‹ La petite angoisseChapitre 6 sur 29 · EPISODE D HELENE · texte numérisé non relu

EPISODE D HELENE

La scène est ce jardin clos livré à ses mélancolies d'automne : un jardin de Shakespeare. Il aurait pu fleurir sur quelque indécise rive d'Illyrie, et connaître les mièvreries pastorales d'une Nuit des Rois. Le décor appelle Olivia et Malvolio; une allée se perd sous l'ombre des feuilles; seul, on s'y trouve solitaire, et l'on n'y peut, à trois, marcher de front. Près d'un banc de bois, des saules creux bordent un ruisseau, et, plus loin, parmi les verdures, un jet d'eau scande sa plainte en brusques pluies. La maison trop moderne éclate en blancheur, mais, devant elle, des massifs s'étendent, d'où s'éveille le charme des parfums. Les résédas et les violettes

s'y blottissent, refoulés par une rangée de tulipes qui évasent la glace de leurs corolles, et par de grands lys tigrés, altiers évocateurs de pompes royales, sur le fond d'un bosquet de roses, rouges d'un jeune sang.

Malgré l'automne, l'heure est joyeuse : midi.

Sur la terrasse de la villa, les acteurs se disposent à faire leur entrée : Hélène glorieuse, et Renys fervent. Elle sait qu'elle est belle, elle sait que ses cheveux semblent une flamme, et que la grâce veille au fond de ses prunelles. Elle porte une robe à taille haute ; sur son front est posée une couronne de fleurs pâles. Elle semble ainsi, avec ses gestes lents et le balancement un peu lourd de sa tète, elle semble vraiment très légende. Jacques a su vaincre l'opprobre du costume moderne qui, chez lui, n'arrête plus l'attention, ne paraît plus, n'existe plus, puisque parfait. Tout l'intérêt se reporte sur la figure : les grands yeux noirs, refuges de caresses, dont le regard ne peut se poser sans douceur, il semble, ni.se lever sans regrets; la bouche vibrante d'aveux inexprimés, de fièvre incomprise, les narines nerveuses, le front large et sculpté. Mais tout est gâté par ces déplorables mouvements, secs, cassants, géométriques, qui heurtent et n'expriment pas. Pour l'instant, Renys n'a pas conscience de la

perfection de sa tenue; il est ému par la douceur de l'air, par ce jardin et son mystère joli, par Hélène surtout et sa robe blanche. Il parait heureux, et ses mains s'occupent à arranger la guirlande de fleurs, et s'attardent, aux cheveux de la princesse qui l'accompagne.

Hélène et Jacques descendent dans l'allée, ils causent :

« Hélène , jouissons bien de l'automne qui meurt. Les rameaux soutiennent encore leurs feuillages jaunis; dans peu de jours, nous marcherons sur un tapis profond qu'aura tendu la prochaine brise, mais les cassures légères qui bruisseront sous nos pas auront quelque tristesse : une angoisse accompagne toujours la mort, même celle des feuilles. »

Hélène prend des mains de son cousin une canne en jonc, et cingle les rameaux bas de petits coups flexibles. Elle va parler, mais, comme une folle envie de rire lui pince les joues, elle cherche une contenance. Une palme de marronnier tombe en tournoyant.

« Jacques vous êtes cocasse ! vous parlez comme un poète, et jamais pourtant vous n'avez commis d'hexamètres, ces ennuyeuses choses longues, qui, deux à deux, se promènent en se donnant une poignée de main qui fait la rime. Vous avez été très gai à table, et nous avez conté des his-

toires assez drôles, mais il faut croire que ce jardin a sur votre esprit une influence secrète; dès que vous y descendez , votre lyrisme prend son essor. Est-ce l'automne, le ciel, ces plates-bandes qui vous inspirent, ou simplement ma présence? En hiver, un jour d'orage, pourriez-vous balancer aussi bien vos phrases, devant un parterre qui n'offrirait à nos regards que des géraniums en feuilles ? »

Renys ne répond pas, perdu qu'il est aux senteurs passagères. C'est l'heure où les parfums s'émeuvent sous le soleil encore chaud ; ils montent en impalpables volutes dans la sérénité du jour, et voici que se mêlent sous le vent tranquille toutes les musiques, tous les arômes, tous les gestes de la nature; le ruisseau répond à la fleur, la branche au nuage illusoire, et la brise à l'oiseau. Jacques aspire avec volupté le calme des choses.

« Vous avez tort de vous moquer, Hélène, je suis très sincère, et ne trouvez-vous pas qu'il est certains spectacles que l'on doit traiter avec déférence? Je crois, en vérité, qu'il faut porter aux arbres et aux fleurs le même respect que l'on accorde si aisément aux personnes?

— Je veux bien, moi ! C'est comme les gens du monde qui sont exquis au salon et inconvenants, paraît-il, au fumoir.

— Que voulez-vous, ces midis m'enthousiasment, Hélène ! La nature communie avec ellemême dans la splendeur des rayons, comme, plus tard, elle communiera tristement dans les teintes tièdes et les souffles obscurs du crépuscule.

— Eh là! eh là! je vous arrête; jamais vous n'auriez parlé, il y a une heure, d'un souffle obscur, et, même en vous accordant l'influence de ces excellentes plates-bandes, je ne vois pas... »

Renys se sourit à lui-même :

« Les teintes peuvent être tièdes et les souffles obscurs; les brises qui passent après le soleil couché, ces brises chargées de sanglots, éteignent toute clarté en mon cœur, et le grand ciel ne semble-t-il pas attiédi, lorsque, vers le soir, il se teinte d'hyacinthe?

— Oui, c'est ingénieux. Jacques, mon cousin, vous avez des trouvailles. Il ne m'était jamais venu à l'esprit de considérer les couleurs comme des thermomètres ! Ne froncez pas les sourcils, j'aime vos conversations, elles me charment, et, si je me permets quelques moqueries, c'est pour écouter votre défense. Vous êtes un grand convaincu.

— Vous partagerez un jour ma conviction, Hélène; je vous ferai aimer la nature. Peut-être,

vais-je trop loin et suis-je exagéré, il est vraiment des jours où je me sens vivre en elle. Lorsque je me promène en forêt, il me prend parfois des envies de pleurer, sans cause, simplement parce que je vis au milieu de toute cette vie qui m'entoure et dont je suis une parcelle. Alors je voudrais embrasser la terre, étreindre les arbres, et meurtrir mes lèvres à leur rude écorce. Ne sentez-vous donc pas l'emprise des flots quand vous marchez sur la plage? Moi, ils m'attirent par leurs murmures, car, n'en doutez pas, les sirènes vivent encore et chantent, mais l'homme est trop affairé pour écouter leurs chansons. Quand la mer est plate et brillante, je m'enivre de cet océan de caresses, et quand les éléments se soulèvent, je m'effare devant cet océan de gémissements ! Debout sur une pointe de rocher, en face de la nuit, je voudrais chanter tout haut pour dominer la colère des vagues, ou peut-être pour cacher ma frayeur et ma lâcheté aux regards insidieux des étoiles ! — Bravo, bravo, mon cousin! Dites-moi, vous êtes donc amoureux du monde entier!... Pourtant, un conseil : soignez vos effets de voix; il y a des moments où Ion dirait vraiment un violon qui grince; vous devez respirer mal... Allons, ne vous fâchez pas, et continuez à me dire de jolies choses.

— Hélène, vous aurez beau me tourner en ridicule, je ne m'en plaindrai jamais. Libre à vous de me croire comédien ; un seul de vos regards guérirait ma blessure. Mais ne sentezvous pas que cette journée est sublime? qu'il faut s'y mêler, en jouir de toute son âme? Pour moi, je voudrais trouver en chaque lieu des choses que je reconnaîtrais. Déjà dans ce jardin j'ai d'anciens amis : suivant les saisons, les hélianthes m'offrent en leur parfum la franchise et l'accueil d'un bon hôte, les violettes l'espoir des lendemains, les iris de chers souvenirs; mais, par-dessus tout, j'aime et je connais la senteur inquiétante de ces herbes-fleurs, les résédas; elle frôle, se pose, s'échappe, c'est vraiment le parfum élu du premier et du plus grand des arts, de la danse ! »

Renys parle d'un sujet qui le hante. Ah! qu'il voudrait faire comprendre à cette petite personne trop belle, la splendeur qui l'environne! Il sait qu'en sortant d'un bal, elle fut toujours plus occupée de sa robe que des étoiles, et qu'elle préfère un flirt à un beau paysage ; cependant il s'obstine... elle est si belle. Est-ce que jamais elle comprendra les bois et la mer, la danse des arbres et la danse des flots, les rondes que tournent les feuilles au sein des clairières, et celles, vaporeuses, indiquées par

les flocons d'écume au creux des vagues? Est-ce que jamais elle comprendra le concert des fleurs?

Et Renys reprend :

« Je rêve quelquefois d'un ballet de parfums, où les odeurs s'uniraient pour l'extase ; mais, ici, je respire déjà toute une symphonie, je me sens grisé de joie, comme devant une belle statue, un beau tableau, comme devant vos yeux, Hélène! Tout se fond, tout se meut dans une riche harmonie, où toujours domine la claire fanfare des roses.

— Que viennent faire mes yeux dans tout cela? »

Hélène eut un sourire de vaniteuse jeunesse.

Renys se tut, le sang lui reflua aux joues ; comme pour un qui se noie, les bras tordus au seuil du gouffre, toute sa vie, sa vie sentimentale, reparut en images : l'enfance en commun, les jeux dans l'herbe, où lui se nommait l'Epée subtile, elle, Fleur de prairie; les ruses, les cris de guerre, les surprises, le poteau de couleurs, et les tortures. Oh! le wigwam clans l'ombre du bouleau creux ! oh ! le tomahawk, ustensile de cuisine, louche tournoyante et terrible ! oh! l'illusion d'enfance ! (rapide, passa le souvenir des regrets identiques de Villaines). Et ce grand coupe-papier, teint de cochenille, qui scalpa tant d'Apaehes ! Lui, furieux et hurleur, les cheveux,

au vent, les yeux fous, brandissait son calumet de paix, — il vivait. Elle, déjà soucieuse de ses jupes, sachant très bien que c'était pour rire, évitait les ronces, — elle jouait.

Plus tard, les années de lycée, les chères vacances où l'on se revoyait, le retour. Jacques s'était pris à la douceur d'aimer. Il avait voulu connaître l'esprit d'Hélène, lui avait parlé, puis confié des volumes chers. Un soir de printemps aux lointains mauves, il lui lut quelques Romances sans paroles, et, sous l'épais treillis d'une tonnelle de vignes, des vers intimes qu'il aimait. Ceux-ci la firent rêver d'abat-jours à découpures et de veillées où l'on tricote, et Verlaine lui inspira une si grande mélancolie, qu'elle dessina sur son album de grands yeux où naissait un pleur en forme de poire, et des tombeaux, hexaèdres cerclés de deuil, où sa fantaisie posait parfois un triangle, et des initiales. Maintenant, elle avait brûlé ces dessins, trop littéraires à son gré, et ornait de son talent des éventails, où, sur une soie de nuance atténuée, quelque amour aux ailes roses sortait d'un œuf.

Renys savait tout cela, mais, parce qu'il aimait, il n'avait pas compris. Il savait que lorsque Hélène tournait la tète et montrait sa nuque où des cheveux courts blondissaient, son admiration fervente trouvait l'oubli en un désir

d'agenouillement. Il croyait en Hélène, ne s'arrêtait pas à ses travers, cherchait au delà, au delà des larmes sur les draps mortuaires, plus loin que les éventails, plus loin que la jeune fille accomplie, plus loin que le piano et ses gammes !

Ainsi, Jacques cherchait une âme en silence, et voici qu'en ce décor de soleil et de joie, Hélène venait de relever une phrase qu'elle aurait pu laisser passer comme un compliment d'adolescent ému. Renys rougissait toujours, et toujours Hélène souriait de jeunesse heureuse.

« Que faire ! que faire ! se disait Jacques, voici un parti à prendre, simple et décisif. Faut-il m'échapper, ne pas conclure, me draper d'une phrase banale, ou faut-il savoir enfin ce qu'il y a derrière ce front, approfondir les yeux d'aigue-marine, connaître en un mot ce qu'est Hélène, une petite bécasse, comme dit Aldi, ou celle dont l'âme me fut chère au delà de son apparence ? »

Les brises frôleuses, les arbres et les plantes, tout lui parut vibrer de tendresse... il parla :

« Hélène, j'ai nommé vos yeux parce qu'en leurs prunelles se résume votre beauté, parce qu'ils sont le reflet des eaux, du ciel et des flammes. Regardez-moi de ces grands yeux, regardez-moi de vos yeux clairs, bien en face,

au fond des miens. Ecoutez-moi, Hélène, je sais que vous voulez me mettre à l'épreuve, car c'est bien cela n'est-ce pas ? vous vous êtes cachée sous un voile d'ironie, c'est bien cela... oh! dites que je ne me suis pas trompé! Oui, oui, je sais, les idoles veulent qu'on se prosterne et qu'on les adore, longtemps, très longtemps; mais, le jour où l'on a pleinement senti leur pouvoir divin, alors, même les statues en pierre finissent par laisser tomber sur le suppliant un regard du haut de leurs pupilles précieuses ! C'est l'extase divine ! faut-il que je parte sans avoir connu l'extase amoureuse?... Je suis tout à vous, Hélène, une chose, un objet entre vos mains... Hélène, Hélène, dévoilez-moi votre âme ! j'ai trop prié pour ne pas obtenir ! Vos bras calmeraient les regrets et les râles, donnez-moi vos bras ! Quand vous marchez, le sable est ému au sillage de vos pas, laissez-moi suivre vos pas, nous irons vers le bonheur ! Et votre caresse doit être douce aux malheureux, donnez, ah ! donnez, car je vous aime !... non, laissez-moi parler!.... Je veux savoir le secret de vos yeux, je veux, je le saurai!... Hélène, je vous aime, je vous aime, je vous aime ! »

Sérieuse, Hélène écoutait Jacques parler. Tous ses atavismes de bourgeoisie aisée semblaient

transparaître en sa figure, et Renys la vit, en un éblouissement, grasse, une chaîne d'or au corsage, avec une coiffure qu'un souvenir de jeunesse lissait en bandeaux. Toute son émotion se résorba comme de l'eau dans une éponge avide ; il eut presque envie de rire, et faillit crier:

« Eh! Nom de Dieu! je ne vous récite pas un mémoire de blanchisseuse ! »

Mais Hélène parla :

« Jacques vous êtes inconvenant ! Vous

voulez que je sois franche? eh bien... je ne sais à quoi vous pensez ! C'est de la dernière audace, et si vous n'étiez mon cousin, j'irais avertir maman! Vous en doutez? Désirez-vous que j'appelle? Non, vraiment, on n'a pas idée d'une

pareille d'autant plus que rien ne pouvait vous

permettre de croire Gomment! c'est ainsi

que vous me récompensez ! car j'ai été parfaite à votre égard ! je vous ai toujours gardé des places de faveur sur mon carnet de bal, à tel point qu'on a remarqué, oui, remarqué la fréquence de nos valses ! Pour vous, j'ai semé tous mes flirts ! Pour vous, j'ai presque froissé Monsieur Hurieux, le seul lieutenant de hussards à qui j'aie refusé un cotillon ! Pour vous, tout cela ! et c'est vous qui venez me faire une scène ! et après la scène une déclaration ! mais vous perdez la tête mon pauvre ami ! Jamais

vous ne m'avez dit que vous aviez un sentiment pour moi ! Et puis... cette brutalité ! Me prenezvous pour une de ces jeunes filles stigmatisées dans un roman qu'on m'empêche de lire ? Je ne veux pas me fâcher pour cette fois, mais tâchez d'être plus convenable, et ne faites pas l'enfant ! »

Jacques s'était assis sur un banc. Les coudes aux genoux, la tête levée, il regardait Hélène. Rien dans cette beauté ne l'émouvait plus. Il poussa un gros soupir d'enfant désappointé, puis sa figure s'éclaira, les yeux se ridèrent, et, se levant, il éclata d'un rire un peu rauque, mais joyeux, oh ! très joyeux !

« A-t-elle assez d'esprit ! a-t-elle assez d'esprit ! La petite cousine n'a pas été dupe de la plaisanterie du petit cousin ! Vous n'en restez pas moins adorable. Finissons ce jeu par un baiser ! »

Et, la serrant dans ses bras, Jacques colla sa bouche aux lèvres minces, mais, à leur toucher, à leur parfum d'héliotrope, il faillit se pâmer de regret.

L'expression d'Hélène fut indéfinissable ; il s'y mêlait de la colère, de la stupeur et du dépit. Vivement, elle se dégagea, un peu effrayée aussi, et, tout en grondant Renys, elle le ramena vers la maison. Il prit congé, quelques instants plus tard, avec un charmant petit salut.

Dans la traverse, Renys marcha d'un pas rapide. La nudité des murs recrépis lui donna une impression de constance qui se fixa en tableau : le bord du ruisseau... le banc... les saules... la maison blanche... tout cela éclairé étrangement, on eut dit d'un pétrole vulgaire, implacable, reflété par du zinc. Près du jet d'eau, un couple : l'homme, vêtu d'une blouse bleue et de pantalons larges, les manches retroussées, montrait des bras huilés de sueur et musclés, sur quoi jouait la lumière ; la femme, fardée, les yeux noircis, le corsage déchiré, était couronnée de fleurs pâles. L'homme parla :

« Finissons ce jeu par un baiser. »

Il la baisa sur la bouche et se mit à rire d'un air canaille, tandis que la fille, pâmée, tordait ses hanches ignoblement.

« J'ai vraiment peu de contrôle sur mes sens, murmura Renys, je facilite ce jeu cérébral par ma complaisance. Pourtant, cette tension vient de me servir, elle a peut-être empêché les pleurs, les lamentations, les gestes de circonstance, et, me donner en spectacle... ah ! non.... Cette fille, ce baiser, c'est presque du sacrilège, un sacrilège posthume, car elle est bien morte, Hélène, l'inspiratrice ! »

Sur la route se dévidaient au fil du vent des

tourbillons de poussière. Devant la grille d'une campagne, un orgue moulait un air. Renys régla son pas ; puis une phrase s'inscrivit dans sa mémoire, il s'y habitua, la scandant au gré de l'harmonie mécanique. Renys chantait :

« Mon amour est mort, mon amour est mort ! »

Les passants lui semblaient devenir des automates qui faisaient, eux aussi, partie de son obsession.

« Mon amour est mort ! »

Les haies et les murs qui bordaient la route devenaient des cartons peints, éclairés d'une rampe idéale.

« Mon amour est mort ! »

Des charrettes craquaient, des fouets faisaient éclater leur son de cassure ; tous ces bruits suivaient les notes de l'orgue.

« Mon amour est mort ! »

Une odeur de laine chaude, un troupeau, le berger et le chien jappant, lui rappelèrent l'arche de Noé avec laquelle il jouait enfant.

« Mon amour est mort ! »

Derrière un treillis losange, peint en vert, dans une pelouse verte, parurent des arbustes verts et des lauriers, où, parmi l'ombre des feuilles, luisaient des fleurs très roses, des fleurs découpées, artificielles, piquées par fantaisie pour éclairer le décor.

« Mon amour est mort ! »

Et l'échappée de vue sur la ville proche et géométrale, sous la brûlure du jour, semblait aussi suivre en ses lignes la ligne musicale de l'orgue, l'harmonie cassée où des notes, de temps à autre, étaient absentes.

« Mon amour est mort ! »

Et l'orgue s'arrêta.

Soit correspondance musicale, soit simple souvenir, les derniers sons éveillèrent des suites d'harmonies dans l'âme de Renys. C'était maintenant la sinueuse et sensuelle phrase du Aie fisto fêle de Boïto. Quand il l'avait entendu jouer, quelques années auparavant, par une troupe italienne de passage, toute la Grèce antique s'était évoquée en son cœur de collégien. L'air presque oublié revint à sa mémoire et se déroula.

Vers Faust, Hélène devait s'avancer, bercée par le chœur des sirènes ; là-bas, dans ces bosquets que Renys voyait à un tournant de la route, Celle de Troie venait à lui. Il se complut à la fantaisie qui la faisait naître. Elle s'avançait sur les gazons brûlés ; ses suivantes avaient disparu ; elle marchait d'un pas égal, la tête droite, les bras collés au corps, la robe sans plis, sculptée dans du bois blanc, une

Hélène peinte de couleurs voyantes, des taches rouges aux joues, les yeux piqués d'une goutte de bleu.

Jacques se figura une causerie. Les paroles étaient précises, remontées d'un mouvement mécanique. Hélène parla:

« Le mieux est l'ennemi du bien... L'argent n'a pas d'odeur... Les affaires sont les affaires... Les enfants ne demandent pas à venir au monde... L'homme n'est pas parfait... »

Ces dernières paroles se perdirent en un grincement de ressort mourant. Une main invisible rendit la parole à Hélène ; elle continua avec précipitation :

« Le charme intellectuel de Chopin... L'orient; lisme si pittoresque de Bizet... Massenet dont h musique... Wagner qui... »

Dans cette divagation que Renys ne pouvait plus contrôler, les deux Hélène se mêlèrent, la jeune fille-poupée et la poupée-reine furent une même vision, et, quand Jacques eut baigné son front dans un abreuvoir du bord de la route, il s'aperçut qu'il avait presque atteint les faubourgs de la ville.

« Et maintenant il faudra rentrer dans la rue clabaudeuse, heurter de verveux passants, saluer des gens plats ! Non, j'aime mieux me perdre aux collines. »

Renys pensa avec plaisir aux pins tordus, aux rochers très blancs, à la mer amicale. Chez lui, on le croirait invité à dîner par les parents d'Hélène; il mangerait dans quelque auberge.

« Allons, en route ! »

Jacques prit un sentier qui l'éloigna de la ville.

Ce fut une longue promenade, coupée de haltes. À chacune d'elles, il sentait, avec la fatigue de ses muscles, s'apaiser son esprit, mais la nature ne se montra pas, dès l'abord, douce à ses regrets.

Il s'arrêta à la lisière d'une pinède. Là, sur les aiguilles polies et glissantes, à l'endroit où les roches marquent la limite des arbres, il s'assit. A quelques pas, sous des pierres hautes d'où pendait la chevelure d'un lierre, une eau courait, sensuelle, chantante et parfois griffée d'un insecte qui passait en vibrant. Des graminées, agitées d'un souffle incessant, se frôlaient en hâte. Sous les pins, deux oiseaux piaillaient en se poursuivant. Renys perçut encore à ses lèvres un parfum d'héliotrope.

« Faut-il donc que l'amour soit partout? L'étreinte du lierre est un baiser, les herbes échangent des baisers comme l'insecte et l'eau, ce sont des baisers d'oiseau que j'entends sous les branches, et moi-même, sur ma bouche, je garde encore l'odeur d'un baiser. »

A son esprit les choses furent amoureuses.

Quelques heures plus tard, le meurtre du soleil se fit à l'horizon. Renys marchait par la colline; le ciel fut une cohue de couleurs ruées, de cris lumineux, d'éclairs pourpres, d'éclats, de sang craché. Sous les frondaisons, filaient de longs rayons horizontaux qui se plaquaient en lueurs aux croupes rocheuses. Renys brisa une branche de pin, et, pour égayer ses muscles, l'agita comme une palme ; ses narines n'aspirèrent plus que l'odeur de la brise lente.

A son esprit les choses furent glorieuses.

Il revint, et dîna dans une taverne des faubourgs. Une fille grasse le servit; elle riait pour montrer sa gorge. Des plaisanteries de pêcheurs pesèrent. Le pain était dur, le vin piquait. A travers les vitres, on voyait, sur la mer, tomber la nuit; mais aucune tristesse ne venait à Renys. Lorsqu'il rentra en ville, la lune lui parut drôle, et ses jeux d'ombres. Au coin des maisons elle montrait sa face frivole où des gouttières défilaient en silhouette. Jacques la sentit familière.

A son esprit les choses furent joyeuses.

Un large contentement s'étendit sur lui, et son pas sonna sur le pavé. Souriant, il prolongea son rêve intérieur. Les dehors ne vinrent plus le troubler, n'éveillèrent que quelques tentatives.

Ce fut d'abord l'aspect d'un fiacre qui passait... un couple en gaieté chanta.

Puis la soudaine entrave d'un fil de fer roulé... Renys faillit tomber.

La ligne flexible des fusées d'arrosage... un chien jappa, et vint se mettre sous le jet, en poussant des petits cris courts.

Enfin, quand Jacques fut presque arrivé à sa porte... un parfum, un souvenir, une mystérieuse idée d'héliotrope.

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