‹ La petite angoisseChapitre 4 sur 29 · JACQUES RENYS SE PLAINT · texte numérisé non relu

JACQUES RENYS SE PLAINT

Le local du cercle se vidait à grand fracas de chaises renversées et de coups de cannes sur les tables. Les portes battirent... un roulement de pas sur l'escalier... des cris dans la rue... la file des étudiants... Villaines dansait et chantait au milieu des rires. Ecœuré, Renys rentra dans la salle ; il se sentait la gorge sèche et la voix rauque ; le garçon lui apporta une boisson, puis se mit à éteindre le gaz.

« Hein ! monsieur, ils s'amusent ! que voulezvous ! ils sont jeunes ! niais ce soir, vous ne semblez pas en train, Monsieur Renys, qu'y at-il?vous êtes resté tout le temps sur le balcon et n'avez guère joué.

— J'ai eu mal à la tète, mais dites-moi, Louis, quand vous aviez notre âge, faisiez-vous l'imbécile comme nous?

— Oh ! moi, Monsieur Renys, à votre âge, je tâchais de trouver du travail. J'ai crevé la faim tout comme un autre, et ce n'est pas drôle d'avoir à se demander tous les matins, comment on pourra dîner avant le soir. C'est pas pour me plaindre, mais il y a des jours où on ne savait plus où donner de la tête. Ah ! j'en ai mangé, comme qui dirait, de la vache enragée ! j'en ai mangé ma part, et davantage ! Mais allez Monsieur, tout finit par s'arranger. Au régiment j'ai fait la connaissance d'un copain qui travaillait dans les cafés, c'est lui qui m'a fait connaître le métier de garçon, et —

— Et vous êtes heureux maintenant?

— Oui, Monsieur Renys; dès que j'ai eu une place, j'ai été content. Ce qui est désolant, c'est de voir tout le inonde gagner sa vie, et de se promener soi-même le ventre creux. A présent cela marche bien, et je mets des sous de côté.

— Vous êtes un sage, Louis, bonsoir.

— Bien le bonsoir, Monsieur. »

Renys sortit ; dans l'escalier il y avait une forte odeur d'échalotte ; Jacques respira avec plaisir la fraîcheur de la rue.

« En fin de compte, pensa-t-il, que l'on soit

garçon de café ou étudiant, cela revient au même. Besoins physiques et besoins moraux se valent. Louis avait raison ; ce qui est désolant c'est de voir les gens avoir l'esprit repu, et

de rester soi-même le cerveau vide et

qu'est-ce que nous demandons en somme ? notre part de joie, cette joie virile qui l'ait vivre ! ah ! nous l'aurons bien un jour !... je l'aurai bien, moi ! »

Et Renys tendit dans l'ombre ses bras musculeux. Des affirmations catégoriques donnent du ton à la vigueur d'un jeune homme.

« Comment finir ma soirée ? x\llons chez Aldi, il se couche tard, j'ai une heure devant moi. »

Renys remonta vers la plaine Saint-Michel. Il gravissait rapidement les rues en pente ; arrivé aux arbres de la place, il se retourna : point de lune, les rues sont noires, les maisons noires, le ciel funèbre ; dans l'air épais, de molles vapeurs planent sous les étoiles. Renys frappe à une fenêtre ; bientôt l'espagnolette grince :

« Aldi, je viens passer ma soirée avec toi, puis-je entrer?

— C'est toi, mon petit! à cette heure, les enfants devraient être endormis au fond de leurs lits. Pourquoi viens-tu si tard? je vais te mettre bientôt à la porte; attends, je t'ouvre à l'instant. »

Dans le cabinet de travail, Renys s'installe. Enfoncé dans un fauteuil, il se prend à regarder pour la centième fois ces murs rayés de planches, où d'innombrables livres sont rangés. Puis ses yeux s'arrêtent au bureau, où traînent des papiers épars, des gravures, des dessins.

César Aldi est archiviste de la ville, il s'occupe de folklore, et les vieux manuscrits provençaux sont les objets de son culte. Il fume, attendant que Renys se décide à lui parler. Il l'a connu quand celui-ci était encore au Lycée ; depuis lors, cet homme de trente-cinq et ce garçon de vingt ans se sont liés; aussi, lorsqu'ils causent, les soirées sont-elles longues. Parfois Jacques se met au piano : Schumann, Chopin, Wagner, d'autres encore... Renys les joue avec amour; parfois Aldi, dont les recherches spéciales n'intéressent pas son ami, prend un livre dans sa bibliothèque : Chénier, Flaubert, Baudelaire (ie divin Charles comme l'appelle Renys)... Aldi les lit avec ferveur, et, dans l'admirable silence qui monte de la ville au repos, l'harmonie des mots et des sons se fait encore plus belle. De temps à autre, on s'accoude à la fenêtre ouverte pour un regard jeté à la nuit, et le temps passe, rapide, jusqu'aux petites heures du matin.

Voici que Renys s'est pris la tête dans les mains, et, tout à coup, il éclate en sanglots ; il pleure, désespéré, par gros hoquets houleux et heurtés. Il se cache la figure, mais son corps est tout secoué de douleur. Aldi se rapproche :

« Qu'y a-t-il, Jacques, voyons, qu'y a-t-il, tu as un gros chagrin et tu ne m'en dis rien; je croyais pourtant être ton ami; allons, calmetoi. »

Renys relève la tête, ses joues sont toutes rouges; il agite une main comme pour écarter des visions importunes, puis :

« Excuse-moi, Aldi, de te faire une scène, mais, tu sais, lorsqu'on est agacé depuis quelque temps, il faut que cela sorte par la colère ou les larmes, et vraiment, depuis deux mois, je suis complètement désemparé ! »

Aldi a lui aussi les yeux humides, il tire nerveusement sa petite barbiche noire.

« Ressaisis-toi un peu, mon petit, et fais-moi ta confession, tu as dû beaucoup souffrir en effet, pour te laisser aller; pourtant cela est mieux ainsi, et les pleurs sont déjà un allégement à la tristesse. »

Jacques réfléchit encore quelques instants, puis :

« Oui, dit-il, jusqu'à présent j'ai suffi à ma douleur; et pourtant, comme elle se démenait

et se tortillait en moi ! Vois-tu, Aldi, le chagrin le plus pénible n'est pas celui au large vol qui vous prend tout entier et vous berce de ses ailes, mais bien celui dont l'envergure est courte, et qui becquette le cœur à petits coups aigus. Le mien est fait de mille déceptions intimes ; il n'est pas l'œuvre d'un événement, non, c'est un chagrin négatif. J'ai cherché l'amour, et j'ai trouvé la bêtise, j'ai cherché des âmes, et j'ai trouvé des outres, j'ai cherché la vie, et n'ai rien trouvé du tout! Maintenant, je suis las et réduit à pleurer comme un gosse, sans cause véritable.

— Eh bien, discutons ton cas, dit Aldi; parlons de ta maladie comme je parlerais d'une chanson provençale ; tâchons de découvrir d'où elle vient, et quels en sont les caractères. Tout ceci m'étonne un peu, mais je crains fort que tu n'aies été trop léger, ou trop exigeant. Les femmes t'ont déçu?...

— Tu sais ce que je veux dire, interrompit Renys, j'aime ma cousine Hélène; mais elle me déconcerte, et c'est le commencement de ma souffrance. Ses paons, ses gemmes, ses iris noirs me fatiguent, et pourtant elle est si belle ! Ah! tu ne peux te figurer, Aldi... lorsqu'elle se coiffe d'une certaine façon, avec les cheveux relevés sur le front et noués un peu lâche, là,

vers la nuque... Hélène m'échappe... elle n'a pas de simplicité, elle n'a pas de cœur! Je voudrais savoir son âme, et cela...

— Toujours cette fillette! dit Aldi. Mais comprends donc qu'elle est tout à fait négligeable ! tu ne l'aimes pas, tu l'admires; elle est très belle, soit; mais ta soif d'affection s'étanchera mal, car il est insuffisant que la petite sache dessiner des tombeaux festonnés de lys et de grosses larmes d'argent, qu'elle danse avec grâce, et rie d'un joli timbre. Elle vaut comme objet de luxe, non comme objet de passion.

— Il y a aussi une autre femme, dit Renys en hésitant, une autre femme que j'aime, mais autrement, et celle-là aussi est décevante! Non, je t'en dirais trop; d'ailleurs tu ne l'as jamais vue.

— Mme Lansky?... Écoute, Jacques, j'ai jugé inutile de t'en parler auparavant, mais je sais que tu es son amant. Une parole surprise l'année dernière me l'a appris. Ne te mets pas en colère, mon enfant ; ta vie intime, pour secrète et bien gardée qu'elle soit, se laisse pénétrer, et mon affection m'a permis de connaître souvent ton cœur. Ta recherche d'amour a été vaine, dis-tu; c'est que jamais tu ne te livres tout entier, or il faut se livrer, car notre âme n'est pas à nous seuls. Je t'ai souvent entendu parler

à ta cousine, une fois à Madame Lansky, toujours j'ai eu la même impression. Pour moi, qui savais entendre, tu étais brûlant de passion ; pour tout le monde, et pour elles aussi, je le crains, tu semblais un simple phraseur. Ta timidité, ton habitude de tenir jalousement renfermé le meilleur de toi-même, s'exprime par l'afféterie et la recherche dans les paroles, comme chez d'autres par le bégaiement ou la rougeur. Aux instants mêmes où tu es le plus sincère, tu semblés ironique, et le moment où tu as le plus de cœur est précisément celui où la phrase est la plus contournée. C'est une maladie dont tu n'es peut-être pas responsable, mais les femmes que tu as aimées ont dû s'en lasser comme tu te lasseras d'elles, car tu as désiré leur âme, tu as désiré leur corps, et cependant tu ne les a pas aimées.

« Pour tes amis, il en va presque de même. Ce n'est plus ta timidité qui les arrête, la préciosité du langage, mais une volonté forte de ne pas te montrer tel que tu es. Pourquoi toujours te cacher? Très habilement, tu as mis un masque de jovialité bienveillante ; il peut tromper tes camarades et leur plaire, il ne fera que froisser ceux qui voudraient mieux te connaître...

— Eh non ! mille fois non ! interrompit Renys,

il est des moments où mon âme entière s'exprimait sur mes lèvres, et Ton n'a pas compris.

— Tu supposes aux gens des qualités de devins, répondit Aldi ; comment pouvaient-ils savoir le moment où tu étais sincère? or il faut toujours être sincère, et porter son âme comme une épée, non comme une cotte de maille!

— Crois-tu, par hasard, que tous mes camarades portent leur âme comme une épée?... Tiens, il y a cinq jours je rencontre, le soir, un nommé Jean de Villaines; nous causons; vient une tempête; on s'enthousiasme, on se sent un peu sorti de la vie, aucune hypocrisie n'arrête les libres pensées qui s'envolent aux étoiles; eh bien, je revois mon compagnon d'un soir, et je trouve une sorte d'imbécile qui fait le pitre ! récite des monologues ! et, quelques instants plus tard, seul avec moi, essaye de faire renaître son lyrisme ancien, à froid ! Dégoûtant!... Abject!...

— Si tout le monde portait sur toi des jugements aussi sommaires et peu motivés, tu pourrais te plaindre avec raison.

— Non, tu auras beau définir ma maladie, cela n'enlèvera pas une parcelle de ma douleur; et elle est pourtant vraie, horriblement, et poignante ! Je me sens couler à pic, perdre pied... Vois-tu, il y a deux classes de jeunes gens :

ceux qui sont assez forts pour vivre, et ceux qui sont trop lâches; je suis de ceux-ci!

— Tu oublies les malchanceux, mon petit, qui ne sont point lâches, mais malheureux. Il me semble que vous tous, jeunes gens, vous n'avez pas assez de pitié pour les autres, et cela vous rend ambitieux pour vous-mêmes. Tu demandes trop à la vie, Renys.

— Ah ! pourtant, elle ne m'a pas donné grand chose.

— Elle t'a donné la santé, l'aisance ; remerciela d'abord, tu penseras ensuite à te plaindre.

— Ce n'est pas des présents que je lui réclame, mais une raison de vivre! Comment! nous ne croyons plus à grand chose, nous gardons une vague loi morale que le plus simple égoïsme, la peur du gendarme (qu'il s'appelle Pandore ou Conscience) suffirait à nous enseigner, nous n'avons pas la foi... sur quoi! sur quoi! veux-tu que nous bâtissions? C'est bien le moins que la vie puisse faire que de nous offrir un intérêt. Un intérêt, entends-tu, un intérêt, je ne demande que cela, ou bien quelque volupté qui me berce (oh ! pendant de longues heures de somnolence) et me fasse tout oublier!

— A ton âge, répondit Aldi, nos préoccupations étaient plutôt d'ordre moral ou religieux. Cette mise en demeure à la vie de nous fournir

un point de contact avec elle me paraît étrange, et pourtant cela revient peut-être au même ; nous cherchions à donner de la stabilité à notre être, votre désir est assez semblable. N'oublie pas que douze ans nous séparent; en douze ans, si la maladie est restée identique, les symptômes ont pu changer. »

Renys se leva et se mit à marcher nerveusement de long en large :

« Nous en sommes tous là ! Considère les trois quarts de mes camarades ! pourquoi fontils leur droit? par goût? allons donc! par manque de goût! Pour attendre ! Voilà le grand mot lâché : Attendre ! Les parents disent : Meubler l'esprit! Attendre! quand nous devrions être des hommes, et agir! non! Attendre !

— Ici, mon cher Jacques, il faut s'en prendre à la société; si les traditions de la famille n'étaient pas éteintes, on aurait sa carrière toute faite; au cas où l'on en voudrait changer, ce serait la marque d'une vocation certaine.

— Les mœurs nouvelles font des traditions nouvelles... nous n'avons point de traditions! Notre jeunesse garde les bras croisés. Veux-tu savoir pourquoi je pleurais tout à l'heure? C'est parce que je n'arrive pas à vivre. Il est ridicule d'employer de si grands mots, mais je ne sais de quels autres me servir. Je disais à Vil-

laines que notre jeunesse est une usine, eh bien, dans cette usine, je me suis perdu ! Je vague de couloir en couloir, sans trouver une fenêtre où regarder un horizon certain, où voir un pan de ciel, un oiseau, une fleur. Nous n'avons que l'obscurité du cachot. Yillaines rêvait de vie héroïque ; nous vivons une vie souterraine. Ah! quand aurons-nous franchi le pas qui nous sépare de la vie? Quand verrons-nous le soleil?

— Et vous êtes nombreux à penser ainsi?

— Nombreux? Nous sommes une génération.

Tous, tous, tous, nous voulons vivre, et la raison première nous manque. Nous formons une horde de sans travail, et pourtant nous serions de bons ouvriers; ah! mon vieux, nous ne rechignons pas à l'ouvrage, nous avons des bras vaillants et la volonté de bien faire !

— Je pense vraiment, dit Aldi, qu'il n'y a pas à désespérer de soi, mais à vivre d'abord... comme on peut — Et maintenant, laisse dormir ces pensées noires et rouges, laisse, et détournes-en ton visage. Il est tard, il te faut partir, mais auparavant je vais te faire la lecture, comme on la fait aux enfants pour qu'ils oublient leurs chagrins. Tu as lu ce poème dix fois, n'importe.... »

Et César Aldi, taquinant sa barbiche, se mit à

lire de sa belle voix grave le Voyage de Baudelaire :

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes, L'univers est égal à son vaste appétit. Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ! Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

.... Renys foulait le seuil des rêves.

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