UN DIMANCHE EN MEDITATIONS
Ce dimanche, huit jours après son entrée au cercle des étudiants, Villaines découvrit, vers trois heures, que le repos dominical lui était insupportable. La semaine avait ses distractions obligatoires : le matin, les voyages vers Aix où verdissaient les vieux murs de la faculté de droit; on causait, on riait beaucoup pour orner cette heure de chemin de fer ; vers midi, le retour où se répétaient les mêmes plaisanteries et les mêmes chansons. Le reste de la journée semblait se meubler sans peine d'occupations diverses... mais les dimanches !
« Oh ! ces dimanches froids et blancs, ces dimanches de linges blancs, de figures pâles
sous un ciel blanc, glaciers, lys, vierges, papier blanc... et dans la brume un grand œil blanc: le soleil ! »
Yillaines dit cette phrase à voix haute pour mieux juger de son effet; elle ne correspond, en réalité, qu'à son seul ennui, car, au dehors, des rayons clairs font l'automne joyeux. — Il s'en assure en regardant la rue. Sur la devanture d'en face, le C d'or de COIFFEUR est toujours un peu de travers, et, plus haut, à une croisée du cinquième étage, est encore pendue cette cage agaçante dont Yillaines n'a jamais pu voir l'oiseau.
« Est-ce un serin, un merle, un canari, un rossignol?... je pourrais évidemment continuer la liste et dire: est-ce un oiseau-lyre, une outarde, un toucan? Mais il y a peu de chance que je le sache, à moins de loger moi aussi au cinquième... A propos, qu'est-ce au juste qu'un toucan? »
Après avoir cherché dans le dictionnaire et s'être assuré que le toucan est un oiseau d'Amérique de l'ordre des grimpeurs, dont le bec est fort gros et fort long, il se sent plus satisfait et se remet à observer la rue. A la vitre où son front s'appuie, un léger halo marque la buée de son haleine. Il respire plus fort, puis signe avec l'index.
« Je n'ai nulle envie de sortir, nulle envie
de rester enfermé... Ah! que je m'ennuie! »
Il bâille.
« Je me demande où est Renys. Depuis une semaine, je voyage avec lui tous les matins, et nous avons bien causé cinq minutes. Ne m'a-t-il pas dit qu'il irait à la campagne aujourd'hui? Heureux garçon, il paraît toujours avoir un but. »
Villaines tire de la poche gauche de son gilet un bout d'ambre, et souffle dedans pour le déboucher. Il y visse une cigarette puis, allume.
« Mon caporal est humide !... ah ! cesjournées où tout vous contrarie ; où les crayons s'épointent, les cigarettes crèvent, les plumes crachent, et les parapluies refusent de s'ouvrir, obstinément ! Je voudrais trépigner comme un enfant, en me fourrant les deux poings dans les yeux.
« Jusqu'à mes livres qui ne m'intéressent pas, mes chers livres ! un livre es/ un ami donné par la nature... Je cite à faux... quelque auteur dont le nom m'échappe... Je manque d'originalité et de mémoire... pourtant, ma phrase de tout à l'heure : ces dimanches blancs... papier blanc... vierge... soleil... oui, pas mal. »
Sur un rayon de la bibliothèque, il prend Hernaniet ouvre au hasard :
Le voilà qui rugit, Madame, taisez-vous ! Ce vers ne lui offre aucune consolation, et il re-
ferme avec violence le volume dont la reliure en maroquin mosaïque de Raparlier est précieuse.
Mollement, Villaines rêve d'un vague roman qu'il voudrait peut-être écrire, et dont le titre serait : Apollon, cocher de fiacre.
« Même, pour faciliter la vente, j'écrirai fiacre avec un pli : phiacre. »
Et il se laisse tomber dans un fauteuil.
L'abattement de Villaines grandit; par négligence, il n'a pas ouvert les croisées, et la chambre est d'une chaleur d'étuve. Sous le plafond, de minces filaments de fumée s'étirent ei tombent en boucles. A plaisir, il a exaspéré son ennui qu'une promenade au bord de la mer aurait dissipé. Maintenant, il reste échoué dans son fauteuil, ses maigres jambes étendues, ses cheveux blonds et raides sur les yeux. Bientôt accourent les pensées qui font l'àme meurtrie, et, peu à peu, cet agacement presque jovial qui se raillait luimême devient de la douleur. Villaines n'est plus veule par jeu, la tristesse l'entoure, et les coins de sa bouche se marquent.
« Voilà huit grands jours que je vais aux cours de la faculté ! huit jours, longs comme des bâillements ! Je vis dans un monde nouveau, qu'y at-il de changé en moi? Rien. Ai-je trouvé quelque soulagement? Non ! Tout me paraît si gris et terne... Je suis vraiment malheureux! »
Voici qu'il s'apitoie sur son sort, cherche à se prouver sa douleur :
« Renys ne fait plus attention à moi, lorsque j'aurais tant besoin d'aide moral. Il s'est contenté de me trouer mes illusions, comme les clowns trouent les cerceaux de papier rose. Il a l'ait une blessure, et ne l'a point pansée. »
Au milieu d'un panneau de sa chambre, Villaines a pendu un grand christ espagnol en vieil ivoire. Il se souvient du jour où il l'a découvert, chez un brocanteur, sous des livres amassés. Il le regarde et ne se lasse point d'en admirer le travail vigoureux. Jamais il n'en a considéré le côté sacré, le symbole divin. Non, il ne vaut que par sa seule beauté d'art. A sa gauche s'embue le Verlaine de Carrière, à sa droite passe le Chevalier et la Mort de Durer. Il chérit ces trois œuvres d'un égal amour.
Villaines s'est approché du Christ :
« Oui, Renys fut inconséquent, car il a démoli sans reconstruire. Que de choses nous manquent, à lui comme à moi; il nous manque la pitié qui rend fort, et la joie. Nous ne savons pas jouir de la vie, ni compatir aux souffrances. Ah ! misère, misère de voir des jeunes gens, que le commun s'imagine avec une grue sur les genoux et un verre de Champagne à la main, se tordre les bras de sincère douleur parce que le sens
LA PliTITK ANGOISSE
de la vie leur échappe ! Ah ! misère et malheur ! »
Ses doigts se plurent à frôler la face du Christ ; il en admira la patine claire près de celle plus sombre de la croix.
« Ah! oui, misère! c'est bien cela. Nous sommes de pauvres loqueteux dont la détresse morale est grande. Notre vie se traîne de détail en détail sans une conviction, sans une foi qui la virilise. Notre douleur est stérile malgré ses désirs : plaine pierreuse qui voudrait enfanter une forêt de verdure. Notre angoisse ne sert de rien, c'est un rebut; celle du crucifié a régénéré un monde, elle a fait hurler d'amour des peuples entiers, elle a bâti des basiliques et créé des martyrs; la nôtre... ah! grand Dieu ! grand Dieu ! qu'avons-nous donc fait! »
Villaines se jeta au pied du Christ en ivoire et il pria follement, un genou à terre, le front dans la main.
« Seigneur! Seigneur! j'ai tout à vous demander et rien à vous donner en échange, rien que l'émotion qui m'a jeté à vos pieds !
)> Seigneur ! nous souffrons et sommes impuissants à rien faire de bon. Donnez-nous l'énergie de vivre. Nous sommes de petits enfants très fats et très oublieux de votre bonté. Vous avez détourné votre face et nous restons dans une ombre terrible !
« Seigneur ! il faut que nous vivions et que nous soyons forts, ne fût-ce que pour venir nous agenouiller dans vos églises pour vous apporter nos actions de grâces!
« Seigneur! éveillez en nous le ferment viril qui fait compatissant et joyeux. Donnez-moi quelqu'un qui m'aide à trouver ma voie de lumière. Je suis comme un gosse qu'on aurait battu; je me sens tout faible et meurtri!
« Seigneur ! je n'ai plus connu depuis quatre ans le seuil de vos demeures; je veux goûter de nouveau au pain et au vin, sentir en moi votre corps et votre sang rédempteurs !
« Seigneur ! vous avez permis que reste encore en moi une bonne chose : la puissance d'aimer. Je sais aimer. Je veux vous aimer!
« Seigneur ! donnez-moi la force de vous prier avec constance, avec ferveur; n'est-ce pas, oh! n'est-ce pas, Seigneur, que vous m'aiderez? »
La prière de Villaines se continua en un murmure.
Au bout de quelque temps il s'aperçut que, tout en priant, il comptait les petites rosaces du tapis. Il se releva brusquement, et sortit en sifflotant une valse fade.