L HEUREUSE TRAVERSEE
Sur le quai de Bône, l'image de Flossie devint falote, à contours tremblés, et disparut bientôt, fondue dans la vibration de l'air. A considérer ces lignes rayées aux feuillets de sa vie, Renys sentait sourdre en son cœur un besoin de sanglots. Il songea à des paroles que la jeune femme prononçait souvent :
« Il ne faut point regretter les heures joyeuses qui ont passé ; il faut se plaire à leur souvenir. »
Pour distraire sa tristesse qu'exaltait la large mélancolie de la mer, il relut les lettres reçues durant son voyage. Il les avait peu regardées, parcourues seulement, et jamais
reprises, l'esprit ailleurs, trop occupé de Flossie et de pensées d'amour.
C'était d'abord des nouvelles de ses parents, et, pour les lire, Renys mettait sa sensibilité en nouvelle posture. La vie de famille lui paraissait être chose à part, étrangère aux événements où son cœur et son cerveau trouvaient leur emploi. Il gardait pour les siens une affection tendre, jalouse, et comme retranchée ; mais quand il s'était pris à aimer Villaines autrement que d'un simple goût d'intellectuel, il avait voulu le faire participer à cette vie intime, et l'avait présenté à ses parents pour qu'une chaîne nouvelle le liât à son ami.
Sa mère se plaignait de son silence:
»... Les nouvelles que tu nous envoies sont si brèves, que nous en sommes réduits à celles que nous fournit Monsieur de Villaines. Il vient souvent nous voir, et je me demande vraiment pourquoi tu as tant tardé à nous le faire connaître. Nos campagnes sont proches, et ton père est en relations d'affaires avec le sien. Quelle manie as-tu donc de garder ainsi tes amis sous le boisseau? Je te félicite d'avoir su gagner l'affection de celui-là, c'est un charmant garçon et il t'aime beaucoup!...
Renys lut ensuite quelques billets de sa sœur Louise. Ils étaient exquis, d'une délica-
tesse pleine de fraîcheur, et comme d'un charme parfumé. A cette grâce il sourit, et passa aux longues pages de Villaines. Il s'y arrêta plus longtemps. Jean lui donnait des nouvelles de leurs amis :
»... Je fréquente Aldi assidûment ; il est absorbé ces jours-ci par une chantefable précieuse. Quels délicieux moments j'ai passé à fourrager parmi ses vieux livres. Il me gronde souvent pour ma maladresse, car, en descendant les volumes de leurs rayons, je fais voler des nuages de poussière. Dans les caves de la bibliothèque, nous avons trouvé d'anciennes gravures que l'on croyait perdues. Il m'enseigne à les connaître, à les aimer, et ces heures studieuses, je souhaite les prolonger. Aldi tire toujours sa barbiche lorsqu'il est ému, il la tire souvent, car souvent nous parlons de toi. Gela fournit de douces paroles.
» Je viens de recevoir de Paris une lettre du clown, ardente, joyeuse, pleine d'adjectifs ! Je ne la fais pas suivre, puisque tu m'annonces ton retour prochain. Le directeur des Folies-Drouot est encore à la campagne ; dans quinze jours, François ira lui rendre visite. Son travail avance, il saute, il vole, il plonge, il jaillit, (quelle merveille !) et parle de ses muscles comme nous parlerions de nos livres. De plus,
Black fait le saut périlleux, tout comme son maître. C'est un événement.
» Herbillon évite son service militaire par un moyen vraiment imprévu. 11 s'est fait réformer pour maladie nerveuse ! N'est-ce pas là un trait de surprenante ironie ? Il est toujours chez maître Velu, avoué, et pense y rester jusqu'au jour où il trouvera une position plus lucrative. D'entre nous, Charles est peut-être le seul à qui les études de droit aient marqué une carrière. Il s'y est enterré. Le voilà perdu. J'en ai quelque regret ; sa joviale rondeur et ses avis d'une précision si amusante nous manqueront souvent.
» Luttier, rentré des eaux, s'engage dans les hussards, plus élégants, n'est-ce pas ? et dont l'uniforme pince mieux la taille. Pour l'instant, on ne peut l'approcher. Ses ardeurs s'adressent à une petite bourgeoise dont le mari est employé au Comptoir d'escompte. Jusqu'à présent, elle est restée insensible. Il espère que la cruelle ne saura résister à son torse sanglé de drap bleu. Dans l'attente de son bonheur, il suit, il envoie des fleurs, il soupire, et ne sait m'entretenir que A'Elle. Cela est quelque peu monotone, et je préfère à Luttier amoureux notre ancien Luttier frivole. Jamais d'ailleurs il ne m'a parlé de la lettre que nous lui écrivîmes.
» C'est ainsi que tout notre petit monde se défait. Chacun s'attribue à des besognes personnelles. Finies, les causeries en commun et les veillées bruyantes ! finies, les promenades et les courses en bicyclettes ! fini, tout cela ! et, peu à peu, les lambeaux de cette année de jeunesse que nous avons vécue ensemble se dispersent au gré de ce vent qui souffle où il veut.
» De toi, je ne demande rien, puisque tu me dis être heureux, et ne m'étonne pas de tes lettres si peu longues, car, (par étourderie sans doute), tu écris parfois :
« Nous sommes sortis. Nous avons visité l'Oasis. »
» Et pourtant, jamais tu ne m'as parlé d'un compagnon.
» Cela fait que, par prudence, lorsque tes parents s'enquièrent de leur fils, je lis tes lettres et me garde bien de les montrer, car, avec un grand soin, et d'un air détaché, je corrige les pluriels ; mais, pour moi, la raison de ton bonheur s'éclaircit.
» Je travaille beaucoup, la tête pleine de projets, et ne me contente plus d'y songer, je tâche à les mettre en œuvre. Deux fois par semaine, je vais faire une visite à tes parents. Avec ta sœur, je cause de toi. Quelle délicieuse jeune fille !
» Souvent, quand j'entre dans le jardin, je l'aperçois qui lit un livre, assise sur une des chaises de la tonnelle, alors elle tourne la tète au grincement de la grille, se lève, vient vers moi, et me tend sa main, comme une fleur —
La nuit aux larges ailes se posait sur la mer. On n'entendait que le halètement de la machine et certaine musique mystérieuse que faisaient les flots. Renys se promena lentement sur le pont dans l'ombre accueillante. Il songeait à cette soirée où, devant la furie des choses, Villaines et lui avaient si puissamment exalté leur fièvre. Tous deux se plaisaient alors à des visions d'Apocalypse, et maintenant les flots ne criaient plus de colère, ils chantaient le repos. Jacques sentit que son âme, comme la nature, était tranquille.
« Flossie ! s'écria-t-il d'une voix intérieure, Flossie ! amoureuse maîtresse! tu marques la fin de mes tempêtes par un bel éclair doré ! »