‹ La petite angoisseChapitre 21 sur 29 · SUITE DE L EPISODE · texte numérisé non relu

SUITE DE L EPISODE

Il semble que c'est un jet, une courbe balancée, une phrase en action dont les vocables seraient des gestes; et le trapèze, continuant sa course, emporte brusquement le clown vers le plafond de poutres, l'y laisse, le reprend, sans qu'on puisse voir sur quel support cette chauve-souris humaine a posé son vol.

De l'une à l'autre face du hangar la danse aérienne se prolonge, et pas un mouvement brusque, pas un effort ne révèle, dans cette invraisemblable acrobatie, qu'il y ait là danger, travail ou peine... Ce n'est que le jeu d'un oiseau confiant en ses ailes, et qui se livre à ses fantaisies.

Un essor facile porte le clown vers son perchoir fixé à la muraille ; là, il reste pensif, et, le menton dans la main, se repose un instant, immobile. Soudain, il plonge vers la mince barre de bois qui doit l'aider à fuir vers cette autre muraille, et ce n'est plus maintenant un vol, mais la gymnastique d'un singe fou qui s'accroche ridiculement, grimace, s'agite, culbute, sursaute, se roule, jaillit, se tord, se tend, tombe soudain à terre, et, saisissant une corde, grimpe de nouveau vers le plafond, où, accroché par une patte, nonchalamment, il se balance.

« Cela vous plaît-il, mes amis ? »

Le clown blond vient de sauter dans le filet tendu, puis à terre.

« C'est invraisemblable ! c'est insensé ! » crie Villaines.

Renys s'essuie le front où perle de la sueur.

« Regarde, j'ai plus chaud que toi, murmure-til. Un de ces jours, tu te casseras la jambe !

— Ah! bah! on n'y pense guère, dit le clown, en lavant ses mains luisantes de collophane. D'ailleurs, cela me froisserait beaucoup de tomber à faux, ce serait une preuve de maladresse. Dis-moi, Jacques, sois donc assez bon pour me donner mon manteau; tu es assis dessus; j'ai très chaud, et suis obligé de prendre des précautions.

— Tu sais, dit Villaines, en l'aidant à passer les manches, il ne faut pas nous en vouloir si nous restons muets, mais... mais... eh bien! c'est très fort ce que tu as inventé là !

— Oui, dit Renys, je n'ai jamais eu cette impression de grâce et de vigueur, de danse aérienne... si, pourtant, une fois, à la lecture d'un roman.

— Justement, je voulais vous en parler, dit le clown, en sortant un livre d'une armoire. C'est bien ceci, n'est-ce pas : Les frères Zemganno ? mon livre de chevet. »

Il tourna quelques pages et sourit :

« Ce pauvre Nello ! Tout de même, Giani aurait dû faire attention au tonneau. On doit être très méticuleux touchant les accessoires avant de se risquer. Il est d'ailleurs magnifique leur tour! Ah! quelles jambes ils devaient avoir, ces gaillards ! »

Dès que le clown se fut un peu reposé, il s'habilla. Maintenant, sa fièvre calmée, il écoutait avec grand soin les avis des deux jeunes gens, une ride entre les yeux lorsqu'ils lui proposaient un détail nouveau, quelque inédite fleur d'acrobatie, la figure ensoleillée lorsqu'ils vantaient ses trouvailles. Parfois il hasardait bien une objection, redressait une hérésie : ce coup de rein était impossible, ce saut trop vertical ;

mais Renys et Villaines semblaient considérer le clown comme un être pourvu d'ailes, avec qui les lois de la pesanteur n'avaient rien à voir.

Ils goûtaient puissamment la conversation de cet acrobate nécessiteux, les deux adolescents polis, riches et répandus; plus d'une fois l'accent de Bernier leur fit envie parce qu'il était sans recherche et* sincère. Ah! qu'ils se sentaient loin des analyses sans fin où ils se complaisaient, comme de la sentimentalité de leurs maîtresses fastidieuses. Ils discutaient avec fièvre, assis en rond : Quel était l'avenir du clown? ses projets? ses chances de réussite? et Black, le bon chien frisé, venait leur lécher les mains à tour de rôle, puis faisait le beau, pour avoir du sucre.

Un moment, le clown s'oublia jusqu'à ne plus tutoyer ses amis ; il se reprit :

« Voyez-vous, il faut me pardonner; je ne me sens vraiment votre égal que sur mes trapèzes. »

Cela les charma qu'il eût une si délicate perception des nuances. Ils l'en aimèrent davantage.

Tout à coup Villaines s'écria :

« Comment n'y ai-je pensé que maintenant ! Bernier, une bonne nouvelle ! durant mon der-

nier séjour à Paris, j'ai fait la connaissance du directeur des Folies-Drouot; mon père a même eu l'occasion de lui rendre quelques services ; crois-tu qu'une lettre d'introduction pourrait te servir? En tout cas, je serais étonné qu'il ne se montrât pas fort aimable. »

Les jeunes gens virent alors ce qu'était une vraie joie. Bernier ne trouvait plus de paroles pour leur dire sa reconnaissance; il devint fort rouge, chercha une éloquence qui exprimât sa pensée, et ne sut la découvrir ; alors il finit par balbutier, en serrant les mains de Villaines :

« Ah ! mes amis ! ah ! mes amis ! »

Cela valait un beau discours.

Renys, qui avait très chaud, se hâta d'interrompre ces exclamations, et, tandis que Jean frottait ses doigts meurtris par l'étreinte du clown, prononça d'un ton posé :

« Maintenant, mon cher Bernier, parlons sérieusement. Je suis très heureux que Villaines puisse t'aider ainsi, encore faut-il profiter de l'occasion. Nous sommes à la fin d'août... crois-tu qu'il te soit possible, en deux mois, de perfectionner ton tour jusque dans ses détails ? Oui ? En ce cas, voici : tu te plaignais que tes trapèzes fussent mauvais et ton tremplin sans ressort, eh bien ! fais venir des appareils neufs de Paris... combien cela peut-il coûter, ces

machines-là? deux ou trois cents francs? bon, nous nous chargeons de la dépense, n'est-ce pas, Jean?... Dès que tu les auras reçus, mets-toi au travail, et, les derniers jours d'octobre, prends le train, et présente-toi, avec la lettre de Villaines, chez le directeur des Folies-Drouot. Estce entendu ?

— Allons nous promener, voulez-vous ? dit le clown en se levant, mais surtout n'espérez pas que je vous remercie, au moins de quelque temps... ça ne sortirait pas ! »

Villaines ouvrit la porte du hangar.

Plein soleil. Dans l'impasse, une enfant blonde sautait à la corde ; des poules caquetaient en becquetant sur le gravier d'invisibles choses; plus loin, sur la place, trois gamins jouaient à cache-cache en faisant de grands cris, ils étaient tiâlés, et, guenilles au vent, couraient pieds nus; un pêcheur descendit vers le quai, portant un panier rempli de poissons ; une jeune femme le suivait d'un pas balancé, un mouchoir rouge noué dans les cheveux ; des voiles blanches et rousses palpitaient sur l'eau du port ; tout semblait baigné d'une lumière mobile.

Aux trois amis la vie parut indulgente et douce. Ils se sentaient si légers, si joyeux, que leur conversation ne put se fixer ; elle volait de détail en détail, et parfois le clown poussait un

gros soupir paisible, comme en ont les enfants qui rêvent. Ils s'assirent devant l'auberge, sous le grand olivier, et la servante leur apporta des boissons. Ils restèrent ainsi, écoutant la brise aux feuilles et les voix d'enfants et le grésillement continu des cigales.

Bernier murmura :

« Ah ! cela est beau, cela fait aimer de vivre, cela rend meilleur ! »

Jacques et Jean lui sourirent en réponse.

Soudain, il y eut de l'émoi parmi les pêcheurs du quai ; les gamins, qui dansaient une ronde avec la petite fille, suspendirent leurs jeux, mais redoublèrent de cris. Un yacht glissait sur la baie de Saint-Nère, et vraiment, à le voir si majestueux, l'image s'imposait d'un grand cygne. Des matelots s'agitèrent ; bientôt, après quelques manœuvres, on put accoster. Par l'escalier du bord, deux hommes descendirent, puis trois femmes, qui, dès qu'elles eurent touché terre, ouvrirent leurs ombrelles blanches. Cela fit un groupe d'une si délicieuse fraîcheur que le clown s'écria, la voix charmée :

« Oh ! qu'elles sont jolies ! »

De près, ce fut autre chose. Elles étaient blondes, mais par artifice ; l'une avait un nez de poudre, l'autre des yeux noircis, et la dernière, plus maigre que ses compagnes, le teint

décomposé. Leurs cavaliers se distinguaient par des coiffures nautiques et pittoresques, aussi, par des souliers d'un beau jaune. Tous avaient l'air de fort méchante humeur. Ils s'assirent près des jeunes gens, et appelèrent la servante d'une voix de querelle.

« Que peut-on boire dans cette sale auberge ? dit le nez de poudre. Avez-vous des lemonsquash ?»

La fille les regarda sans comprendre, en tirant les bords de son tablier.

« Elle ignore le lemon-squash ! gémit celle aux yeux soulignés. Quel pays de sauvages ! »

Très affaissés, les trois hommes s'absorbaient dans la contemplation de leurs ongles ou de l'extrémité de leurs chaussures. L'un d'eux prononça sans lever la tète :

« Voyons ! des citrons, de l'eau de seltz à défaut de soda, des pailles... attendez donc!., de la glace, et faites porter six bouteilles de bière aux matelots.

— C'est du joli ! reprit le nez de poudre, oh ! cette partie de plaisir ! grand Dieu ! Adèle en est encore toute verte.

— Mais c'est de sa faute aussi ! on n'a pas l'idée d'avoir des nausées avec un temps pareil !

— Dites qu'on n'a pas l'idée de faire une

croisière au mois d'août ! C'est la chaleur qui m'indispose, pas la mer.

— Oui ou non, est-ce toi qui as voulu venir? Tu étais libre de nous retrouver à Nice, en accompagnant Charles dans l'automobile.

— Merci ! pour crever en route, avaler de la poussière et me gâter le teint !

— Parlons-en ! si tu crois qu'il n'est pas brouillé !

— Comme tu es poli ! Vraiment, ces hommes sont étonnants ! Ils nous emmènent par force, oui, par force ! en plein été ! sur leur yacht, et nous laissent mourir de soif.

— Oh ! pardon ! Est-elle de nous, chères amies, cette idée spirituelle de jeter pardessus bord dix bouteilles d'eau minérale, pour voir si elles iraient au fond ? Voilà quatre heures que l'équipage n'a pas eu une gorgée à boire ; vous avez épuisé la provision de ces malheureux !

— Ne m'interromps pas ! Nous serions restées bien tranquilles à Dinard ou à Etretat ; on y trouve au moins le casino, les petits chevaux, du monde sur la plage. Non, ces messieurs ont des goûts artistes ! Parce qu'un rapin quelconque leur a vanté la Méditerranée en été, ils veulent voir... comment disais-tu, Georges ?.. ah oui : un décor vigoureux ! Il est propre le

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décor ! du soleil qui fait mal aux yeux, des rochers monotones... et puis, la mer, ça a toujours l'air de sentir le poisson. Votre nature, voyez-vous, j'en ai soupe ! Du bleu, du vert, du gris, et encore du gris, du vert et du bleu ! J'aime mieux les tableaux, on peut au moins les avoir chez soi.

— Et dire qu'elles sont charmantes, à Paris ! Le croirait-on ? Voilà, c'est l'influence du paysage, il fait tourner à l'aigre. »

Le clown se pencha vers l'oreille de Villaines :

« Comment peut-on être de si mauvaise humeur ! Le ciel, les lointains, tout cela qui est si... si puissant, elles ne le voient donc pas?

— Tiens, allons dans le petit bois! dit Renys qui serrait les dents.

— Viens, Black ! » dit le clown.

Ils se levèrent brusquement et partirent ensemble. On entendit le nez de poudre s'écrier : « En voilà des énergumènes ! »

Sous la tente des oliviers, où, comme par des déchirures, on voyait des bouts de ciel, Jean se roula par terre.

« Oh! les imbéciles, les imbéciles ! et comme il fait une vilaine tache dans l'auberge, ce quintette ridicule !

— Epargne-les, dit le clown en riant, ce sont eux qui, plus tard, me feront gagner ma vie.

— Penses-tu qu'ils te comprendront seulement ? dit Renys ; un ventriloque les intéresserait davantage, ou un dompteur de cacatoès. Tu disais que la nature de ce pays rend meilleur... quelle hérésie !

— Ne les accable pas, c'est trop aisé. » Bernier se coucha sur le ventre, le menton

dans les mains, et, regardant ses amis, leur dit encore :

« Ces gens m'ont rappelé quelque chose dont je voulais vous parler. Jacques, tu me disais hier à dîner :

« Ce que nous aimons en toi, c'est ta pitié pour autrui. »

« Je ne voudrais pas vous laisser sur une impression fausse. Vous croyez peut-être que ce sentiment est naturel, qu'il vient de mon caractère... en un mot, que je suis né comme ça. Ce serait alors une vertu ; or, cette nuit, j'ai beaucoup réfléchi et suis arrivé à la conclusion que c'est presque un calcul. Je n'ai donc plus aucun mérite.

» Voici : mon père m'avait bien enseigné qu'il faut être dur pour soi-même et tendre envers les autres, mais, lorsque j'ai été seul et qu'il s'est agi de faire mon chemin, ceux qui m'en-

touraient m'ont vite fait sentir qu'ils n'avaient pas du tout les mêmes théories. C'était l'époque où je suivais une roulotte de cirque. On me maltraitait. D'abord je voulus résister. Comme j'étais le plus faible, cela ne réussit pas. Les hommes m'insultaient, m'appelaient... enfin des noms pas propres, (à la caserne on était bien plus poli), et quant aux femmes, ah ! les gueuses! je n'osais les battre, (des femmes, n'est-ce pas !) eh bien ! elles m'enfonçaient des aiguilles dans les jambes, parce qu'à mes moments de colère je deviens, paraît-il, tout bleu, et qu'elles trouvaient ça drôle !

» C'était une école trop dure, et j'ai pris le parti de m'en aller; mais j'avais compris que pour vivre et travailler tranquille, je devais me faire une... comment dirai-je ?... une philosophie. C'est ici que je voulais en venir. Vous excuserez si je m'exprime mal ; je n'ai guère l'habitude de parler de ces choses.

» Il faut d'abord vous figurer l'emploi de mon temps lorsque j'étais soldat. A part le métier, les gardes si fréquentes à Paris, et mes cours d'élève officier, je ne devais pas négliger mon travail d'acrobate. Le peu d'instants qui me restaient, je les occupais à m'instruire... j'avais tant de choses à apprendre ! (Pensez donc ! j'ignorais le fonctionnement du téléphone !)

Sans la paix du cœur, tout devenait impossible. Ceux qui m'avaient rendu malheureux, si je me mettais à les haïr, jugez du souci que je m'infligeais ! La haine, vous savez, ça tient de la place ! Alors, par égoïsme, afin que leur souvenir ne me dérangeât pas, je résolus de pardonner à tous, en bloc. Pour arriver à ce résultat et contenter ma raison, quelles excuses pouvais-je leur fournir? (car enfin, je portais encore la marque de leurs coups). Ah ! mes amis ! des excuses, j'en trouvai par douzaines! En somme, ils étaient plus malheureux que moi ; ils travaillaient sans autre but que de gagner de quoi manger ; ils n'avaient pas d'espérance, pas de foyer, rien! pas même la distraction de lire... puisqu'ils ne savaient pas ! Alors, que voulez-vous ! ils buvaient, ils me rossaient, et leurs femmes s'amusaient à me voir devenir bleu. Ah ! les pauvres gens !

» Depuis ce jour, j'ai compris qu'il faut plaindre ses ennemis, même lorsqu'ils sont sans pitié, car on ne sait jamais si, tout au fond de leur cœur, ils n'ont pas plus mal que vous. »

Stupéfaits, Jacques et Jean regardèrent le clown ; une même pensée leur jaillissait à l'esprit :

« Nous avons trouvé un maître ! »

Ils l'enviaient d'avoir su découvrir cette règle

dévie : Dépouiller son âme des passions stériles. Certes, la haine ne s'était guère assise en eux, mais à combien d'émotions tout aussi superflues, (enthousiasmes vides, analyses, amours de circonstance), leur avait-il plu de se livrer ! Maintenant ils se rendaient compte que, pour fortifier et nourir sa personnalité, il convenait de mettre en culture les seuls sentiments qui portent des fruits savoureux, et que c'était là le secret de tout apaisement et de toute joie.

Ils allaient en faire part au clown, quand un incident se produisit. Bernier avait dit ces choses simplement, comme il aurait conté telle de ses aventures. A l'instant d'après, il s'aperçut que l'heure du repas devait être proche.

« Voyez, je cause, je cause, et j'oublie qu'il est près d'une heure ! excusez-moi, vous devez avoir faim.

— Tu mêles de façon charmante les préoccupations morales et digestives, répondit Villaines, tandis que Jacques riait aux éclats, pourtant il est tard, en effet; regagnons l'auberge. »

Le quintette nautique l'avait déjà quittée pour balancer au large la fin de ses querelles. Ils se mirent à table, mais, dès que furent servis les hors-d'œuvre, le clown qui était devenu très rouge, et se taisait, protesta tout à coup :

« Non, non, et puis non ! C'est le dernier

repas que je prends avec vous. Sous aucun prétexte je ne veux vivre à vos crochets. Il me reste encore un peu d'argent, laissez-moi dîner dans mon hangar.

— Ne fais donc pas l'imbécile, grogna Renys, et prends des olives, elles sont excellentes, ce fruit-là sent la Provence !

— C'est nous qui vivons à tes crochets, ajouta Villaines, car tu nous as fourni à boire et à manger pour des années à venir ; d'ailleurs, il est sorti d'un petit conciliabule que j'eus ce matin avec Jacques, la résolution suivante : (tu n'as qu'à t'y plier, nous ne tolérons aucun murmure) non seulement tu viendras prendre tes repas avec nous tant que nous serons à Saint- Nère, mais encore tu continueras à manger ici jusqu'à ton départ.

— Voyons, François ! dit Renys, il est inutile d'avoir les larmes aux yeux parce que nous tâchons de te rendre la vie un peu plus facile. Ah ! si tu savais le plaisir que cela nous donne ! Pour bien travailler, il faut d'abord bien te nourrir ; ce n'est pas avec du fromage et du saucisson que tu fortifieras tes biceps !

— Mais pourquoi ètes-vous si bons ? dit le clown qui s'essuyait les paupières avec le coin de sa serviette, il semble vraiment que vous n'ayez jamais fini ! Tenez, vous me rappelez papa ! »

Ils décidèrent, après leur déjeuner, d'aller faire la sieste dans le hangar ; on y aurait moins chaud que sous les oliviers du petit bois où les moustiques devenaient insupportables. Tandis que, leur café pris, ils traversaient le village, un enterrement passa.

Nu, sans une fleur, sans une couronne, le cercueil, un cercueil d'enfant, tout luisant de peinture neuve, était posé sur une charrette à bras. Un ouvrier la poussait ; le prêtre marchait dans l'ombre du trottoir, son bréviaire à la main, et, seul, suivait, chapeau bas, au milieu du soleil et de la poussière, un vieillard qui boitait.

Les villageois regardaient, un peu dédaigneux de cette misère :

« Comment ! la fillette au père Randon est morte ! Savais pas !

— Une jolie petite ! c'est-y malheureux tout de même !

— Mais, le vieux, on ne le connaissait pas ! quel sauvage !

— Ah ! Sainte Vierge ! pour sûr ! il ne descendait jamais de la montagne !

— Madame Michel dit qu'il a porté le cercueil tout seul jusqu'à l'église, le pauvre !

— Eh ! il est encore vigoureux ; mais sa boiterie le gêne ! »

Le convoi traversa la place, et, dans le joyeux

éblouissement du jour, cela parut si lamentable, que, d'un même mouvement les trois amis se découvrirent et marchèrent à la suite du vieillard.

Au cimetière poudreux, plein de soleil, où des mimosas éventaient leurs chenilles jaunes, les prières furent dites, le cercueil descendu, la fosse comblée. Une croix en bois noir, fichée un peu de travers, marqua la place. Le prêtre s'en alla, après avoir serré les mains du vieillard et murmuré quelques consolations. Lui restait debout, immobile, hanche sur sa jambe droite. Soudain il remit son chapeau et partit. En passant devant les jeunes gens, qui s'étaient tenus un peu à l'écart, il salua d'un air gêné.

« Ah ! François, François, s'écria Villaines, quel adorable maître tu fais ! Il y a un mois, en pareille occasion, nous l'aurions bien suivi ce corbillard, mais par dilettantisme et non, comme aujourd'hui, par pitié. »

La semaine suivante, on inaugurales appareils venus de Paris, et, comme chaque matin, mais plus confiant, plus agile sur ses nouveaux trapèzes, et mieux lancé par le tremplin de Springwood, le clown fit preuve d'acrobatie, devant Villaines et Renys émerveillés.

Ils partirent quinze jours après. Sur le quai de la gare, le clown leur dit adieu.

« Alors, c'est pour longtemps !

— Mais non, gros nigaud, nous viendrons te voir à Paris.

— Jacques, amuse-toi, là-bas, en Algérie !

— J'y compte ! et toi, travaille et surtout mange bien.

— Dis-leur adieu, Black !

— Au revoir, donne la patte, là, bon chien.

— Je vous enverrai de longues lettres ; vous m'écrirez aussi, toi le premier, Jean, puisque tu restes à Marseille.

— Bien entendu !... Ah! j'oubliais ! Si tu te sentais malade, et que tu aies besoin de moi, avertis m'en par dépêche. Je reviendrais tout de suite. Cinq heures de voyage ne sont pas une affaire.

— Au revoir ! et merci encore une fois, vous êtes trop bons.

— Il y tient ! au revoir, François ! »

Le train siffla. Suivi de Black, le clown rentra à l'auberge. La servante lui sourit :

« Monsieur Bernier, ces messieurs m'ont dit de bien vous soigner. Vous en avez de belles connaissances ! Sont-ils assez aimables, vos deux amis ! et si honnêtes ! Allons, le déjeuner est prêt !

334 LA PETITK ANGOISSE

— Non merci, vraiment, je n'ai guère faim aujourd'hui, voyez-vous, Mademoiselle Marthe, j'ai trop de chagrin ! »

Et, tristement, le clown alla se promener dans le bois d'oliviers.

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