‹ La petite angoisseChapitre 3 sur 29 · JEUX D ENFANTS · texte numérisé non relu

JEUX D ENFANTS

Des cris, des chansons, des rires, de la gaieté d'enfants tôt grandis et que nul cauchemar ne hante, toute une atmosphère de joie un peu brutale, mais si franche qu'un sourire plisserait la bouche la plus grave. Des tables sont rangées, de petites mares de bière entourent les soucoupes des bocks, les étudiants pressés se bousculent, tendent leurs verres vides au garçon éperdu, qui se hâte, hors d'haleine, presque joyeux lui aussi, et haussant par-dessus les têtes une poignée de chopes à l'extrémité de son geste.

Cette joie amuse Villaines, il l'accueille malgré lui, elle correspond à certains besoins de sa

jeunesse. Une affectation de tenue l'empêche pourtant de la goûter pleinement, il réserve dès les premiers instants ses droits au dégoût probable. Si, plus tard, ce dégoût se présente, il pourra s'en repaître sans arrière-pensée. A cette heure la cohue lui plaît; mais, la sentant vraiment trop vulgaire, son amour-propre et sa délicatesse froissée l'engagent à se créer une excuse. Encore une fois il va s'ausculter, mais de nouveaux rires éclatent, et, au milieu du bruit, cette tentative d'analyse échoue.

Villaines ne connaît qu'un seul étudiant : Herbillon. Cette camaraderie, longtemps interrompue, date du collège; il le voit, discourant tout au fond de la salle dans un groupe d'amis ; il n'a point changé.

Charles Herbillon fut, de tout temps, gros, aimable et bavard; dès qu'une tunique de collégien lui ceignit les flancs, son embonpoint excita les rires; la fréquentation de divers mondes l'habitua à voiler ses paroles d'une urbanité quelque peu monotone et grise; mais le point dominant de son être fut toujours un impérieux besoin de parler. — Herbillon parlait comme un ruisseau coule, comme une fleur embaume, sans difficulté, sans effort, par nature; la parole était une manifestation essentielle et ininterrompue de sa personnalité; les batteries

étaient démasquées dès le réveil, et le feu ne cessait qu'avec les petits grognements spéciaux qui annoncent qu'un homme bien portant s'endort.

Villaines tâche d'atteindre son ami en enjambant des chaises et se faufilant entre les tables. Herbillon l'aperçoit et accourt. Il vient, les mains tendues, et c'est, pendant quelques instants, un flot de phrases d'accueil, vides de sens, mais sauvées par le sourire bienveillant et le geste large :

« Vilain garçon, depuis que tu es arrivé on ne t'a vu qu'une fois ! Je t'avais pourtant dit de venir au Cercle. Es-tu installé? Louis! deux bocks ! Voilà quatre ans que tu as quitté Marseille. Quatre ans! Songe un peu! Oh! les déménagements d'une ville à une autre, je sais, cela doit être atroce ! Enfin, tes peines tirent à leur fin. Et tes parents? En bonne santé? Allons, tant mieux! Si tu le permets, je vais te présenter à quelques camarades; pour moi, tu m'excuseras, je suis pris ce soir : chargé d'organiser ce punch offert aux jeunes... besogne ennuyeuse ! Tu ne connais personne, je suppose? »

Mais Villaines n'écoute plus, ses yeux sont fixés sur un jeune homme assis au piano, tout au fond de la salle, et qui joue en sourdine la

Berceuse de Grieg. C'est bien lui, son compagnon de la Corniche; voici qu'il se retourne et aperçoit Yillaines... un sourire rapide... il se remet à jouer, mais cette fois à jouer avec frénésie une désespérante et douloureuse clameur, où semblent d'abord passer des vacarmes de vagues et le sifflet des écumes giclantes, puis change, hésite, et sonne enfin en un cri de triomphe chanté à pleine voix.

Des protestations s'élèvent et piaulent : « Assez ! — Tais-toi Renys ! — Jacques, tu nous ennuies ! — Fermez le piano ! — Assez de musique ! — A la porte !

— Vraiment Renys est fou, dit Herbillon, qu'est-ce qui lui prend de chanter maintenant? Ah ! c'est un original, nous savons bien qu'il joue à merveille et qu'il a une jolie voix, mais c'est abusif... Figure-toi que l'autre jour il a voulu...

— Présente-moi, interrompit Villaines.

— A qui? à Renys? volontiers. »

Jacques Renys chassé du piano traversait la salle, railleur, plaisantant avec les uns, menaçant les autres d'un nouveau concert, mais voulant toujours ignorer la présence de Villaines. Celui-ci sentait une émotion s'élever en lui et s'emparer de ses joues. La voix d'Herbillon lui sembla brumeuse d'éloignement :

« Mon ami Jean de Villaines ; Jacques Renys, un de nos meilleurs...

— Tais-toi, Herbillon, ne fais pas l'article, mes qualités n'intéressent nullement ton ami; allons, va, je reste avec lui, on a besoin de toi pour le concert, va faire la cinquième roue au carrosse ! »

Et Herbillon partit.

« Ah! si je pensais vous retrouver ici! reprit le jeune homme. Est-ce drôle tout de même ! Venez dans le fond de la salle; près de l'estrade, toutes les chaises sont prises. Là-bas, il y a un divan. »

Ils s'assirent à l'écart, surveillant le tumulte qui grandissait de plus en plus. Tout d'abord ils se turent, Villaines cherchait vaguement des phrases qui ne fussent point trop banales, il était heureux de cette rencontre fortuite, et songeait qu'il lui faudrait mesurer ses paroles, afin de ne point gâter dès les premiers instants l'opinion que ce jeune homme pouvait avoir de lui. Villaines voulait se ménager un succès d'estime devant ce spectateur qu'il devinait intelligent. Il cherchait à ce visage les traits qui l'avaient frappé déjà, à peine entrevus dans la cabane. Le menton volontaire, la bouche très fine et mobile, s'offraient à son attention, comme les yeux, où semblaient se blottir des caresses.

Renys était amusé, mais point troublé. Il craignait un peu que Villaines ne commençât à causer en se réglant au diapason lyrique de leur première entrevue. Ayant un sens très vif de la mesure et de l'ordre, il eût été choqué de ce manque de goût. Lui aussi se plut à inspecter son compagnon avec curiosité. Il nota un certain débraillé dans le costume qui ne lui fut pas désagréable, car il semblait provenir plutôt d'un calcul que d'une négligence. Villaines semblait avoir les os trop longs ; sur cette invraisemblable maigreur des habits ajustés eussent été ridicules. Puis, la figure ne laissait pas d'être intéressante avec ces yeux fixes, franchement bleus, comme en faïence, avec ces joues creuses et cette mèche blonde et raide, toujours rebelle, et qui tombait par le front.

« Quelle tignasse ! » pensa Renys.

Et il se rejeta vers le fond du divan, à l'affût de la première phrase que Villaines dirait. Enfin ce dernier parla :

« Notre ami Herbillon vous a présenté comme un de nos meilleurs... la phrase fut interrompue ; était-ce une allusion à votre talent musical?

— Oh ! ils me considèrent tous comme un phénix parce que je joue assez mal du piano... »

Il y eut un silence qui se prolongea, mais ne fut point trop pénible à cause du bruit dont la salle vibrait. Ils en prirent leur parti, n'essayèrent pas de trouver un sujet de conversation, et, tous deux soufflèrent la fumée de leurs cigarettes, Renys d'un air détaché, Villaines avec une attention soutenue, comme s'il remplissait un devoir.

« Nous avons eu raison de ne point nous demander nos noms, dit Villaines tout à coup, il semble que nous voulions réunir toute la beauté en cette soirée sur la Corniche, reportant les banalités coutumières et forcées à cette autre soirée que nous vivons maintenant.

— Allons, bon ! nous y voilà, pensa Renys.

« Oui, oui, répondit-il d'un ton léger, mais n'éveillons pas ces souvenirs, le milieu ne le permet guère; je vous ai joué mon air de triomphe, dès que je vous ai vu, (vous n'étiez ici que depuis quelques instants, n'est-ce pas?) hasarder de la musique, quelle qu'elle soit en un tel lieu était déjà presque du sacrilège; j'ai osé une profanation pour vous dire le plaisir très certain, en vérité, que j'éprouvais à vous revoir, vous auriez tort de vous plaindre. »

Villaines crut devoir plisser sa lèvre supérieure en réponse à cette phrase ; la conversation tomba de nouveau, et, comme Renys se

refusait décidément à la soutenir, au mouvement de physionomie, Villaines ajouta quelques mots :

« J'allais vous demander quel était ce chant de triomphe? Je l'ai entendu l'autre soir avant que vous fussiez entré dans la cahute du douanier; il sonnait déjà sur la Corniche, perçant le bruit des flots, et courant en échos sur les roches sonores. Il me semble que cette clameur vous reste attachée comme un trait de caractère.

— Etes-vous bien sûr, mon cher camarade, dit Renys, que vous n'exagérez pas votre impression? ne brodez-vous pas quelque peu? Ma voix percait-elle vraiment le tumulte des vagues? bondissait-elle en réponses légères de pierre en pierre? Quoi qu'il en soit, mon cri a en effet une signification, voici d'ailleurs ce qu'il indique :

« Quand le héros a connu l'amour, qu'il a tué celui qui lui barrait la route au nom des lois et des serments, il emporte celle qu'il aime entre ses bras, vers d'irréels nuages. Il monte, et sa confiance dans l'horizon s'exprime, (ah! Dieu! avec quel enthousiasme, quelle frénésie !) par le chant que vous connaissez. Alors pointent, au travers des nuées, les premiers rayons du soleil d'amour.

« Gela prouve que ceux qui suivent leur destinée vont droit aux voluptés suprêmes.

— Mais où trouverai-je?... et qu'est-ce?

— Demandez à un éditeur de musique ! » Villaines ne savait plus du tout à quoi s'en

tenir; le ton de Renys était d'une inconséquence qui désarmait : enthousiaste, puis railleur, ou bien indifférent, il semblait être voulu par jeu, et la voix grave, d'un timbre sourd, avait parfois des éclats imprévus, où l'on eût dit que tintait une fêlure.

Villaines fit une dernière tentative pour renouer les rapports :

« Mes craintes et mes angoisses ont dû vous paraître bien pauvres, à vous qui pouvez chanter et croire de telles choses?

— Je n'en sais rien, dit Renys, et qui vous affirme qu'elles s'appliquent à moi? Mais encore une fois, laissons, laissons tout cela, jouissez du moment présent, jouissez si vous l'osez de cette gaîté qui tombe sur nous comme des solives. Nous sommes destinés à nous revoir; si vous faites vos études de droit, nous nous rencontrerons presque chaque jour ici même, et peut-être pourrons-nous, un soir, reprendre notre conversation, un beau soir de lune aux clartés magiques où les vagues dorloteront leurs frissons de lumière... C'est très bien, vous savez, ce bout de phrase. »

Villaines haussa les épaules, et se remit en

observation. De temps en temps Renys disait quelques mots brefs, puis se taisait. L'heure du concert était proche, et, de plus en plus anxieux, Herbillon se hâtait, haletant, remplissant l'air de gestes inutiles et d'interjections.

Il semblait à Villaines que cette assemblée de jeunes gens était offerte à ses analyses. Il trouverait là toute une moisson prête à être fauchée, moisson de notes, d'appréciations, de remarques; il en déduirait l'âme générale, l'état d'esprit, et saurait, d'après ces données, comment agir avec ses camarades. En effet, tous les types possibles d'étudiants étaient représentés. A une table de jeu, trois anciens essayaient vainement de finir une partie d'échecs, plus loin se groupaient, compacts, les nouveaux, bacheliers frais revenus de leurs vacances, et qui criaient beaucoup, pour cacher l'âme de potache qui sommeillait en eux ; quatre mois de liberté n'avaient pu la chasser.

Ces figures se classèrent; Villaines voulut sonder les intelligences, son analyse ne sut dépasser l'examen des traits. Il remarqua une charmante figure, aux yeux fins, au menton en galoche: Qui était-ce?

« Luttier, un de mes amis, dit Renys, vous le connaîtrez avant peu, il est intéressant et s'appelle Antoine. »

D'autres masques se présentèrent et Luttier fut oublié. Bientôt l'attention de Yillaines se reporta sur ses propres observations : des signes, des allures de raisonnement, des essais de pensée; il en conçut tout l'artificiel. Le peu de philosophie qu'il avait fait le réduisait donc à l'état de mécanisme ? Il croyait s'être libéré de l'esprit du collège et voici que s'en révélait encore l'empreinte. On semblait avoir trop pensé à des choses diverses pour les étudier de près : la psychologie était un résumé de formules ; la logique, des chiffres; la morale, des phrases; la métaphysique, des mots. De tout ce fatras, il se servait en mauvais analyste. Visuels, auditifs, ces clichés le hantaient, il les imprimait sur des visages d'après des données insignifiantes, et Villaines, lassé, se perdit en un tourbillon de pensées où flottaient, épars, tous les échecs de sentiment, toutes les émotions fausses de sa vie intérieure.

« Ah ! voir un ensemble et non des détails, de puérils, risibles détails, voir profondément, voir de mes yeux ! m'abîmer dans la nature souveraine, m'éprendre du ruisseau qui passe, vibrer au souffle qui passe, frémir au nuage qui passe, et passer moi-même, glorieux dans les champs en fleurs ! »

Villaines est très sincèrement lyrique, l'en-

thousiasme verbal est pour lui un dérivatif nécessaire. Si un étranger accueille mal son exubérance parfois indiscrète, ou s'il se heurte à quelque analyse trop difficile, chaque fois qu'il vient de subir une défaite intellectuelle, Villaines s'abandonne au lyrisme. Il y met d'ordinaire les idées qu'il exprimerait mal en un langage plus rassis, et supplée ainsi à la clarté de l'expression par la chaleur du débit et de la mimique. Les Forces, la Vie, le Rhythme, la Nature, tous les mots au vaste giron peuplent alors ses discours et donnent de l'envergure à des pensées médiocres.

Voici que Renys fait quelque remarque futile. Ces paroles meurtrissent le fileur de rêves :

« Nos pensées n'étaient guère parallèles, dit-il à Renys, excusez-moi, j'étais ailleurs.

— Je m'en doutais bien. Mais croyez-vous donc que ce soit ici le lieu de rêver, de songer à toutes les belles choses que le soir inspire et qui sont d'ailleurs creuses comme des outres vides? Je sentais venir vos pensées, elles s'annonçaient par des signes : vos lèvres se serraient, deux veines se gonflaient à votre front, puis j'ai vu votre tète se renverser un peu et vos yeux se noyer. En un mot, vous vous trouviez dans cet état spécial où l'on se sent devenir très étonnant... et vous n'aimez pas être brus-

quement rappelé à la terre. Je comprends cela. En somme, toutes les belles phrases évoquées par la lune, la mer, les forêts et les étoiles ne valent que par la façon dont les adjectifs et les adverbes y sont placés. Elles peuvent se bâtir entre les quatre murs d'une chambre, devant une fenêtre où des tringles supportent des rideaux en étamine, mais en ce moment elles ne sont pas de mise.

« Il y a ici de la joie; goûtez-la. Vous pouvez descendre jusqu'à elle sans crainte de vous salir, car elle ne mène à rien; c'est l'avantage des choses inutiles. Les soirées d'enthousiasme ont parfois des fins plus basses. »

Villaines hocha la tête, il songeait à la femme qu'il avait trouvée en revenant de la Corniche. En réponse aux conseils de Renys, il recourut au rire.

De nouveau leur attention fut rappelée au spectacle de la salle. Juché sur l'estrade, un étudiant déclamait une série de sonnets orduriers. Villaines s'amusa de son maintien. Les bras ballants, le regard perdu, il se balançait d'un pied sur l'autre avec une régularité de pendule. Quand ce fut fini, il y eut trois salves approbatrices.

Herbillon s'approcha :

« Jacques, on t'attend, on te réclame, viens

nous dire ou nous jouer quelque chose, allons, du courage ! »

Renys se défendit :

« Ce n'est pas le courage qui me manque, mais, ce soir, vous avez des éléments plus précieux. Tiens, demande à ton ami Villaines, il nous donnera de l'inédit. »

Villaines fut entraîné vers l'estrade au milieu des clameurs d'encouragement ; son embarras était grand, augmenté encore par la brusquerie de l'attaque et la délation de Renys ; mais une idée lui vint, il se recueillit un moment, puis:

« Messieurs, dit-il, je n'ai pas encore eu le temps de me créer un répertoire, vous me prenez au dépourvu ; je vais en tout cas vous chanter une chanson des compagnons du Tour de France, une mélopée de trimard... si quelqu'un veut m'accompagner?... »

Un étudiant s'offrit. Villaines monta sur l'estrade. Soudain sa figure changea, il se mit, non à chanter, mais à déclamer, avec des silences et des éclats de voix imprévus. Son masque glabre aux yeux bleus évoqua une émotion violente. D'un geste rapide , il ébouriffa ses cheveux drus et jaunes. Les mains enfoncées dans les poches de son veston, il eut l'air d'avoir connu la fatigue des routes où la chaleur danse, le désespoir devant les horizons déce-

vants. Le corps un peu penché, le regard fixé devant lui, il se berça de drame, et le rhythme fruste et rude sonna en un glas inquiétant :

Sur la route de Valence, de Valence à Dijon,

Y a une maison.

Tous ceuss qui y sont entrés

Y sont morts. . . assassinés.

« Bonjour darne l'Hôtesse, Gomment vous portez-vous ?

— Allons prenez place, asseyez-vous, Et vous mangerez la soupe avec nous ! » Pendant qu'elle trempait la soupe,

La servante pleurait :

« Holà ! belle servante ! Pourquoi pleurer ?

Si mon cœur vous agrée

Il est à vous !

— Vous dites que je pleure ! Y a ben de quoi, Allez dedans la chambrée, vous y verrez Des hommes et des femmes... assassinés !

— Ah ! Graud Dieu ! comment faire Pour passer cette nuit ?

— Vous mettrez un cadavre dedans le lit Et vous vous mettiez en sa place, Dessous le lit. »

Et quand arriva l'heure.

L'heure de minuit,

L'Hôte entra dans la chambre,

Prit un couteau,

Et en frappa trois fois le corps

Mort.

« Allons belle servante tu m'as sauvé la vie;

Quittons cette auberge dès cette nuit,

Et nous irons vivre ensemble dedans Paris ! »

Très adroitement, Villaines reprend sa physionomie normale, et saute de l'estrade avec un charmant air effarouché, comme s'il voulait se dérober aux applaudissements qui d'ailleurs ne lui manquent pas et deviennent bientôt frénétiques.

« Je crois que l'impression est faite » , songe-t-il.

... Mais aussi une impression est faite au cœur de Villaines. Lui qui s'analyse à outrance n'a pas remarqué le mouvement de joie qu'il eut en écoutant les bravos. Tous ces battements de mains le grisent un peu. Oublié le dégoût qu'il croyait ressentir, oublié son désir de beauté ! Villaines n'est absorbé que par l'unique souci de savoir s'il a plu à ses camarades.

Renys lui a gardé sa place au fond de la salle.

« Vous l'avez dite avec ferveur votre chanson ; où donc avez-vous pu dénicher cela?

— C'est un maçon qui me l'a chantée, il faisait son tour de France ; pour un ouvrier, il avait de la littérature. Tous les trimards con-

naissent ces mélopées ; elle sont très anciennes et se transmettent par tradition orale. Je n'ai pas pu la chanter n'ayant pas de voix, mais vous avez pu juger de l'air. . . A ce propos qui donc m'a accompagné?

— Mon ami Helvin, répondit Renys. Vous avez été trop content de votre succès pour le remercier. »

Villaines rougit et alla réparer son oubli.

Quand il revint s'asseoir, le concert avait déjà repris; un étudiant jouait du violon, assez juste par instants. — Villaines s'enquit de l'effet produit par sa chanson.

« J'ai dû bien ennuyer les camarades ! »

Renys sourit trouvant l'insistance puérile.

« Tout au contraire, ils ont trouvé cela original. Vous les avez étonnés, ce qui n'est jamais blâmable. Ils ont coutume d'entendre des chants moins intéressants, et le folklore n'a jamais fourni ses trésors à nos soirées. N'allez pas croire, d'ailleurs, à la possibilité de régénérer ces réunions, ce serait peine perdue. Votre arrivée a été un pur accident ; en général l'esprit qui règne ici les derniers samedis du mois relève directement de l'assistance publique; inutile de rien y changer.

— Je n'ai nulle envie de me poser en apôtre, dit Villaines, mais je préférerais que l'on nous

offrit des choses vraiment drôles. La plupart des chansons et des monologues sont de l'ordure, et, lorsqu'on joue du violon, personne n'écoute, jugez-en ! Vos réunions ont toujours le même programme ?

— Il est immuable. Vous avez entendu le commencement; jusqu'à minuit, le défilé sur l'estrade continuera. Vidal tâchera de nous récréer, en nous récitant un conte en vers pour la vingtième fois : la première fois ce n'était pas drôle ; la vingtième, il y a des chances pour que ça le soit; enfin, vers onze heures, après des intermèdes variés, on jouera une comédie où il est parlé d'adultère, je crois, et de lieux d'aisance. Entre temps, notre ténor attitré nous chantera quelque chose dans le genre de Salut, demeure chaste et pure! Luttier exécutera sa tyrolienne avec le brio et le faux qui lui sont personnels, et moi-même, en temps ordinaire, et lorsque je me sens dispos, je donne des effets inattendus et pénibles aux oreilles justes, en jouant la danse macabre sur un piano que l'accordeur n'a jamais connu.

— Et puis?

— Et puis!... vous êtes exigeant... et puis on recommencera, jusqu'à satiété. Ici, nous prenons notre revanche de la réserve imposée par nos familles. On s'est tenu pendant quelque temps

dans une moyenne de convenance et cette contrainte nous pèse. La bêtise spéciale à cet endroit est une des manifestations de notre jeunesse; que votre délicatesse ne s'en choque pas outre mesure, mon cher camarade; considérez-nous comme des âmes simples et naïves. Si notre gaieté se pare de haillons défraîchis, vous lui pardonnerez à cause de sa franchise et de la belle santé dont elle jouit. Toutefois je puis vous affirmer que nous ne sommes pas toujours aussi grossiers. Certains soirs, nous avons agité les plus graves problèmes de l'économie politique, et il me souvient d'une aprèsmidi où, pendant une partie de billard, je parlai de façon très profonde sur l'immortalité de l'âme.

— Renys, vous vous payez ma tête, dit Villaines, mais je l'avoue volontiers, ces garçons me plaisent, ils ont des faces réjouies et paraissent foncièrement bons.

— Vous arrivez maintenant à accepter cette joie, vous suivez mon conseil, voyez donc où mène le succès ! Pourtant, je retiens votre dernier mot, il est fort juste. Nous sommes bons... ne pouvant encore être méchants avec art. Il n'y a guère de rivalités ici, ni de haines. S'il naît une querelle, elle se vide rapidement sans laisser de trace. Les rapports ne sont pas changés. Oui, notre bonté provient, je crois, d'une

indigence de sentiments définis, nous sommes pauvres en passions organisées. Il manque une couleur à notre être , nous n'avons qu'une teinte générale de caractère. Helvin est nerveux et impressionnable ; Luttier, brillant et charmeur, malgré sa nervosité bégayante ; tout cela reste dans le vague. Cette teinte se nuance suivant notre tempérament physique, nos aptitudes, nos désirs, mais elle reste à peu près uniforme. Ceux qui se sont dressés, nous quittent, prennent une carrière, s'en vont : ce sont des hommes. Ceux qui restent (quelques vieux étudiants) étirent leurs rêves de la pipe au whist; nous les méprisons, au lieu de les plaindre. Nous comprenons la nécessité de vivre à tout prix, l'humanité bouillonne en nous comme une source vive, nous serons peut-être des hommes, eux sont déjà des ratés. Ah ! certes, ce n'est pas frère il faut mourir! que nous devons nous répéter les uns aux autres, mais bien frère il faut vivre!... Et vous, ne venez pas me dire que je manque de sérieux! »

Parlant à tout autre interlocuteur, Villaines se fut volontiers arrêté à cette idée qu'il lui aurait plu de discuter, mais Renys avait adopté un ton de plaisanterie tellement agaçant dans sa nonchalance affectée, qu'il aima mieux couper court :

« Plus simplement nous sommes bons parce que nous sommes jeunes. »

Renys esquissa un salut :

« Tout mon petit discours se réduit à cette proposition que vous émettez avec un merveilleux à propos. Il était d'ailleurs inutile de l'exprimer, vous la découvrirez tout seul, car, déjà, vous me semblez merveilleusement adapté au milieu. »

Négligeant la pointe, Villaines reprit :

« Ce que vous avez dit est peut-être fort juste, mais c'est nous obliger à être ternes par nécessité ; comment font ceux, vraiment origi? naux, qui arrivent avec des convictions?

— Ceux qui arrivent drapés de convictions, nimbés de maximes, gemmés de principes (Dieu ! que je parle bien ce soir!) — eh bien! — ils les laissent de côté ou restent eux-mêmes à l'écart. On entre ici d'ordinaire en sortant du lycée. A la porte il faut accrocher, avec sa tunique de collégien, l'élévation de ses sentiments. Si vous avez des idées arrêtées, laissez tout cela, laissez. Nous sommes en ce lieu pour détruire notre jeunesse par l'usure, or les galets roulés se ressemblent tous plus ou moins. Pour l'instant, nous nous préparons à la vie le plus gaîment possible, un peu comme un condamné va aux galères en chantant. Ne venons pas avec un

plan tout fait. Lucien de Rubempré n'est plus de mode, contentons-nous de chercher une cuirasse à notre taille.

— Parmi les plaisanteries, je voudrais démêler vos pensées, Renys, mais elles heurtent mes plus chères croyances. L'autre soir vous parliez autrement.

— Vous m'en direz tant! peut-on jamais raisonner juste lorsqu'on est ému par un beau spectacle? »

Villaines reprit :

« Faut-il donc que toute beauté échappe à notre adolescence ? Les rêves des vingt ans, où sont-ils? Le mot vous fait rire ? La chose existe cependant ! Vous me croyez rempli d'illusions? Soit. Pourquoi mêles enlever? Pourquoi commencer à souffrir si tôt? Rentré dans cette ville où je suis né, rien ne m'a souri. J'ai attendu, croyant que la vie quotidienne me consolerait par sa douceur, et vous vous plaisez à voiler toutes choses d'ennui. La lutte, je l'accepte, mais la veux héroïque; vous me la dites grise, je l'abandonne.

Quand je suis arrivé ici, j'ai été choqué par cette joie brutale; vous l'avez bien vu; je l'ai acceptée pourtant...

— Oh ! les applaudissements font oublier tant de choses ! interrompit Renys.

— ... Maintenant vous me dites qu'elle n'est qu'une illusion, que sous ces masques hauts en couleur se trouvent de terreuses et lamentables figures. Toute vulgaire que soit cette veillée de fête, j'ai voulu être un des facteurs de sa gaîté, et cette gaîté serait fausse!

— Allons, allons, dit Renys, vous voilà parti en guerre contre les moulins ! Ne faites donc pas de tragédie factice, prenez la vie comme elle vient.

— Ah! Renys, vos paroles sont pleines de correspondances. Ce que vous me dites, combien de fois me le suis-je répété! mais, à présentée m'insurge contre ces paroles, car vous ôtez ainsi toute gloire à notre jeunesse, et faites de ce lieu une manufacture !

— C'est ce qu'elle est en effet, dit Renys en riant, une usine très enfumée. On y crie beaucoup pour s'y faire entendre, l'air y est épais, on ne s'y voit guère les uns les autres. Il est des moments où notre adolescence devient irrespirable. De tout cela, peu de nos camarades s'aperçoivent. Une seule chose nous sauve de la tristesse, et c'est l'illusion. Ah ! celle-là est vraiment sublime ! C'est par elle qu'on ne se rend pas compte du travail auquel on est astreint, par elle qu'on ne sent presque plus le fouet de l'inquiétude, par elle qu'on est

à peu près heureux! Voyez, je vous la rends, l'illusion ! Je l'aime et la désire autant que vous. Au lieu de peupler les coins des rues et les fontaines de célébrités locales, on devrait élever au milieu des villes une statue toute d'or au bienveillant Mensonge !

« Et maintenant, allez, on vous demande pour une seconde audition ; surtout ne vous faites pas trop prier ! »

Herbillon s'avançait, il supplia qu'on lui vint en aide, personne ne voulait plus s'exhiber sur l'estrade, alors Yillaines le suivit immédiatement.

Sans hésitation, il se mit à débiter un monologue assez gai. Il sut imiter l'accent d'un Anglais qui se trompe d'étage, l'effroi d'une vierge à qui l'on manque de respect. Le succès fut très grand. Yillaines continua ; il raconta des anecdotes, fit des mots d'esprit, tint l'assistance en haleine; et termina par le Saut du Tremplin, de Banville, pour, disait-il, finir en beauté. Les yeux fous, les cheveux en coup de vent, il clamait au galop des strophes, la tète renversée en extase, les bras au ciel!

Renys s'était réfugié sur le balcon. Sa chaise accotée sur les pieds de derrière, il fumait tranquillement, les talons engagés dans une

grecque de la fonte. En se penchant un peu, il voit Villaines gesticuler sur l'estrade en face des étudiants, qui, la poitrine cassée à force de rire, se tapent les cuisses pour marquer leur joie. Quoi ! ce pitre qui amuse ses camarades, change de voix, d'allures , de sentiments , serait le même que la vie perçait de mille glaives ? Renys se froisse de cette diversité, son esprit ordonné ne peut admettre des métamorphoses aussi promptes. Pas un instant, il ne songe à se demander si sa propre conduite est le reflet d'une logique sûre ; le dégoût lui monte à la gorge, le dégoût et un peu d'envie de ne pouvoir être comédien, tragédien, clown et porte-lyre à volonté.

Villaines le rejoint et s'assied près de lui. Par la fenêtre ouverte, les bruits de la salle viennent, très précis, et de l'autre côté, vers la ville, la nuit, la nuit sereine, agite ses voiles. Ce sont de tièdes soupirs ouatés de silence, ils passent en caresses sur le front et les cheveux des jeunes gens; les étoiles naissent dans le ciel où peu à peu des nuages se fondent, et, là-bas, sur les eaux du port, une planète inscrit un sillage.

Villaines se tait. Bientôt il oublie les applaudissements et les rires ; le voici redevenu grave, repris par l'énigme du ciel noir. Sa nature,

toujours dominée par la dernière impression ressentie, est émue du mystère qui pare tout ciel nocturne :

« Voyez, Renys, voyez la nuit! Elle est venue, drapée dans les soies éclatantes du couchant qu'elle a prises pour les abandonner à l'horizon; le long de la mer, elle a traîné son écharpe verte qui semblait un fleuve bordé de rochers roses ; aux montagnes, elle a fait le don violet de sa robe; par la ville, elle a secoué la poudre d'or de ses cheveux ; puis elle s'est glissée entre les vaisseaux à l'ancre, et maintenant elle vient à nous. Cette brise qui halète par instants, ces tièdes soupirs, ce sont ses derniers voiles, tellement diaphanes qu'ils en sont incolores... plus une lueur au loin... le ciel est tout noir... la nuit est nue, Renys, elle se donne à nos désirs.

— Yillaines, vous êtes un étonnant comédien ; je serais incapable de vous suivre ce soir. Dans la cabane, sur la Corniche, nous avions chacun une attitude; c'était très bien, nous savions à quoi nous en tenir. Moi, j'étais plein de vigueur et de confiance; vous, vous sembliez fort ennuyé. Vous souffriez de n'avoir pas retrouvé vos impressions d'enfance aussi vivaces que vous l'espériez, vous vous êtes plaint d'un sentiment de vide, et m'avez servi quelques idées générales plutôt pessimistes, que sais-je

encore!... en un mot, vous étiez très indécis et découragé. Eh bien, voyez comme les aspects changent! Vous avez fait la conquête de tous nos camarades par une série de singeries, fort habiles ma foi, et cela en une demi-heure, sans difficulté, avec une suprême aisance. Je ne vous le reproche pas, et vous félicite même pour vos qualités d'assimilation. Mais comment pouvezvous, après avoir fait la parade, venir me dire des choses lyriques ? car vous étiez lyrique, mon cher, n'en doutez pas un seul instant.

— Mais, le reproche?...

— Le reproche, dit Renys, oh! simplement de n'être pas sincère et de me décevoir. J'avoue être déçu par un plaisant masque; mais là, entre nous, et sans phrases, vos enthousiasmes, joies, colères et désespoirs sont-ils bien vécus? Vous m'intéressez beaucoup, mais je n'éprouverais pour vous aucune sympathie, si je savais que toutes les manifestations de votre moi n'étaient que des scènes de vaudeville. Voyons, Villaines, je suis un homme de bonne volonté; je vous rencontre aujourd'hui pour la seconde fois, et me sens tout prêt à être votre ami. Aidez-moi un peu... »

Renys faisait cette offre d'amitié de tout cœur, mais ses mouvements brefs, sa parole claire et mesurée s'accordaient mal avec ses

pensées les plus émues. La sécheresse du ton mit Villaines en défiance, il se sentait agacé, et fit descendre sa bague d'un mouvement subit de la main :

« Vous aider... mais »

Herbillon, très excité, vint parler à Villaines. On partait tous en bande... le concert serait interrompu... suspendre un chat à la sonnette du recteur... ce serait si drôle! Tout le monde y allait. Renys viendrait sûrement. Non ? Tant pis ! En tout cas Villaines devait les accompagner. On finirait par une visite aux bas quartiers du port, et, clignant de l'œil, Herbillon fit un geste obscène.

Villaines se leva :

« Au revoir, Renys, je les suis. Je vais m'initier au troublant plaisir de suspendre un chat à une sonnette. Je vous reverrai demain.

— Ah ! c'est complet ! songea Renys. Quel imbécile ! Moi qui lui parlais sérieusement.

Il serra la main de Villaines.

« A demain ? oui, peut-être, au revoir, amusez-vous bien. »

Puis à voix basse :

« Ah quelle farce ! il les domine par sa bêtise, mais, là-bas, sur la Corniche, c'est un autre être que j'ai vu. Celui-ci n'est qu'un négligeable paillasse bon à recevoir des coups

de pied. Suis-je assez bête de m'être laissé prendre ! »

En descendant l'escalier, Villaines songeait que, de toutes les réponses à faire, il avait, en s'en allant, choisi la plus mauvaise. Si Renys avait parlé sérieusement, il se froisserait avec raison, et s'il plaisantait, la fuite n'était pas un moyen de riposte.

« Enfin, je réparerai cela, pour le moment amusons-nous ! »

Page 1