LA REPONSE D UN SAGE
Peu après leur retour de Saint-Nère, Villaines et Renys écrivirent une longue lettre à Herbillon, secrétaire chez un avoué de Paris.
Voici la réponse qu'ils en reçurent :
« Chers amis,
» Maître Velu, chez qui je travaille, ayant perdu sa sœur avant-hier, (d'une perforation de l'estomac), nous fermons aujourd'hui boutique. Cela me donne le loisir de vous répondre, et je regrette que les travaux supplémentaires dont je me suis chargé ne me permettent pas de le faire plus longuement. Vos quatre pages d'écriture serrée, (pourquoi t'obstiner à être illisible,
Villaines ?) m'ont rappelé tant de bonnes heures passées ensemble, que je nie suis laissé aller à des souvenirs. Elles me paraissent si lointaines, ces journées d'Aix ! et pourtant, il y a quelques mois, nous les vivions encore ! Est-ce drôle tout de même!... Oui, la foire, les bals, les promenades, nos soirées, et jusqu'aux mauvais repas que Ton nous servait à la pension, cela était délicieux, mais je me félicite d'en avoir fini avec ces délices ; il ne faut pas être jeune au delà de sa jeunesse, et, quand nos vingt ans sont allés rejoindre les vieilles lunes, le moment est venu de penser aux choses sérieuses.
» Parlons de votre lettre. Eh bien, là, franchement, vous m'effrayez !
» Votre lettre ! . . . Craignant de l'avoir mal comprise, je l'ai relue plusieurs fois, et me suis attaché à en débrouiller le fil. A la crémerie où j'ai coutume de fréquenter aux heures où l'on mange, j'y pensais encore ; même, un jeune stagiaire, avec qui je discute à chaque repas de questions politiques, (ses idées sont d'ailleurs entachées du plus fâcheux cléricalisme), profita de ma distraction pour m'accabler d'arguments ridicules. Oui, vous m'effrayez !... mais comprenez donc, chers amis, que ces veillées inquiètes qui faisaient notre plaisir au temps des
études de droit, ne laissent pas d'être suspectes à quelqu'un de rassis !
» On ne peut diriger sa vie par la pensée toute nue; elle n'aura jamais sur notre volonté qu'une influence légère ; (ou bien soyez des fanatiques !) Préoccupations intellectuelles, scrupules de morale, imaginations, ne valent pas des appétits bien constitués. Eux seuls sont rois, eux seuls commandent! Les miens, j'ai su les brider; n'importe, ils n'en règlent pas moins mes heures.
» Eh oui ! il convient d'éloigner le rêve et ce qui l'excite, (les vers, les romans, la musique). Je ne veux pas dire qu'il faille se passer de ces choses. — Plusieurs livres qui vous auraient fait ricaner et plisser la lèvre d'un air supérieur, m'ont souvent délassé après huit heures d'un travail qui ne laisse pas d'être un peu sec ; mais bientôt je songe que le code civil est encore ce que l'homme a écrit de mieux jusqu'à ce jour. Quant aux autres arts, notez seulement que des mélodies aimables facilitent ma digestion lorsqu'elle s'entrave.
» Tenez! encore un exemple : les femmes ! Groyez-vous que Ion puisse être heureux quand on aime? (j'entends, avec tous les attributs delà grande passion : les cris, les pleurs, la panoplie et l'arsenic). A cette agitation, je préfère un
plaisir bi-hebdomadaire. Lorsque, bien tranquille et point encore satisfait, je commence à goûter l'amour d'une femme, je sais au moins ce qu'il vaut. Cette situation définie, loin d'être pénible, me cause un naïf contentement. Si ce n'est là tout le bonheur, c'en est du moins le plus clair.
» Assurément, nos philosophies n'ont rien de commun. Je l'avais compris dès la première ligne de votre lettre. Quel début !
« Nous avons trouvé un maître ! »
» Le mien, maître Velu, (Rue de Châteaudun), homme vigoureux et compact, ne m'offre jamais d'idées générales en pâture, (je ne saurais plus qu'en faire), mais des dossiers à étudier ; il est plus savant que moi, et j'écoute avec respect ses conseils.
» Le vôtre, acrobate de cirque, maigre et blond, vous enseigna, paraît-il, la pitié, entre deux culbutes, et vous apprit ainsi à vivre. J'en doute, car on ne profite guère des leçons d'un inférieur. Votre amitié pour ce clown est ridicule; âme charmante, brave garçon, j'en conviens, il vous causera des ennuis. Le jour où, sortis avec vos parents, vous le croiserez sur un trottoir, n'aurez-vous pas quelque peine à lui rendre son salut? un peu de raideur dans le bras ? Je ne suis pas un aristocrate, (ah ! Dieu
garde !), mais je pense qu'il ne faut point se commettre.
» Cet épisode reste la preuve d'une sentimentalité qui me navre. Laissez donc ces bêtises ! Parmi vos désirs, choisissez les mieux portants, et, ceux-là, mettez-les sous le joug pour vous les rendre utiles.
» Oui, je sais, cette méthode ne fait pas un idéal bien fier. On imagine autre chose quand l'air est plein de soleil, quand une femme trop belle passe dans la rue ; mais la vie s'empresse de rabattre nos rêves. Un instant, votre lettre m'a troublé ; je sentais de vieilles choses remonter à ma surface, puis, à la réflexion, j'ai compris que vous aviez tort.
» Ah! mes vieux amis ! si l'on veut être heureux, il faut vivre comme tout le monde!., pourtant... ne me parlez plus de ces questions, voulez-vous ?
» Et croyez-moi votre tout dévoué,
» Charles Herbillon.
» Je suis très ennuyé au sujet de mon service militaire, et vais tâcher qu'on me réforme.
» Vous vouliez qu'Antoine lût votre lettre, je la lui ai donc envoyée, (Hôtel des Iles-Britanniques, La Bourboule), et serais curieux de connaître sa réponse. » C H »
... Il n'y en eut pas. Luttier était trop occupé à séduire une jeune femme grasse et divorcée pour se plaire à une correspondance qui ne fût pas d'amour.
Renys plia les feuillets et les remit dans leur enveloppe ; l'adresse était d'une belle écriture moulée.
« Eh bien!., ton avis?... «demanda Villaines.
Jacques hésita un moment puis répondit :
« Dans sa lettre, Herbillon a fait, de la parenthèse, un abus vraiment injustifiable. »
Ils s'en tinrent à cette appréciation.