LE VIATIQUE
« César, je te présente Jean de Villaines, dit Renys en entrant chez Aldi; je t'ai voué trop d'affection pour tarder plus à te faire connaître mon ami. »
Le bibliothécaire ferma ses livres et s'avança, les mains tendues.
« Soyez le bienvenu, cher Monsieur! Je vous connais depuis que vous connaît Jacques. Par ses récits, j'ai pu me figurer vos entretiens et les goûter. Vous êtes allé passer vos vacances à Saint-Nère, je crois? C'est un village fort sympathique surtout en cette saison. J'y fus jadis visiter un mur romain, très curieux, ma
foi ! mais que vous avez sans doute négligé. Parlez-moi de votre séjour.
— Féerique! s'écria Villaines, mis à son aise par l'accent aimable d'Aldi, féerique ! Nous y avons été heureux du soir au matin, sans un instant de lassitude. N'est-ce pas Jacques ? »
Renys se mit à rire :
« Tu ressembles au clown blond qui ne pouvait causer dix minutes, ni émettre une pensée importante, sans demander l'approbation de Black.
— Black?. . . le clown blond ?. . qu'est-ce donc ?. . Jacques, tu as été un mauvais correspondant, et me voici ignorant pour la première fois quelque chose qui te touche. »
Renys lui raconta les semaines de Saint-Nère, le hangar et l'acrobatie, le débarquement du quintette et les soirées sur la plage. De temps en temps, Villaines ajoutait quelques mots pour rappeler un détail ou compléter un épisode mal décrit.
« Tout cela m'a l'air très beau, dit César en tirant sa barbiche, oui, vous avez dû être vraiment heureux! N'avais-je pas raison, mon cher Jacques, lorsque je te conseillais de moins t'occuperde toi-même, et de calmer ta fièvre qui agrémentait de symboles la moindre chose? Ainsi, tu suivais l'exemple de cet imbécile
patient qui mit l'histoire de France en triolets. Voyez-vous, mes amis, la vie est à la fois plus simple et plus complexe que votre désir se l'imagine. On ne peut raisonner sur les faits que lorsqu'ils sont échus. Vous avez voulu forcer les événements, vous plaignant que la vie fut monotone, sans pics et toute en plaine , appelant l'amour, l'amitié, la souffrance, comme on demande des potions chez le pharmacien. Bien entendu, les circonstances se sont d'abord refusées, puis elles sont venues, tout tranquillement, à leurs heures, en visiteuses que l'on n'attendait plus. Le mot a l'air banal et je sais que vous vous en êtes un jour choqué, Monsieur de Villaines : il faut prendre la vie comme elle vient. Je crois que les entretiens de ce jeune acrobate vous furent d'un meilleur enseignement que les plus étranges, les plus disloquées de vos contorsions d'âme. Il avait l'esprit sain, lui; un peu de sa santé est venu éclairer vos analyses. » Pourtant, Jacques, le fond de ta théorie reste vrai. Oui, il y a dans l'adolescence une période de formation pénible. Il est malaisé de dépouiller les habits de parade dont la jeunesse commençante se couvre. Certes ! il faut se former une conscience, chercher son âme prochaine, mais comment? Ce mois dernier, vous avez atteint à la vraie méthode : tenir son esprit libre, et,
pour beaucoup apprendre, vivre surtout par son cœur. Mais prenez garde! ne vous réjouissez pas trop tôt, n'élevez pas les arcs de triomphe, n'agitez pas les guirlandes, et laissez en paix les fanfares, tant que vous ne serez pas sûrs d'avoir vaincu. Attendez pour cela les premières aventures.
» Il est un mauvais magicien qui jette un sort sur la jeunesse des âmes, et la rend enfiévrée et peu perspicace. Par une étrange aberration, on prend alors un enthousiasme pour une vérité, les émotions pour des pensées, et, du bonheur présent, on ne sait jouir. Comme le sorcier est un habile homme, on y trouve de la volupté et de la douleur. Tâchez de rompre l'enchantement de votre adolescence, et, pour tout de bon, apaisez cette petite angoisse.
— Vos paroles sont excellentes, cher Monsieur, dit Villaines, mais je crois qu'une transformation s'est déjà faite en nous depuis le jour où François, clown agile et frisé, nous enseigna qu'il est des gens qui souffrent, même quand nous nous sentons heureux, et qu'il se trouve, par le monde, bien des choses dont nous sommes ignorants. Voyez quelle fut son influence ! Hier soir, j'ai surpris Jacques se renseignant dans un gros livre sur la construction de nos torpilleurs.
— Encore un exemple, dit Renys. Te souviens-tu, César, d'une lettre où tu me faisais le reproche de ne pas m'intéresser à la vie nationale ? Bernier nous en parlait souvent et...
— ... Et depuis lors, interrompit Villaines, nous discutons avec acidité de politique !
— Ah ! qu'il me plaît de vous entendre tous deux parler ainsi ! Jacques, je ne te reconnais plus et quanta vous, Monsieur de Villaines, le portrait que me traça naguère votre ami m'a l'air peu flatté, je gage pourtant qu'il était véridique. Qu'allez-vous faire maintenant? Contez-moi vos projets d'avenir, vous ne seriez pas de vrais jeunes gens si vous en manquiez.
— Oh! nos projets d'avenir se bornent à deux mois, dit Renys, car, en novembre, nous entrons tous deux au service pour un an de discipline militaire. Jusque-là, Villaines va demeurer avec ses parents qui reviennent de Suisse; je crois qu'il a l'intention de se terrer à la campagne en vue d'un travail.
— Des examens en retard ?
— Non pas, dit Villaines en rougissant; j'ai l'idée d'écrire un livre... et, quant à Renys, il part pour l'Algérie.
— Oui, figure-toi. César, mon rêve se réalise : voir le désert à la fin de l'été, lorsque le soleil brûle encore. A cette seule pensée, mon
imagination se peuple de palmes, de caravanes et d'oasis; même il y passe des chameaux en troupe. Pour aujourd'hui, nous allons faire un pèlerinage à la faculté d'Aix. Notre but apparent est de retirer quelques livres, le vrai, de rechercher certains souvenirs, point trop amers, en somme.
— Allons, je ne veux pas vous garder, vous allez être en retard. Au revoir; il me plaît que vous vous sépariez, un temps ; vous retrouverez votre amitié grandie par l'absence. Adieu Jacques; Monsieur de Villaines, ce me sera un réel plaisir de vous voir souvent. Quelle belle rose vous avez à la boutonnière, laissez-moi la sentir. Merci, ah! c'est exquis... et maintenant partez, et qu'à vos premières aventures, amours, travaux ou voyages, mon amitié vous serve de viatique. »
Dans le train, les jeunes gens reconnurent avec plaisir ces décors que, si souvent, ils avaient vu défiler aux vitres lorsqu'ils rentraient chez eux du samedi soir au lundi. A la station de Gardanne, ils serrèrent la main d'un employé nommé Deleuil, et qui, d'une voix toujours pareille, criait les cinq minutes d'arrêt. Quand ils approchèrent d'Aix, ils eurent un frisson à voir le vieux clocher se profiler contre le ciel. Sur le quai, il n'y avait que deux hommes en blouse, et la marchande de journaux.
En sortant de la gare, Renys dit tout à coup :
« Attends-moi, Jean, j'aperçois ma cousine Hélène accompagnée de sa mère, et vais leur présenter mes respects...
« Bonjour ma tante, bonjour Hélène.
— Comment ! c'est toi, Jacques, mon enfant. Je te croyais en Algérie ; c'est d'ailleurs très imprudent d'y aller en cette saison, à cause du choléra. Alors, tu ne pars pas ?
— Si fait, je prendrai le courrier de jeudi. Mais que diable êtes-vous venues faire à Aix par cette chaleur?
— Nous sommes allées rendre visite à Madame Erlande. Excuse-moi mon enfant, le train part dans dix minutes, je vais retenir ma place. Rejoins-moi vite Hélène.
— Oui, maman... Eh bien, Jacques !
— Eh bien, ma cousine !
— Quoi de neuf? ce grand amour ?.. passé ?.. fini? Vous me revoyez sans émotion ?..
— Sans émotion, mais avec agrément, Hélène, vous êtes plus en beauté que jamais. Quant au grand amour... n'exagérez-vous pas ?
— Insolent ! Dites-donc, Jacques, vous souvenez-vous du jour où nous nous promenions dans lejardin ?
— Oh ! parfaitement ! entre le potager et le ruisseau, l'allée de gauche.
— Vous êtes devenu prosaïque... je continue... Bien que, vers la fin, vous vous soyez montré inconvenant, je vous présente mes excuses, et regrette vraiment de vous avoir fait souffrir. Que voulez-vous ! je n'aimais pas !
— C'est tout simple !.. mais d'où vient cette subite clairvoyance ?
— Elle vient de ce que j'aime ! Je serai fiancée dans trois jours. C'est encore un grand secret. Devinez avec qui ? Oh ! je serai heurensel... Moustaches blondes... vous brûlez.
— Serait-ce Hurieux ?. . oui ?. . en ce cas, je vous félicite ; c'est un charmant garçon, bon valseur, et qui a tous ses cheveux. Mes compliments les plus vifs.
— Je vous quitte et vais retrouver maman ; au revoir, Jacques, et surtout n'ébruitez rien.
— Oui, oui, je sais ; mystère et discrétion! An revoir, Hélène. »
Elle partit et entra dans la gare d'un pas rapide, en faisant virer son ombrelle entre ses doigts.
« Bien jolie! ta cousine... dit Villaines quand Renys l'eut rejoint; je ne l'avais plus vue depuis le bal chez Madame d'Esterel, où d'ailleurs je n'eus pas l'occasion de lui être présenté.
— Elle va se marier avec Hurieux ; c'est un grand secret que toute la ville doit connaître.
— Ah! vraiment!... Si tu le veux, nous gagnerons les arbres du cours, on cuit sur cette avenue.
— Quelle tristesse ! dit Renys. Te rappellestu les pleins soleils de Saint-Nère ? Etaient-ils assez joyeux ! C'est notre bonheur intime que nous projetions. Ce pèlerinage ne laisse pas d'être morne, et les rayons les plus dorés ne sauraient l'égayer.
— Regarde les gens qui passent, dit Villaines, ils ont un air essoufflé qui fait mal. Tiens ! le cordonnier n'est plus dans son échoppe... Peut-être qu'il est mort.
— Peut-être bien, dit Renys... Ah! je me rappelle ce tournant de rue ; la dernière fois que j'y passai, un enfant se heurta contre moi et se mit à pleurer. Ce fut toute une affaire ! Il avait un grand chapeau de paille avec une plume fichée dedans.
— Les cafés sont vides, dit Yillaines... ils se reposent. Sais-tu quelle était la recette du mélange que Luttier avait inventé ?
— J'oublie, dit Renys, mais il s'y trouvait du xérès, oui, du xérès et de la pelure de citron. C'était fort mauvais. »
Ils passèrent devant l'hôtel d'Esterel, et, sans
350 h\ FETITE ANGOISSE
trop savoir pourquoi, se serrèrent la main. Puis ils rirent.
« Elle doit encore être aux eaux avec sa tante, dit Renys.
— A la campagne plutôt... Ah ! saluons ! voici mes fenêtres, et c'est de ce trottoir que fut lancée la pantoufle. Montons prendre nos bouquins à la faculté, ce sera autant de fait. »
Sur la place, le buste d'un jurisconsulte fameux se dressait en bronze. Cible à tous projectiles, il avait été copieusement insulté. Devant la loge, M. Grigneux, le concierge, dormait sur une chaise en paille. Leurs livres pris, les jeunes gens ne surent plus que faire. En errant par les rues, ils virent que la pension où ils prenaient leurs repas avait repeint ses volets. Ils parlèrent quelques instants à la servante. Elle quittait son service, et allait se marier avec le fils du boucher d'en face. Les deux amis redescendirent vers le cours.
« C'est agaçant ! grogna Renys, tout le monde se marie ! D'ailleurs, le fils du boucher a tort. Jeanne a bien enlaidi depuis trois mois. Notre soubrette de Saint-Nère était autrement jolie, et fraîche à souhait. A propos, dis-moi, Jean, n'avais-tu pas essayé de lui être agréable ?
— Hélas ! oui ! mais inutilement. Et toi ?
— Moi aussi... avec le même succès.
— Bernier sera plus heureux, dit Villaines ; le gredin, nous avons préparé la tâche en lui facilitant les premières inconvenances.
— Allons au café, dit Renys; non ! pas au nôtre, la direction aurait changé, ou le garçon n'y serait pas; ici plutôt... à l'ombre de cet affreux tuya en caisse. »
Il s'assit et soupira :
« Oh ! que la ville est triste !
— Tu l'as déjà remarqué, dit Villaines. Aix se prépare, dans le silence de son été, à brasser une nouvelle génération de jeunes gens. Elle les gardera trois années pour les jeter ensuite dans la vie avec un diplôme. A eux, reste le soin, au fil d'études insipides, de former leur cœur. Pour moi, il me semble que seule fut féconde cette troisième année où je te connus. Les deux autres (tu sais que- j'étais dans le Nord), une brume les couvre.
— J'ai la même impression, dit Renys. Pendant mes deux premières années de droit, comme j'habitais avec mes parents, je fis chaque matin le voyage de Marseille à Aix. L'après-midi, dans la grande salle du cercle des étudiants où tu m'as connu, je passais mes heures à jouer beaucoup de valses, tandis que mes camarades cherchaient des émotions fortes autour d'une table de jeu ou du billard. Entre
temps, je prêtais l'oreille aux jeux de mots d'Herbillon. C'était la somme de ma vie. Pourtant, je me souviens d'avoir trouvé un certain plaisir à plier des cocottes dans du papier ; ces volatiles ingénieux, je les alignais en file indienne sur le piano; — ils dansaient volontiers au son de robustes mélodies. Oui, vraiment, c'était bien étrange !
— Est-ce pour rappeler de telles choses que nous sommes venus à Aix ? En ce cas, il aurait mieux valu rester chez nous, et charger la poste du renvoi de nos livres. Tout nous froisse dans une ville où nous ne sommes plus rien, et nous n'avons encore rencontré personne qui nous dise pourquoi chaque chose a changé, depuis le cordonnier dans son échoppe, jusqu'à la servante du restaurant. »
Enfin un étudiant passa, qu'ils connaissaient. Pour le retenir, ils lui proposèrent une boisson rafraîchissante. L'adolescent maigre et porteur d'un lorgnon, mais refusé aux examens de licence, était venu passer son été en méditations juridiques.
« Eh bien ! quelles nouvelles ! lui dirent à voix jointes les deux amis.
— Mais... aucune! Bien entendu, vous êtes au courant du scandale. Aix en a pour six mois de potins. On cherche maintenant les antécédents
du jeune homme. Cela devient un jeu de société... Comment! vous ignorez!... d'où venez-vous donc ?.. c'est inconcevable !.. Madame Lansky... vous savez, la nièce à Madame d'Esterel... la belle Thérèse!.. Madame Lansky s'est enfuie avec un étudiant bulgare ! Il se nommait Armando Balastros ; elle le connaissait depuis un mois à peine, et lavait ramené, avant sa fugue, à une plus saine hydrothérapie et des complets luxueux ; (sa tenue laissait à désirer). Vous demandez des nouvelles!., la ville en frémit encore ! Madame d'Esterel est malade de chagrin, et s'est retirée à Paris, je crois. Qui eût pensé chose pareille ! Si l'on pouvait citer une honnête femme, c'était bien Madame Lansky ! Et puis... Armando Balastros! quel nom! Dans le cercle des exotiques, où, comme vous le savez, les Monténégrins et les Japonais fraternisent, il était célèbre pour son peu d'esprit et sa vigueur physique. Avec ça... embêtant!., oh! comme la grêle en hiver ! Il ne savait parler que d'étoiles, de fleur bleue... une romance quoi ! D'ailleurs, il citait à tout bout de champ des vers de son pays !
— Et voilà! dit Renys, quand le gazetier les eut quittés. Et voilà ! Ah ! c'est charmant ! »
Tous deux en voulurent à Thérèse de s'être
3o4 LA PETITE ANGOISSE
éprise d'un bulgare après les avoir distingués ; alors, ils s'entretinrent de leur ancienne maîtresse, sans gène, sans discrétion, en détail, comme de petits goujats.
« Partons, fit Villaines tout à coup ; ce trottoir est si blanc qu'il me brûle les yeux. Inutile d'appeler le garçon, j'ai déjà réglé. »
Ils se levèrent, et se prirent à marcher par les rues en attendant l'heure du train. Pour dire quelque chose, Renys demanda :
« Qui t'a donné cette belle rose que tu portes à la boutonnière, Jean ? »
Villaines répondit avec lassitude :
« Cette rose ?.. elle est très belle, en effet... La nuit dernière, je n'ai pas dormi chez moi. La personne me donna cette fleur, au départ ; sans doute son monsieur lui en avait fait cadeau la veille. Voilà-t-il pas une preuve de tendresse ! Je la garde parce qu'elle embaume, mais ai bien envie de m'en défaire. Jacques, mon ami, je n'accordais aucune importance à ces choses, mais il me semble que les amours de passage ne sont plus dignes de nous. Depuis que j'ai fréquenté le clown, je commence à me respecter. »
Ils étaient arrivés devant la petite église de Saint-Jean, dont, au coucher du soleil, ils avaient
souvent admiré la verrière toute sanglante.
A la phrase de Villaines, Renys ne répondit pas, puis tout à coup il prononça:
« Tu demandes la passion sincère ? et moi donc !... Allons voir notre vitrail, cela, au moins, sera resté beau ! »
Les saints flamboyaient toujours sous l'éclat de leurs nimbes. Point de chaises remuées. L'église était vide. Seule, une enfant regardait, bouche ouverte, l'image d'un apôtre. Delà voûte semblait descendre comme une fraîcheur divine. Il flottait partout un parfum d'encensoir. Au fond, à gauche de l'autel, une statue du Christ était entourée de fleurs. Vers elle, les jeunes gens s'avancèrent. Sur les dalles, ils retenaient le bruit de leurs pas. Peu à peu, ils oubliaient dans ce calme l'agacement de l'aprèsmidi. La troupe des petits faits qui les avaient froissés se dispersa.
La paix fut en eux.
« Ecoute Jean, dit Renys tout bas, puisque nous croyons suivre maintenant le chemin du bonheur, ou du moins que nous pressentons notre voie, ne serait-il pas bon de prier quelques instant ici ? Peut-être, si nous l'avions fait avant, notre inquiétude eùt-elle été plus légère et plus consolée. »
Villaines hocha la tête. Naguère, dans sa
chambre, il avait imploré un beau Christ en ivoire, mais avec une ferveur si vite lassée ! Il se rappela les rosaces de son tapis ; elles étaient rouges et bordées d'un rouge plus sombre. Au milieu de sa prière, il s'était distrait à les compter. Il n'avait pu se recueillir. En serait-il de même aujourd'hui ?
Aux pieds de la statue, près de l'autel, on avait fait tout un banc de corolles. Jean regarda la face divine. Vers lui, elle souriait doucement. Alors, les larmes aux yeux, il prit la rose qu'on lui avait donnée, et la jeta parmi les fleurs.
Les deux amis baissèrent la tète. Quand ils sortirent, la petite fille était toujours là, bouche bée, devant l'image d'un apôtre, et semblait perdue dans une extase, ou une hébétude.
ALLAH IBAREK FIK
Le désert est, pour une âme d'adolescent éprise de songes fiévreux, la meilleure toile de fond où broder des fleurs passionnées. La conscience s'y forme aisément. Jour et nuit, entre les oasis et les dunes, des insectes grincent un concert sans tonalité. Ce bruit, qui n'occupe pas, donne du repos à un esprit qu'effrayerait le silence, et l'on peut ainsi, loin des distractions de détail, voir surgir en soi des émotions toutes nues. Il est, en ces solitudes bruyantes, certaine ardeur qui plaît. Ceux qui surent visiter les sables lorsqu'ils brûlent encore sous le soleil, et quêter avidement un peu d'ombre à la fraîcheur d'une oasis, ont dû
dresser leur caractère et l'unifier avec force, à moins que leur cœur ne soit à tel point urbain que rien dans une nature austère ne puisse les ravir. D'ailleurs, même une ville est, en ces parages, merveilleuse, avec ses maisons mangées de lumière, et les palmiers qui lui font parfois une aimable ceinture. La muraille et l'arbre sont en effet, sous un soleil vraiment implacable, deux d'entre les plus belles choses qui soient au monde. Point ne se trouve de compromis où sur les pierres se plaquent les feuilles. Le lierre manque, et l'on n'a pas à regretter cette élégante maladie des murs, malgré les quelques proverbiales comparaisons qu'elle inspire. Crispés l'un devant l'autre, le roc et le feuillage rivalisent ainsi de précision. On en saisit tous les contours, et, si le roc paraît vraiment du roc, le feuillage semble du métal. Quand vient le crépuscule, cette fixité s'émeut, les maisons s'attendrissent en tons mauves, tandis que les arbres s'embuent de fraîcheur, puis, brusquement, la nuit tombe.
Ce fut pour Renys une jouissance de penser à découvrir l'Algérie, qu'aux voyageurs nul Baedecker ne peut enseigner. Il se révélerait les décors où, durant deux mois, sa solitude trouverait des ornements, et, baigné d'air pur, ayant beaucoup vécu, il se livrerait ensuite, sans
trop de peine, à la règle militaire, grise et numérotée.
Aussitôt le départ sonné, dès que les roches hautes où se blottissent les calanques eurent disparu, il oublia sa ville, l'esprit tendu vers un autre continent. Il comprenait déjà à quelle nouvelle école il allait étudier, et rien ne le choqua, sur le bateau, qui fut un rappel de voyage arrangé à coupons détachables. Septembre laissait encore en de tièdes Hollandes, les touristes qu'effarouche à l'ordinaire un paysage intense.
Quand, la côte africaine approchée, Bône fut, sous le soleil, l'apparition attendue, Renys cria de bonheur, et quand, au port grouillant, des arabes saisirent sa valise en un empressement salarié, il rit puérilement, comme fait un enfant à qui l'on montre une image haute en couleur.
A Gonstantine, où d'abord il se rendit, son désir d'intérêt nouveau trouva à se satisfaire. Gela le ravit que, sur ce roc massif, les colonnettes d'un palais fussent si frêles, telles des hampes de palmiers, et les oliviers de la plaine si tragiques. Il s'étonnait aussi quand un arabe se campait soudain en une pose héroïque longtemps soutenue. Le regard trouvait le temps de la goûter, et Jacques pensa que trop de frivolité se marque aux gestes d'Europe, où si, par
aventure, un homme prend une posture belle, il la change aussitôt pour rester en harmonie avec le sautillement de ses pensées.
Il n'eut point à se varier ainsi, et, dans le ravin à pic qui entoure la ville, entre deux murailles de roc où parfois un oiseau effrayé bat des ailes, il put laisser persévérer en lui et lentement fleurir, quelques émotions choisies que la beauté du lieu faisait naître.
Bientôt il se lassa de trop de vestons clairs, nettement européens, et, un soir où la lumière se vaporisait en couronne à la ville, partit, mais avec un regard en arrière et de la reconnaissance pour Constantine, grenade ouverte posée sur une pierre.
Dès qu'il fut arrivé à Biskra, il souhaita y rester. Une promenade dans un gouffre lui avait enseigné qu'il est oiseux de multiplier ses impressions et que seul importe d'en cultiver l'intensité. L'exemple donné par le pays tend à cette même méthode, offrant peu de détails, mais ceux-là suprêmes. Il comprit que cette lenteur manifestée en tout était non seulement belle, mais nécessaire. Il se décida sans peine à l'imiter, satisfait de passer un plus grand nombre d'heures à dormir, et les autres à lentement paresser.
VHôtel de l'Oasis n'avait qu'un petit nombre
de pensionnaires. Un commis-voyageur se manifesta quelque temps par une trop abondante et nombreuse loquacité. Il voulait frétiller et se démener comme s'il eût été en Europe ; de ce fait, il rentrait chaque soir réduit en charpie, ayant plus ou moins placé ses alcools, mais pestant, furieux, et jetant Tanathème à la face rouge du soleil dont les regards sont des brûlures. Au bout de trois jours, il s'alita, malade d'activité inutile, et ne parut plus jusqu'à son départ.
Il y avait encore à l'hôtel la femme d'un douanier de Tougourth. Elle était venue à Biskra faire ses couches. Pendant une semaine, elle encombra l'antichambre, affalée soudain en un fauteuil, pâle, défaite, et contant à qui voulait les péripéties de ses fécondités précédentes. Elle finit par gagner sa chambre et le gérant annonça le lendemain, avec un gros rire, que Madame Brugnat était heureusement accouchée d'un superbe garçon.
A ces êtres, Jacques ne fut redevable d'aucun agrément. La troisième pensionnaire l'intéressa davantage.
Il lui parla dès le premier jour pour le détail d'un livre oublié. Elle s'appelait Flossie Reynolds, était américaine, et voyageait par fantaisie, sans but précis, ni projet fixe, mais passionnée
d'un rêve, celui de voir de beaux paysages. Elle avait vingt-sept ans, et des peintres vénitiens devaient s'être usés à broyer l'or de sa chevelure.
Entre eux, il n'y eut ni premières joutes, ni rhétorique à préluder, simplement, un soir qu'ils causaient, Renys, secoué de passion, suivit l'exemple de la nature violente qui l'entourait, et, se penchant sur Flossie, lui dit un Je vous aime qu'il n'eût certes pas prononcé avec tant de conviction en d'autres climats.
L'amour s'était éveillé en lui avec éclat, tel un bruit de cymbales, et non par cette tendresse qui s'insinue dans le cœur comme des plaintes de violon ou des sons de flûte. La tête brouillée il dit encore :
« Je vous aime. »
Un vin de luxure lui montait au cerveau ; il était très ébouriffé et parlait d'une voix trouble.
Flossie le regarda longuement. Tous deux oubliaient, dans ce pays de braise, les prudentes conventions auxquelles, en Europe, on s'astreint. Leurs sentiments tendus avec force, ils les avouaient, sans les amoindrir de mensonges.
De sa main fraîche, elle lui caressa le front. Vraiment l'adolescence de Jacques triomphait ; elle était à ce degré où l'on ne pouvait désirer mieux. Sous l'exténuante chaleur, la figure du
jeune homme s'était émaciée ; il y avait en tout son aspect une vigueur plus sinueuse, quelque chose de plié. Pour le récompenser d'être si beau, la jeune femme, soudain blottie contre sa poitrine, lui donna jusqu'au fond de l'âme un baiser à lèvres ouvertes .
Il parut à Renys, en cet instant de bouches jointes, qu'il touchait au point extrême de sa jeunesse. Il pensa défaillir. Comment reconnaître mieux la pose abandonnée de ce beau corps ?
A dater de ce jour, ils ne sortirent plus que la nuit. Tandis que l'air brûlait sur toute la plaine, qu'à l'horizon les mirages se dessinaient en clair, que par les rues désertes le vent soufflait du feu, insoucieux de cet embrasement, dans la chambre aux persiennes closes, Jacques et Flossie étaient couchés côte à côte, tout le long du jour, nus comme des dieux. Ils dormaient, ou se livraient à des divertissements, et parfois buvaient quelques gorgées des fraîches boissons posées près d'eux.
Cette hygiène les occupait jusqu'au soir. Lassés, ils devenaient alors sentimentaux et trouvaient leur plaisir à parcourir les oasis. Le couple amateur d'ombres fut bientôt connu des arabes ; eux aussi ne sortaient guère qu'après le soleil couché, car on était au mois du Rha»
madan, temps de jeûne, fors la nuit. Jacques et Flossie en reçurent un accueil amical, ayant su leur parler comme à des pairs et s'intéresser patiemment à leurs discours.
Présentés par un officier au caïd de Sidi Okbah, celui-ci les invita à dîner en plein air. Le ciel, exténué d'avoir été trop bleu, s'adoucissait vers l'horizon. Le désert était sombre, seule une sebka brillait, miroir de sel qui reflétait la lune naissante, et la lune elle-même semblait un miroir de bronze haussé à la crête des dunes. Du mystère se prolongeait entre les palmiers, vers ce trou d'ombre d'où jaillissait, si frivole, la chanson d'un ruisseau, on entendait aboyer un chacal rôdeur, et, furieux, des chiens lui répondaient, puis se taisaient, puis hurlaient longuement, le museau tendu au ciel.
Dans la clairière, jonchée de pâquerettes que l'on dirait d'émail, huit arabes sont groupés autour du feu où rôtit un agneau. Grave, un enfant presque nu tourne la broche. A quelques pas, entravés sous un dattier, deux chameaux gloussent sourdement, et, là-bas, très loin, persiste, à demi évanouie, la lente lamentation des puisatiers qui creusent le sable en chantant. Peu à peu les bruits cessent, la nuit impose son prestige, et, quand le silence s'est fait plus étendu, il n'est où poser l'attention que
les étoiles sur le ciel fabuleux, les découpures ou quelque fugitif frémissement des palmes, et la flamme joyeuse, tordue, et jetant en sa danse un voile rouge aux figures des arabes qui, le menton dans la main, contemplent Flossie Reynolds.
Elle causait avec le caïd et l'émerveillait en contant ses années d'enfance parmi les oliviers de Sicile, et le voyage qu'elle avait fait en Louisiane.
« Oui, j'ai voulu voir l'endroit où j'étais née. C'est très loin d'ici, on n'y arrive qu'après des jours et des nuits passés à traverser la mer, une mer qui n'est jamais bleue. La maison paternelle est au milieu d'un jardin plein de fleurs, les allées sont bordées de tournesols, et, devant la porte, se dresse un grand arbre qui n'est jamais silencieux. »
Elle décrivait encore des pêches miraculeuses, des chasses, une tempête où elle avait cru mourir, et, à son retour, entre deux escales des Antilles, un vol d'oiseaux migrateurs abattu soudain sur le pont du navire. De temps en temps, elle se tournait vers Jacques, lui faisant comprendre d'un regard que ce récit n'était point pour les autres, et, la chanson de sa voix, Renys l'écoutait résonner en lui-même.
La nuit se prolongea. Les petites tasses de
café trop sucré étaient vides. L'enfant qui avait tourné la broche s'était endormi sur un burnous, les bras blottis sur la poitrine, comme s'il étreignait un songe. La fumée des cigarettes se dispersait sous une brise insensible. On ne parlait plus. Renys tenait une des mains de Flossie à la tiédeur des siennes. Bientôt ils se levèrent et voulurent partir car la lune était déjà basse. Alors le caïd leur dit :
« Je ne sais pas les souhaits de bonheur en français, mais un arabe, lorsqu'il veut espérer pour ses amis que le malheur ne les rencontrera pas sur le chemin, il dit :
« Allah ibarek fik. »
Et vers eux il dessina un geste comme de bénédiction.
Quelle influence eut sur les amants cette parole d'adieu !... Renys s'en irait bientôt, et ce serait fini de leur joie ! Alors ils voulurent accomplir le souhait de leur hôte en vivant double. Ils exaspérèrent leur fièvre, entassant le bonheur au cours des journées. Toute minute bouche à bouche ajoutait à leur trésor ; toute minute où ils ne se voyaient pas semblait un larcin. Ils en souffraient avec une rage d'avare. Plus que trois semaines... plus que quinze jours... plus que huit... et l'un l'autre s'énervaient de caresses.
Parfois Renys se prenait la tête dans les mains et songeait :
a Voyons ! je suis éveillé, je ne rêve pas, Flossie est bien dans la chambre voisine...
« Flossie !
— Jacques !
— Ce n'est rien, je voulais entendre ta voix. » Et il se disait encore :
« Je ne connais rien d'elle ! rien que ses baisers et les récits qu'elle me fait ; je n'ose pas l'interroger, trop sûr qu'elle me répondrait à l'instant. Je lui ai raconté toute ma vie intime, mais elle !... Lorsque je lui propose de l'emmener avec moi, elle secoue doucement la tête et refuse... et pourtant elle m'aime!...
« Flossie, Flossie !
— Qu'y a-t-il, Jacques ?
— Dis-moi, chérie, pourquoi ne veux-tu pas me suivre quand je partirai?
— Jacques, il faut me quitter où tu m'as connue. Nous sommes trop heureux ici pour être heureux ailleurs. Laisse, Jacques, laisse ces choses ! Tu cherchais un amour sincère, je te l'ai donné. Si je t'accompagnais, nous rentrerions dans le monde qui regarde, épie, discute. Du moins, sous ce ciel, nous sommes libres ; mais pas ailleurs. En France, tu m'aimerais moins que dans tout ce soleil ; peu à peu, je te
deviendrais une chaîne, et nos sentiments se flétriraient, comme mon corps.
— Ah tais-toi ! »
Et ne voulant plus rien entendre, Renys la prenait dans ses bras.
Souvent ils causaient de souvenirs récents : « Te rappelles-tu les jours où nous sommes allés à Tougourth ? Les rues couvertes où Ton trébuchait contre des dormeurs, et ces jolis ânes blanchâtres et trop chargés qui les enjambaient avec délicatesse ?
— Quand le crépuscule venait, te rappellestu le cri que hurlait le muezzin, par quatre fois, et, soudain, comme le jeûne était fini, les petites flammes allumées au bout des cigarettes?
— Te rappelles-tu cette femme qui a passé près de l'oasis, tenant son enfant sur le dos, et la lente mélopée qu'elle chantait ?
— Te rappelles-tu le soir où nous nous sommes baignés dans cette vasque fraîche, làbas, du côté de la montagne ? Notre guide faisait le guet derrière la dune...
— ... Et sur le bord nous avons trouvé des lézards qui semblaient du sable vivant !
— Te rappelles-tu?... »
Un jour vint pourtant où Renys dut partir. On était déjà aux derniers jours d'octobre.
Flossie l'accompagna jusqu'à Bône, et, quand elle lui dit adieu sur le pont du bateau, avec instance elle le supplia de ne rien conserver qui lui fût un souvenir.
« Bien-aimé, je veux disparaître complètement de ta vie, dit-elle, la voix tremblante d'émotion, jette même ce carnet que j'ai signé de mon nom. Adieu, Jacques, et que tes pensées soient joyeuses lorsqu'elles tendront vers moi. Nous nous sommes beaucoup chéris, mais on ne doit pas regretter les jours heureux, il faut leur sourire. Adieu, Jacques ! »
Et, l'embrassant, elle ajouta :
« Garde seulement de moi ce baiser. Adieu, bien aimé, je te redis le souhait de l'arabe :
« Allah ibarek fîk. »