets trop prévus apparaissent dans les gorges, et la végétation est réduite à l'attendrissant edelweiss, détresse des chansons. Pense donc ! quand, après les glaciers franchis, les coups d'alpenstock, les ahans scandés, ils auront atteint un sommet où nul avant eux, certes, n'a su parvenir, ils y trouveront la carte d'un dentiste américain, dans une bouteille. Je préfère mon chaud soleil de Provence où tout est grâce et vigueur !
— Et pourtant, dit Villaines, tout le monde préfère geler sur un névé que d'avoir un peu chaud. On ignore que les roches sont plus hautaines en été, la Méditerranée plus brillante, le ciel plus profond, et la population plus belle... les femmes surtout, avec leur profil de sarrazines. Non!... les eaux, les Alpes, la plage élégante, les hôtels... beaucoup d'hôtels. C'est le rêve de Luttier qui doit, en ce moment, voleter, un verre en main, autour de quelque source pour rhumatisants, tout en coquetant avec des jeunes filles... et puis, tout cela m'est égal!... ces oliviers sont -d'une forme tout à fait
sensuelle!... Je nie complais dans ce peu d'égoïsme. »
Et Renys s'étira en un bâillement de bonheur.
Il dit encore :
« Deux mois vont s'écouler où nous n'aurons d'autre devoir que de penser à nousmêmes, nous pourrons agir à notre guise, et, lorsqu'en novembre le service militaire nous retiendra pour un an, nous pourrons vivre sur l'acquis de la saison passée. Dans quinze jours je te quitterai pour aller en Algérie. C'est un rêve qu'au Lycée j'ai caressé tout au long de mes classes ; le voici qui se réalise ; làbas, je ferai provision de rêves. A moi, qui suis passionné de soleil et d'étendue, quelles voluptés ne me promet pas ce pays où les noms même des villes charment de leur musique ! Ecoute : El Mraïer... un accord de harpes; Biskra... un appel de cuivre, Tiout... deux notes de flûte. Ce concert est déjà pour la sensibilité une leçon de stjde.
— - Ah ! te voilà revenu, dit Villaines, à une ancienne manie ! tu cherches des enseignements aux aspects d'un voyage ; mais cette méthode est bonne, pourvu qu'on n'y mette pas trop d'imagination. Notre tort fut de choisir dans la nature les seuls exemples qui pouvaient nous plaire.
« Ce village, où nous charmons nos vacances, m'incite d'ailleurs à des rêveries pareilles. J'ai toujours eu une particulière tendresse pour un havre quel qu'il fût; à Marseille, le vieux Port m'est un lieu de délices. La nuit on ne voit guère l'eau, on la devine par la délation de quelques frissons de lune. J'aime aussi la forêt des mâts ; ils sont éloquents si l'on veut bien les consulter. On trouve à les voir un plaisir aristocratique, car ils sont inégaux, et leur taille nous dit la qualité du vogueur.
» Quand on est entré dans l'intimité des bateaux, et qu'on a gagné leur confiance, ils racontent de curieux récits. Un paquebot vous narre les longues traversées, le cercle stérile de l'océan, les collines des houles parallèles ; une tartane sait faire revivre les lents cabotages près des côtes ensoleillées, les jours où l'air danse, où le vol des mouettes elles-mêmes s'exténue; et la petite barque de pêcheur, que de choses on apprend à l'écouter! elle vous décrit la tendresse des soirs d'été, les îles aux ardentes formes, et ces merveilleux rochers blancs, qui, au coucher du soleil, se teignent si puissamment de rose.
» Mais ces histoires apportent leur tristesse, et l'on se prend à songer qu'une de nos courtes vagues mettra un jour la barque sur le flanc.
Elle coulera avec le désespoir secret de n'avoir pas voyagé davantage, et d'ignorer les côtes exotiques et les vents alizés. Ou bien elle pourrira lentement dans le port, et ce sera pire, pire que de s'être brisée en mer, cette vieillesse qui n'est plus bonne qu'à garder des filets ou servir à des jeux d'enfants. Et songe donc ! quand elle ne pourra même plus flotter, peut-être son bois servira-t-il à des usages terrestres ! Ce doit être une grande souffrance que d'être ainsi éloigné des vagues ! Ah ! qu'elle doit regretter de n'être plus la belle barque neuve, qui, un matin de printemps, cingla sur la mer accueillante, et, quand elle revint au port, fut saluée par ses sœurs paresseuses, restées à l'ancre ou attachées aux anneaux lourds des quais. Alors, elle jouissait de la caresse de la brise et du frôlement rapide des poissons sur sa quille... maintenant, ses débris allument le feu d'un pêcheur.
» Les barques, vois-tu, Jacques, ce sont presque des êtres humains. Durant leur enfance, on les a entourées de soins dans des chantiers qui sentaient bon le bois, puis on les a tendrement essayées aux premières ondes, à l'abri des anses, et leurs maîtres, par amour, leur ont donné de jolis noms de femmes, ou les ont mises sous la protection de saintes. Quand la première brise
a gonflé leurs voiles, alors seulement on a pu savoir quelle serait leur destinée. Elles étaient sorties plusieurs ensemble, pour se porter secours en cas de danger; certaines, mal construites, n'ont pu franchir le goulet, mais d'autres ont coupé les flots, lancées sous le vent du large, et, dès qu'elles eurent affermi leur courage, chacune, insoucieuse de ses compagnes, est partie jeter ses filets.
» Gela me rappelle à nous-mêmes... pour affronter la vie nous avons lié nos volontés l'une à l'autre ; cette union serait-elle éphémère? Se pourrait-il qu'un jour, confiants en la force de notre âme, nous nous séparions, muets, les yeux fixés à la contemplation d'un idéal personnel?
» Et voici qu'en spéculant sur les bateaux et les vagues, il me vient une tristesse... tristesse de me dire que si notre amitié présente est assurée du fait d'un combat parallèle, celle de demain risque de ne pas l'être ! »
Content de son petit discours, Villaines se tut et regarda Renys. Celui-ci sourit :
« Voilà une conclusion bien pessimiste ! je dois dire qu'elle ne m'émeut guère. Notre affection est trop forte pour que les tracas de la vie l'effritent, et puis, cher ami, n'avions-nous pas décidé que le passé et l'avenir ne nous inquié-
teraient plus ? Il ne faut jamais tirer d'une analogie tout ce qu'elle peut donner. Considérons les choses d'un œil paisible, et goûtons l'heure. »
Ils se reposèrent sur cette idée et ne parlèrent plus.
A l'horizon jaillissaient des flammes de nuages, pourpres sanglantes de l'agonie solaire. Il y eut tout un éblouissement en gammes de teintes allant des laques profondes aux cinabres les plus aigus, et, sous les ramures du bois, de longues flèches filaient.
« Ah ! qu'on est heureux ! » soupira Villaines.
Sa voix était si triste qu'on eût dit une plainte.
Soudain, on entendit quelqu'un marcher dans le sous -bois, et, comme les deux amis se retournaient, ils virent s'approcher un jeune homme.
Il était tout baigné des rayons obliques, et comme vêtu d'un manteau de soleil. Il s'arrêta, s'accouda à un arbre, et, le corps violemment hanche sur la gauche, se mit à regarder l'horizon.
Quels monstres épiaient la mort du dieu ! De grands reptiles allongés sur la mer semblaient boire la flamme solaire, et, sur le bûcher, planaient d'invraisemblables oiseaux-nuages ressuscites d'époques fossiles, protéiformes, pen-
nés, becqués, ongles de feu, et faisant voler autour d'eux et jusqu'en plein ciel, toute une nuée de duvet rose.
Cependant le jeune homme s'était assis par terre, et se tenait les pieds dans les mains en une pose bizarre et crispée. Son veston, qui avait dû être bleu, un jour lointain, était ouvert sur un tricot déchiré qui laissait voir la poitrine ; sous le béret en loques, des cheveux frisaient, crépus et blonds.
Se croyant seul, il restait immobile, serrant toujours ses semelles de ses mains jointes ; bientôt il s'agita, pris d'inquiétude :
« Black ! cria-t-il, Black ! ici ! »
Un chien jappa, et, sortant du bois, bondit vers son maître, mais, dès qu'il fut auprès de lui, vers Villaines et Renys, il lança des aboiements brefs et furieux.
« Black! Allons, Black! sois sage! Pardon, messieurs, je ne vous avais pas vus; ne craignez rien, le chien est gentil ; n'est-ce pas, Black? »
Et Black, apaisé, se coucha en rond, après s'être un peu tortillé pour trouver une place.
« Oh ! il n'y a pas de mal ! » dit Villaines d'un ton aisé
L'étranger se remit à bercer ses savates, et Renys, gêné par cet intrus qui marquait le pli de rose à sa béatitude, parla à son ami de
choses indifférentes, pour nouer à nouveau la conversation.
Tout à coup, le jeune homme, sans presque se retourner ni changer de position, prononça d'une voix enrouée :
« Messieurs... cela vous amuserait-il que je fasse le saut périlleux en arrière... ou bien des flics-flacs jusqu'à ce gros arbre que vous voyez là-bas ? »
Jacques haussa les épaules et répliqua sèchement :
« Oh ! pas le moins du monde ! merci bien. »
Il eut envie de s'en aller, mais comme partir en ce moment eût semblé ridicule, il demanda à Villaines combien de temps ils pourraient rester à Saint-Nère, et tourna le dos à l'étranger.
Jean ne répondit pas. Il considérait l'homme au veston : un acrobate sans doute, son tricot paraissait bien être un vieux maillot de cirque. Il aurait voulu le lui demander, mais une trop grande paresse coulait en lui, et, mieux que des questions inutiles, il souhaita s'étirer simplement et ne plus penser à rien. Puis il murmura :
« Quel fâcheux ! nous étions si bien ici ! Maintenant on ne peut plus causer. Allons-nousen... veux-tu ? »
Mais Renys non plus ne dit rien.
Il avait rencontré le regard de l'acrobate, et son aspect lui était sympathique, malgré la première impression. Ces cheveux frisés, ces yeux d'un vert indéfini, et cet air de douceur sur tous les traits répandu, firent que Jacques s'humanisa; mais, tout à coup, le garçon rougit violemment, d'une rougeur pénible, qui l'empourprait jusqu'à la gorge. Il se leva :
« Viens, Black! viens, mon gros ! »
Il partit, suivi de son chien, et ce fut très triste, cet homme et ce caniche, qui, sans qu'on sût pourquoi, s'en allaient on ne savait où.
Jean jeta un coup d'oeil à Renys. Tous deux s'étaient repentis de leurs pensées dures.
« Hé, là-bas ! cria Jacques, hé, là-bas ! venez donc par ici ! »
Le jeune homme s'arrêta, hésita un moment, puis revint :
« Qu'y a-t-il pour votre service, Messieurs ? Voulez-vous que je fasse le saut périlleux? Je me tiens aussi très longtemps sur la tète sans toucher terre des mains. Black sait marcher sur les pattes de devant, et trouver un mouchoir.
— Non, dit Villaines, asseyez-vous. »
Il s'assit et le chien, se couchant sur sa jambe, le regarda d'un œil interrogateur.
« Vous appartenez à un cirque ? demanda Jacques.
— Oui, Monsieur, balbutia le jeune homme, c'est-à-dire... je suis clown... clown et... acrobate. Mais, en ce moment, je...
— Pourquoi nous demandiez-vous de faire des tours ? » interrompit Renys.
Et, comme la question paraissait sotte, il ajouta :
« On pourrait se blesser ici à cause des brindilles de pin, et des pierres. »
Le clown blond sourit :
« Oh ! cela n'est guère important ! on n'y pense pas ! Voyez-vous, Messieurs, en hiver, lorsqu'il y a beaucoup d'Anglais, je gagne assez d'argent en faisant le pitre... c'est mon métier en somme. Oui, mon métier... pour le moment. Ils me donnent des pièces blanches, mais ce n'est pas eux qui s'inquiéteraient des pierres ou des aiguilles de pin !
— Etes-vous heureux ? questionna Villaines.
— Heureux?... Je ne me le suis jamais demandé ! Dans un ou deux ans, je saurai peutêtre si je suis à envier ou à plaindre. Pour le moment, je travaille. »
Jean se sentit gêné que ce garçon parlât comme eux, et n'eût point d'intonation plébéienne, ni d'affectation familière ou servile. Alors il lui offrit des cigarettes, et Jacques vou-
lut savoir le nom de certains villages que l'on voyait sur la côte, taches claires parmi les oliviers. Le clown donna ces renseignements avec précision, puis se leva et voulut partir.
« Mais restez donc, dit Renys, vous n'êtes pas tellement pressé ! »
Et Villaines qui désirait aussi être aimable fit remarquer qu'il était encore tôt.
« Vrai ! Je ne vous gêne pas ? Vous comprenez, je n'ai pas l'habitude de parler à des Messieurs. Ils me font faire des tours, me demandent mon âge, et me renvoient. Vous êtes les premiers qui ayez causé avec moi. Ah ! si vous saviez quel plaisir cela me donne !
— Eh bien ! continuons ! dit Villaines, nous ne demandons pas mieux!... mais... comment se fait-il ?...
— Je devine ce que vous allez dire ! interrompit le clown. Comment se fait-il que je parle le français d'une façon convenable, et que je gagne ma vie à faire le saut périlleux ?... L'un ne va pas avec l'autre, n'est-ce pas ? C'est pourtant fort simple !
— Racontez-nous cela, dit Jacques ; voyez, on est très bien assis par terre, la vue est splendide, il commence à faire plus frais, raconteznous votre vie. »
Mais Villaines pensait que là-bas, à Stalla-
dour, une prière identique avait été faite à Helvin, et il se souvenait trop de la navrante histoire qui s'était déroulée.
« Voyez-vous, Messieurs, papa était un gros fermier à la Tour-du-Pin où je suis né. Notre propriétaire s'était intéressé à lui et l'avait envoyé au Lycée de Grenoble, de sorte qu'il avait reçu une très bonne éducation. C'est lui qui m'a appris tout ce que je sais. Pendant la journée, je m'occupais un peu des bestiaux et de l'écurie, mais il me restait encore pas mal d'heures libres, alors je suivais papa quand il allait dans la forêt. Là, il m'enseignait à connaître les oiseaux, à distinguer les arbres et jusqu'aux plus petites plantes. Il me disait quelles sont les mœurs des animaux, comment on relève les traces des bêtes sauvages, et me mettait en garde contre les superstitions et les contes de bonnes femmes auxquels nos paysans croient comme à parole d'évangile.
» Le soir, nous nous réunissions dans la cuisine de la ferme ; elle était grande et aussi luisante qu'un pont de cuirassé. Maman tricotait près du feu, mon frère et moi étions couchés sur une peau d'ours et papa, dans son grand fauteuil, nous faisait la lecture. Quand nous ne comprenions pas, il nous expliquait les choses jusqu'au
moment où nous avions bien saisi. Il avait une belle voix grave et lisait si bien ! Sa grande préoccupation était que mon frère et moi ne pensions pouvoir mépriser les gens de la campagne parce que nous en savions plus long qu'eux.
» Il faut être à la fois doux et sévère, nous disait-il ; doux pour les autres, sévère pour soi-même. »
» Il nous parlait alors du vieux propriétaire qui l'avait fait élever, et nous apprenait à respecter sa mémoire.
» Je n'aime guère songer à ces chères veillées ; les bûches flambaient dans la cheminée et faisaient un bruit d'enfer, au dehors, la neige tombait (vous savez comme c'est silencieux et beau, la neige !) ou bien le vent hurlait, les arbres gémissaient comme si on leur donnait des coups de trique, et, sur le toit, la girouette grinçait, oh! elle grinçait!... C'était bon d'avoir chaud !
» L'heureux temps ! on vivait au jour le jour du bonheur qui nous était offert, sans penser que les revers viendraient jamais... Ils ne se sont pas gênés pourtant !
» Je reviens à mon histoire. — Papa avait fait installer dans la grange deux trapèzes et une barre fixe; il pensait que ces exercices nous
feraient du bien en assouplissant nos muscles, mais ne croyait pas qu'il me donnait là mon gagne-pain ! Bientôt je fus saisi d'une passion pour la gymnastique. Plus d'une fois, je suis rentré à la maison dans un piteux état, avec un poignet foulé ou une blessure à la tête. Eh ! tant pis! je recommençais toujours! Lorsque j'étais tout gosse, papa m'avait mené dans un cirque ambulant de passage à la Tour-du-Pin, et l'un des acrobates m'avait inspiré la plus profonde admiration. Il ne devait pas être bien fort, le pauvre homme ! Cette impressionlà, je ne l'ai jamais oubliée, et je restais parfois des heures à faire des tours dans la grange.
» Voilà encore un souvenir pénible!... cette grange!... Il y avait toujours une bonne odeur de foin, et trois pigeons avaient niché sur une des fenêtres. A la fin, ils s'étaient habitués à mes exercices, et ne s'effarouchaient plus du tout, comme d'ailleurs les souris qui trottinaient menu sans s'occuper de moi.
» De temps à autre j'avais la visite de papa, et quand il me voyait tellement passionné par mon acrobatie, il me disait :
» Reste ici, François, reste! Le travail se fera bien sans toi! »
» Et cela me rappelle, Messieurs, que je ne
vous ai pas encore dit mon nom. Je m'appelle François Bernier.
» J'obéissais volontiers, et restais accroché à mes trapèzes. Lorsque j'étais satisfait d'un rétablissement, ou quand je me sentais par trop las, je me couchais dans un coin et prenais un livre. C'est dans la grange que j'ai lu tout Montaigne et les contes de Voltaire qui sont si jolis.
» Maintenant mon histoire va devenir moins gaie. Les malheurs sont arrivés en troupe. On a creusé plus d'une tombe dans le petit cimetière, cette année-là ! Le propriétaire y est allé rejoindre son père; sa fille est morte deux mois plus tard; il y a eu des orages de grêle et des éboulements ; maman est tombée malade ; mon frère Louis est parti pour le régiment, (depuis lors, il s'est mis à boire) ; puis, papa est mort, et maman à la fin de décembre. En janvier j'ai été forcé de partir; la terre avait été vendue; alors, par coup de tête, je me suis engagé dans une roulotte de cirque, comme acrobate et clown. Je forçais des paysans à rire en faisant l'imbécile. Ah ! si papa m'avait vu ! J'étais très malheureux, on me rouait de coups, et les gifles pleuvaient dans la baraque, les jours où le patron était ivre... il l'était toujours ! Six mois plus tard, et tout meurtri, (j'en garde encore des marques), je devançai l'appel. Louis étant sous
les drapeaux, je n'avais qu'un an à faire. Par bonheur on m'envoya à Paris, et là-bas, un beau soir, ma vocation fut décidée.
» C'était aux Folies-Drouot , (un camarade m'avait donné une place) ; les Lawrinson venaient de finir leurs tours ; il y avait beaucoup de fumée, de femmes, d'applaudissements; un instant je perdis la tête, je crus que tous ces battements de mains étaient pour moi... alors je compris que, malgré les gifles, malgré les coups, il fallait toujours suivre sa voie, et je m'écriai (pas à voix haute bien entendu !)
» Et moi aussi je serai acrobate ! »
» J'ai lu, je ne sais dans quel bouquin, l'histoire d'un homme qui disait à peu près la même chose; c'était de l'italien, mais la traduction se trouvait en note.
» Peu après, je fis la connaissance d'un gymnaste du cirque. Durant toute mon année de service, il me donna des leçons; j'allais le voir dès que je sortais delà caserne, après la soupe. Jamais il ne voulut entendre parler d'argent.
» Mon petit François, disait-il, je t'aime trop pour accepter un sou de ta main, et puis, le travail me fait du bien à moi aussi. »
» La veille de ma libération, il s'est laissé écraser par un omnibus, sur le boulevard. Le cher homme ! vous ne sauriez croire combien
il était bon... mais passons, voyez-vous, cela me fait trop de peine !
» Au régiment j'ai eu de bonnes notes ; j'ai suivi les cours des élèves-officiers ; dans trois ans, je serai officier de réserve, et peutêtre, à cette époque, gagnerai-je ma vie, comme acrobate dans un café-concert. Ne me méprisez pas, Messieurs... il ne faut pas que vous me méprisiez. Je considère mon métier comme un art; c'est en somme ce qu'on a inventé de mieux pour imiter le vol des oiseaux... Et que pourrai-je faire d'autre ? Travailler aux champs ? j'en ai perdu l'habitude, et puis... non. Entrer dans un bureau ? c'est bien chanceux, et je me suis tellement voué à l'exercice, que rester assis sur une chaise me serait un supplice ; alors j'ai pensé à faire mon métier de ce qui n'était qu'un passe-temps. Si je réussis, je pourrai voir du pays, j'aurai des heures de loisir, je continuerai mes lectures... si je réussis !
» Et voilà pourquoi, Messieurs, quand, tout à l'heure, vous me demandiez si j'étais heureux, je ne pouvais vous répondre. Pour l'instant il faut travailler, préparer de nouveaux tours, les réussir. J'aurais pu trouver un engagement dans un cirque ; je vise plus haut, et suis venu me terrer ici pour ne pas avoir de distractions. Le pays est beau, le climat est bon, quoiqu'il fasse
un peu chaud; c'est un vrai plaisir de travailler dans ces conditions. Il me reste encore un peu d'argent, en étant économe cela pourra durer encore six mois. Parfois je sens bien qu'il est dur d'être seul au monde, (mon frère ? il vaut mieux n'en pas parler); mais Black, tout chien qu'il est, se montre excellent camarade. N'est-ce pas, Black ?
» Suis-je heureux? suis-je malheureux ? Encore une fois, je ne sais pas... dans deux ans je pourrai vous le dire.
— Mon ami, s'écria Villaines, vous êtes un brave et digne garçon ! permettez-moi de vous serrer la main. »
Et Renys prononça :
« Ah ! bigre, oui ! »
Le clown serra les mains tendues, et murmura, la figure éclairée d'un bon sourire :
« Vous êtes gentils tout plein, Messieurs, mais, vous savez, les émotions fortes, c'est très mauvais pour les acrobates... ménagez-moi ! »
Maintenant Villaines et Renys gardent un air grave. Ils réfléchissent tous deux, et, devant le récit achevé, pensent que celui d'Helvin (Jacques y songe lui aussi) se plaisait encore à trop d'ornements, et qu'une âme dépouillée a vraiment bel aspect.
« Je suis obligé de m'en aller, Messieurs, dit le clown, je vais dîner... mais si vous restez encore quelque temps à Saint-Pierre, me ferezvous l'honneur de venir dans le hangar où je fais mes tours ? Peut-être cela vous amuserat-il. C'est au n° 12 de l'impasse Oriou, à droite, au fond.
— Vous n'allez pas nous quitter ainsi ! s'écria Villaines, et d'abord, ce soir, nous dînerons ensemble à l'auberge. Miséricorde ! voyez, il est près de huit heures ! venez vite, la soupe va être froide !
— Oh! c'est impossible, Messieurs! impossible ! Je ne suis pas présentable avec mon vieux veston et mes savates !
— Allons donc, dit Villaines, ne faites pas d'histoires ! Croyez-vous que mon ami et moi soyons vêtus comme des princes ?
— Et puis, ajouta Renys, à la campagne, on ne s'habille pas pour les repas... c'est très mal porté. »
Au dîner, le clown perdit bientôt toute timidité, la conversation se noua vite, et l'on eût dit que les trois garçons s'étaient connus dès leur enfance. Jacques et Jean parlaient beaucoup, voulant que leur invité se sentît à l'aise, et Bernier répondait d'une voix posée, en paroles calmes et claires; pourtant on sentait bien
passer au long de ses phrases comme un joyeux frémissement.
Le soir, ils se promenèrent sur le quai, et trouvèrent certaine jouissance à fumer des cigares. Pour le clown, c'était là un rare plaisir, pour les deux amis une occupation coutumière. Mais leur bonheur ne provenait pas uniquement de ce tabac brûlé. Renys et Villaines se sentaient fouettés d'émulation à voir cet adolescent d'une volonté si droite, et qui avait travaillé sans efforts d'analyse, ni agitation inutile. De plus, ils se savaient gré à eux-mêmes d'avoir plié leur cordialité à ne pas s'adresser aux seuls camarades qu'ils fréquentaient d'habitude. Ils avaient suivi leur cœur, et s'en trouvaient bien. Quant au clown, il brûlait de se livrer à des sauts périlleux ou quelque autre manifestation acrobatique, pour un peu détendre sa joie. Causer avec des gens plus instruits que lui, quel charme il y goûtait, lui qui, pendant plus d'un an, s'était vu réduit à n'entendre que les interminables discours que certains pêcheurs daignaient lui tenir. Il se pinça le bras pour empêcher son corps de s'évader en cabrioles.
Comme il y avait du clair de lune, il convenait d'admirer le paysage et ses ornements nocturnes. Les considérant, le clown osa quel-
ques phrases. Elles charmèrent les jeunes gens par le ton de sincérité qui s'y marquait et certain enthousiasme contenu. Peut-être eussentils préféré dans l'expression un vocabulaire plus étendu ; mais ils se blâmèrent vite d'avoir noté cette défaillance.
Bernier montra du geste la mer :
« Ah ! Messieurs, voilà qui est admirable ! Je ne me lasse pas de regarder le sentier tracé par la lune. Un laboureur a dû passer par là, et sa charrue avait un soc d'argent ! C'est une consolation de voir ces merveilles après une journée de travail !
— Bernier, vous dites de bien jolies choses, prononça Yillaines, oui, vraiment ! ne croyez pas que je me moque, ce serait d'ailleurs ridicule et de fort mauvais goût, mais volontiers vous avouerais-je un peu de jalousie. Vous êtes heureux de pouvoir ainsi trouver sur la nature de vraies comparaisons de poète, sans les appliquer aussitôt à vous-même ; les nôtres sont plus tortillées, et, partant, moins sincères.
— D'autant plus, ajouta Renys, qu'un soupçon désobligeant m'aurait taquiné, si Jean m'avait indiqué cette analogie... on se souvient si facilement d'une lecture ! Cependant, il m'a tenu, aujourd'hui même, touchant le port, un petit discours qui ne laisse pas d'être savoureux. »
Jacques se plut à répéter, en termes d'une préciosité un peu trop surveillée, les considérations auxquelles son ami s'était livré sur les barques et les âmes. Il était curieux de l'esprit du clown, et Villaines devait comprendre cette curiosité, car il ajoutait aux dires de Jacques un incessant commentaire. Bernier saisirait-il ? son domaine intellectuel pouvait-il s'assimiler les tourments de leur adolescence ? Les deux amis avaient quitté maintenant l'analogie nautique, pour ne parler plus que d'eux-mêmes. Ils dirent comment l'angoisse leur était venue de se former une conscience, le trouble qu'ils en ressentaient encore, et, cheminant le long de la plage, ils émirent des phrases nombreuses, la voix paisible, car ils n'avaient plus guère besoin de se démener pour être sincères.
Le clown blond parla :
« Je m'étonne, Messieurs, que vous pensiez à ces choses ; je croyais qu'elles étaient réservées à ceux dont la place n'est pas encore libre au soleil. Ah ! lorsqu'on a son pain à gagner, et qu'il faut régler ses dépenses sou par sou, j'admets que l'on se préoccupe du lendemain, ce mystérieux lendemain où la misère poussera peut-être à voler ou faire un mauvais coup. On peut s'inquiéter alors de son âme prochaine, comme vous dites, et, pour ne parlei que de la mienne, je la
voyais souvent bien mal en point, les jours où je me trouvais sans un liard, et que j'avais faim. Quand j'ai acheté mes trapèzes, (et Dieu sait pourtant s'ils sont mauvais !) j'ai dû rester trois mois à la diète. Oui, j'ai eu parfois de mauvaises pensées, je l'avoue... mais vous, Messieurs, vous qui êtes riches!... Comment peut-on se plaindre lorsque tout vient à souhait, et qu'il suffît de se laisser vivre pour être heureux ! »
Ce fut Jean qui répondit au clown :
« L'entraînement que vous avez imposé à votre corps, mon cher Bernier, a été, les premiers temps, suivi de fatigue ; certains muscles, restés toujours inactifs, furent brusquement réveillés, et je ne doute pas qu'ils en ressentirent au début de l'embarras. Il en va presque de même pour nous. Les bateaux que l'on construit avec soin, et que l'on envoie voguer en mer n'étaient qu'une piètre allégorie. Il reste vrai qu'il est impossible de vivre une vie d'homme avec une âme d'enfant. Un de nos amis en est mort, car changer d'âme est malaisé ; de là vient le trouble dont nous vous parlions. Les enfants ont des rêves immenses et de petites possibilités d'agir ; ils se figurent volontiers un voyage au Soudan lorsqu'ils ont trouvé dans leur jardin une hutte et un ruis-
seau; mais, dès qu'une action réelle se présente, les voilà bien marris.
» Une nuit, j'ai rencontré Renys au bord de la mer ; tous deux nous fîmes de grands gestes, et la tempête qui giflait les roches nous invitait aussi à des propos sonores ; c'était un peu d'enfantillage... souffler des ballons est toujours inutile, s'il faut qu'ils crèvent. Plus tard, nous avons voulu perpétuer ces discours dans la vie journalière... eh bien, la vie journalière s'en est moquée!
» Voilà pourquoi chacun de nous est descendu en lui-même pour interroger sa conscience. La mienne particulière ne m'a offert qu'un spectacle peu réjouissant, et l'enquête de Jacques n'a pas été plus agréable, que je sache. Depuis lors, nous n'avons trouvé qu'un remède, car nous ne pouvions nous laisser vivre, (croyez-moi, Bernier, là n'est pas le bonheur), et ce remède a été de nous lier très étroitement pour offrir un front plus large à la destinée. (Tiens ! je me prends encore à employer de grands mots, excusez-moi, c'est un travers). La tempête semble s'être calmée maintenant ; si nous interrogeons encore les lendemains avec angoisse, et spéculons sur ce qu'ils peuvent réserver, au moins savons-nous que pour bien vivre, il faut apprendre, au lieu de nous
complaire au peu de science que nous avons déjà. Nos cerveaux d'enfants présomptueux s'en glorifiaient, ils en perçoivent le néant, et c'est un commencement de sagesse que d'avoir tiré une morale des premiers froissements de l'existence. Encore quelques luttes, quelques sanglots, un peu de rire, et peut-être connaîtronsnous nos âmes viriles. Qu'en pensez-vous ? »
Villaines avait prononcé tout cela d'un air calme qui lui était peu coutumier, et Renys, n'ayant rien à reprendre à ces paroles, acquiesça du geste. Le clown blond hésita un peu, ralluma son cigare, puis répondit :
« Messieurs, vous me pardonnerez de vous raconter une histoire, mais elle me vient à l'esprit, et je crois qu'elle peut s'appliquer à ce que vous venez de me dire.
» Un jour, à l'époque où j'étais en garnison à Paris, mon sergent me pria de porter une lettre à une de ses parentes. Je me rendis à l'adresse indiquée, montai jusqu'au cinquième, et agitai le cordon de sonnette. Tout d'abord un chien aboya, puis ce fut une voix de femme, une grosse voix hargneuse qui interpella la servante. Comme on n'ouvrait toujours pas, je me mis à broder sur ce que je venais d'entendre. La grosse voix devait être celle de la parente en question. . . cette parente ! . . . quel piètre accueil
elle devait faire à mon pauvre sergent, lorsqu'il venait en permission, lui qui détestait tant les chiens et les vieilles femmes désagréables ! Cet appartement était un enfer ! Je plaignais mon camarade de tout cœur, mais on finit par entre-bâiller la porte, et je m'aperçus que je m'étais trompé d'étage. Voilà toute l'histoire.
» Comprenez-vous, Messieurs, où je veux arriver? Tout d'abord, pourquoi tâchiez-vous d'escompter l'avenir au lieu de vous occuper du moment présent? cela ne Vous servait de rien puisque vous ignoriez ce qui se passait réellement derrière la porte; et puis, au lieu de regarder votre conscience à chaque instant pour voir si elle faisait des progrès, pourquoi ne l'avez-vous pas laissée en paix, et ne vous êtesvous pas occupés d'autre chose ? Il y a tant de misère par le inonde ! Ne faut-il pas s'y intéresser? Croyez-vous que la joie de faire du bien à autrui n'aurait pas formé votre âme mille fois mieux que toutes ces auscultations? (vous savez, les docteurs qui vous écoutent la poitrine). Vous me rappelez, (sauf le respect que je vous dois), un de mes amis qui s'était blessé à la jambe, et se tâtait continuellement le pouls pour voir s'il avait encore la fièvre. Existe-t-il au monde une impression plus délicieuse que de mériter la reconnaissance d'un étranger ? on
ne le reverra plus, à peine a-t-il eu le temps de remercier, n'importe, c'est comme si le cœur se fondait de joie.
» Oui, j'ai parfaitement bien compris ce que vous vouliez dire, Messieurs; mais, plus j'y pense, plus je sens que vous n'avez pas le droit de vous plaindre. Vous possédez la fortune, la santé, la jeunesse, bref, de quoi consoler ceux qui souffrent... dans ces conditions on ne s'ennuie pas. Car, je le vois bien, c'est l'ennui qui est cause de tout; est-ce drôle, pourtant! s'ennuyer. . . ! lorsqu'il y a tant de choses que l'on ignore.
» Au régiment, j'ai servi quelques jours de brosseur à un homme du monde, soldat lui aussi. Je comptais m'instruire en causant avec lui ; j'aurais voulu savoir comment on fait les cuirassés, les canons, la manière dont fonctionnent les rouages du gouvernement, les cours de justice, le conseil d'Etat, les ministères, que sais-je encore! Tout cela, je croyais qu'il me l'apprendrait. . . eh bien ! il n'en savait pas le premier mot, et j'ai été obligé de chercher dans les bouquins. Est-ce malheureux, tout de même!... un homme du monde! Et il s'ennuyait, oh! il s'ennuyait... à perdre haleine! Ne croyez pas que je me permette de vous comparer à lui, oh! non, mais...
— ... Mais je vois clairement, interrompit
Renys, que vous venez de nous donner une fière leçon ! Allons, Bernier, ne nous appeliez plus Messieurs. Villaines se nomme Jean, moi, Jacques, je ne souffrirai plus que vous nous adressiez autrement. C'est votre amitié que nous voulons, François.
— Et ce n'est pas un mince cadeau que vous nous ferez, dit Villaines, pardon... que tu nous feras... »
D'abord le clown ne répondit pas, il regardait la mer dont les flots se crispaient sous les rayons de lune, puis il tendit les mains à ses deux nouveaux amis :
« Vous cherchez vos âmes prochaines; eh bien ! avec le caractère que je vous vois, je vous promets deux belles âmes d'honnêtes gens. »
Puis il ajouta en souriant :
« N'est-ce pas, Black? »
Et le chien regarda son maître d'un regard très tendre.