QUELQUES AVIS ET UNE CONCLUSION
La nuit règne, et l'hiver. Sous les soufflets du vent brusque, les arbres grelottent. Deux soldats sortent du café : Au joyeux hussard, et remontent vers le quartier de cavalerie ; un troisième les suit, qui déhanche un peu. Le cours reste vide. La petite ville d'Aix paraît très glacée, la nudité des arbres est triste à faire pitié, les maisons prennent un air peu aimable et de leurs corniches moussues, froncées comme des sourcils, pleut et pleure le seul ennui.
Villaines referma la croisée en frisonnant et revint se chauffer près du feu. Ses amis l'injurièrent :
« Ah ! c'est pas trop tôt ! Tu voulais nous geler ! dit Herbillon.
— Le fait est... murmura Luttier.
— C'était à cause de la fumée», expliqua Villaines.
Renys haussa les épaules, et Helvin, dont le regard s'était levé d'un air inquiet vers la fenêtre, se rendit aux douceurs d'un roman. L'aération ayant ainsi été critiquée par tous, on se tut. Pour quelque temps, le désir des paroles ne vint guère, et, tandis que digérait Herbillon, les autres surveillèrent leurs pensées.
Depuis son entrée au cercle des Etudiants, Villaines, après avoir montré avec coquetterie son pouvoir de plaire et d'amuser , avait cédé le pas, et son commerce se bornait à d'habituelles fréquentations.
Dès les premiers jours, Antoine Luttier lui avait plu à cause d'un esprit un peu frivole et de charme certain. Une nonchalance rendait ses drôleries imprévues, et l'effet n'était point gâté par un léger bégaiement à l'approche des déconcertantes dentales. C'était un jeune homme dont la démarche était sinueuse et la figure jolie ; il connaissait la grâce qu'il faut mettre à baiser Une main, et savait, par surcroît, être fort intelligent à ses heures.
La seconde rencontre amicale fut avec Helvin. Marc Helvin était plus âgé que ses camarades et plus âgé que son âge. Ses vingt-six ans ridés
et maladifs troublaient un peu ; curieuse aussi son existence, coupée de brusques disparitions qui restaient inexpliquées. Orphelin, riche, sans occupations définies, il suivait des cours de droit pour que son esprit changeât d'air, se fixât une tâche. Villaines l'aimait pour son indulgente bonté où pointait un sarcasme doux; il souffrait en le voyant pâlir parfois et se prendre le front dans les mains, la bouche contractée de douleur.
« Ce n'est rien!... un peu de migraine. »
Et Marc, redressant son corps lourd, achevait la phrase interrompue.
Pour Herbillon, Villaines conservait une habitude sympathique. Il trouvait en lui de la bonhomie généreuse et une intelligence documentée. Son esprit était peuplé d'opinions stables. Il y restait à l'ancre, bien fortifié, pacifique, mais prêt pour le combat. Sur elles, les attaques les plus impatientes s'étiolaient, car le doux garçon se crénelait de tourelles. Par exemple : Charles Herbillon était républicain radical; il l'était, avec toute l'intransigeance d'une affiche d'élections. Là se bornait d'ailleurs son dogme ; il ne faisait aucun prosélytisme, n'écoutait aucune critique, n'expliquait rien, n'admettait rien.
« Je suis républicain radical. »
Content de s'être affirmé devant lui-même,
08 LA PETITE AXCOISSK
Herbillon souriait alors au plafond, et passait à d'autres sujets, traités avec abondance et discernement.
Renys lui ayant demandé un jour quelle carrière il comptait suivre, il avait répondu :
« Un magistrat gagne peu, mais il est très considéré. Avant sept ans, je serai juge suppléant dans une sous-préfecture. »
Villaines devint songeur à cette confiance dans l'horizon.
C'est à ces trois camarades et à Renys qu'il livrait le fretin de sa vie intérieure : sensations, pensées, souvenirs ; mais son désir d'affection était insatisfait, et Jacques, dont la brusquerie semblait depuis quelques mois plus inquiète, restait toujours cassant et clos.
Ils avaient quitté leurs familles depuis un mois, pour venir s'installer à Aix, ville universitaire et morte. On avait trouvé que le calme serait profitable aux études, et que l'exil donnerait à ces jeunes gens une tournure d'esprit juridique. Helvin les avait suivis pour n'être pas seul.
L'emploi de leur temps était invariable : le matin, après les cours, ils déjeunaient ensemble, puis travaillaient, ou bien allaient se perdre aux bois des environs. Le samedi, ils rentraient chez leurs parents, mais, le surlendemain, c'était
une joie de retrouver leurs garçonnières, plaisir d'enfants qui jouent à Robinson, tous seuls, au milieu d'un pré. Les soirs se passaient en promenades sur le cours, en stations dans les cafés, et, lorsque le vent se fut aiguisé, ils s'accoutumèrent à des réunions chez Yillaines, qui possédait trois fauteuils et un divan.
C'était une de ces soirées oisives qu'ils aimaient à se ménager, pour la joie des causeries lentes, où sonne parfois un éclat de rire. Dans cette intimité familière, les coussins profonds, le feu qui danse, et la boîte en fer blanc où sont les cigarettes paraissent des ornement nécessaires aux veillées amicales. Vraiment, l'heure et l'endroit sont propices au retour des souvenirs.
Pendant le jour, ils se sont envolés, très nombreux et très fous ; les aspects brillants de la nature les éteignaient d'un souffle de rayons, mais voici qu'ils accourent, se rassemblent, chuchotent, et finissent par devenir obsesseurs. L'adolescent le plus glacé regarde alors volontiers vers les actions commises, les paroles dites, les choses en allées, et parfois un regret le frôle. — Quoi !... tant d'actions indifférentes, tant de paroles creuses, tant de choses vaines ! Agir (bien ou mal) s'apprécie, mais n'avoir rien fait ?
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La nuit éteint le monde qui nous entoure, pour nous laisser nous commenter en silence.
Villaines pensa tout haut :
« Le soir nous rapproche les uns des autres ; les occupations de la journée nous séparent, du moins en esprit ; mais, aux ténèbres, les âmes s'unissent, et se recueillent en l'attente des confidences. »
Herbillon secoua la tête d'un air indifférent. Il venait de finir son étude sur les donations entre vifs, et ne voulait pas réfléchir. Les autres non plus ne répondirent, mais, guidés par la remarque de leur camarade, ils se prirent à repenser et, d'après leurs caractères, à repenser suivant des modes divers, les pensées de l'heure enfuie: des mains qu'ils avaient frôlées, des yeux que leurs yeux avaient rencontrés, des opinions qu'ils avaient émises, que restaitil en leur mémoire ? Pas assez de volonté pour fixer un geste, d'intention pour que vive un regard, de sincérité pour que l'idée jaillisse. Ils s'en émurent de façon différente, de sorte que, par sa phrase, Villaines avait précisément troublé le calme qui les confondait. Leurs fantaisies divergèrent, aiguillées en chaque esprit, et, par suite, l'intention de causer s'éveilla.
Helvin referma son livre d'un geste bref et, par la chambre, soudain s'ébroua, sautant par-
dessus les chaises, essayant au coin de la table des positions d'équilibre. Son gros corps fut encombrant. Villaines sortit pour faire bouillir de l'eau, Luttier alla vider la théière où, depuis la veille, macéraient des feuilles, et Herbillon aida Renys à chercher le sucre. Quelques instants plus tard les cinq jeunes gens buvaient leur thé.
Durant l'heure qui suivit, leur causerie fut active, occupée des mille détails quotidiens, du cortège grouillant des petites joies et peines. De nouveau s'affirma le plaisir d'être réunis.
« Notre entente est parfaite, constata Luttier ; il me semble que, peu à peu, notre camaraderie se change en amitié. Nous sommes arrivés à bien nous connaître... Villaines, tu permets n'est-ce pas? »
Et Luttier, s'enfonçant dans son fauteuil, posa ses pieds sur un guéridon.
« Bien nous connaître ! dit Herbillon. Ah ! je vous défie d'exprimer clairement ce que vous pensez les uns des autres. Pour moi, je vous aime beaucoup, mais renoncerais vite à pénétrer votre âme. L'âme?... chasse réservée! »
Luttier se mit à rire :
« Ce n'est pas de notre perspicacité que je doute, mais de notre franchise. Marquer mutuellement nos défauts d'un doigt réprobateur !
Fichtre ! quel rôle ! quel bel exemple de sincérité ! Voudriez-vous, par hasard tenter l'expérience?
— Oui, mais en toute cruauté ! fit Renys, décidons seulement que rien ne survivra de nos paroles, et qu'elles seront mortes pour chacun de nous, dès qu'avant l'aube le ciel aura pâli.
— Dès qu'avant l'aube le ciel aura pâli, voilà qui pourrait se chanter, dit Herbillon.
— Cette enquête sera précieuse, dit Villaines, car elle créera un charmant souvenir. Nous voyez-vous, graves et barbus, repensant aux rêves de la vingtième année, ceux mêmes que Renys tournait si fort en ridicule, le jour où je le vis au Cercle?
— Nous dire nos vérités, murmura Helvin, quels délicieux fantoches nous faisons ! Je songe aux combats sanglants qui vont se livrer en nos âmes. D'un côté, la franchise nous poussera à proclamer notre avis tout sec, tout cru ; de l'autre, une discrétion, un scrupule arrêtera les jugements trop sévères. Et... j'y pense... cela est-il possible de parler clairement ? Mais, puisque telle est notre fantaisie, essayons ! »
Luttier pencha la tête sur l'épaule droite d'un air gentil :
« Eh bien...?
— Eh bien, quoi? » dit Herbillon.
Il y eut un moment de silence, puis, tous les cinq, ils éclatèrent d'un rire bète.
Villaines quitta le fauteuil où se complaisait sa paresse, et vint s'accouder à la cheminée. Au coin de marbre il posa sa tasse.
« Attitude d'orateur, murmura Renys.
— Pardon ?...
— Je dis que tu te prépares à nous faire un discours.
— Peut-être bien, dit Villaines, et ce que j'ai à vous conter est d'ailleurs fort simple. C'est un avertissement : notre soirée menace de tourner au grotesque ; entre nous, une amitié semble naître, or nous allons plaisanter quand notre but est de nous venir en aide. Soyons sérieux pour un instant. Voyez-vous, l'amitié devrait être une société d'amélioration mutuelle ; elle n'est, d'ordinaire, qu'un traité de neutralité, une cohabitation d'indifférences, ou, pis que cela, des vanités qui se frottent. Tâchons de nous renseigner sur nos défauts et nos vertus. Quand deux peuples s'unissent, ils s'enquièrent d'abord de leurs forces respectives ; faisons de même, et, si vous y tenez, j'ouvrirai le feu. »
Ces paroles indisposèrent Renys. Il envia leur désinvolture. Dès l'abord, il désira contredire, agacé par cette aisance qu'il sentait lui
manquer, et son humeur tournait déjà à l'aigre lorsque Villaines prononça:
« Je tiens à vous mettre en garde contre mon jugement. Ne vous connaissant, en somme, que depuis peu, je ne vous offrirai que des impressions assez neuves. Ceci dit je commence.
— Don José, je commence ! chanta Renys.
— Allons, Jacques, tais-toi ! » dit Helvin. Villaines parcourut du regard le cercle de
ses camarades. L'aspect le frappa des semelles de Luttier, qui formaient sur le guéridon un angle aigu.
« Luttier... attention! »
Villaines leva l'index de sa main droite d'un air docte :
« Il y avait, dans l'ancienne Grèce, des esclaves dont l'unique souci était d'orner les temples de guirlandes, lorsqu'un jour de fête invitait à des réjouissances publiques. Je gage que s'il s'est jamais trouvé parmi eux quelque artiste amant d'illusion, il dut goûter à ce travail des voluptés extrêmes. Parer l'éternité des marbres du charme passager des narcisses, créer autour d'impérissables colonnes des rinceaux de violettes, n'était-ce pas unir deux extases sans pareilles : celle des choses qui demeurent et celle des choses qui passent?
Luttier aurait goûté la sensualité de ces occupations. Dans la vie quotidienne son esprit se complaît à de pareils jeux. Je le vois souvent prendre une vieille idée, altière encore, mais que les gazettes ont livrée aux imbéciles ; toute prostituée qu'elle soit, il parait, à son égard, éprouver une certaine tendresse, et soudain naissent autour d'elle et l'environnent des fleurs, de fraîches fleurs. Elle est méconnaissable ainsi parée !
« Même lorsqu'il emprunte les pensées des autres, médiocres souvent, un mot ajouté, une intonation , donne la grâce qui leur manquait. Partout en lui nous retrouvons ces enlacements de guirlandes, jusqu'en ses phrases, jusqu'en ses gestes... »
Et dans l'air Villaines dessina une volute.
« Je crois bien que l'esclave grec, après avoir couronné le profit du temple, courait se saouler dans quelque bouge avec les autres esclaves de la ville. A Luttier fut donné ce soin discret d'agir autrement. Il est homme du monde, et n'a point trop subi l'influence des salons ; il doit y passer avec une légèreté d'ailes et sortir sans perdre de plumes. De cela surtout je te sais gré, Antoine. Homme subtil et fleuri, j'ai fini de parler. »
Des rires sympathiques approuvèrent, et
Luttier ôta ses pieds du guéridon. Renys songeait que lui aussi parait jadis de fleurs un temple très beau, lorsqu'il mariait une couronne pâle aux cheveux d'Hélène, et cette analogie lui déplut, car le temple était de marbre faux; il l'avait rêvé d'albâtre. Mécontent, il se mit à parler d'une voix sèche :
« Comme compliment cela est fort bien, Villaines, fort bien en vérité. Laisse-moi pourtant ajouter quelques mots ; ce seront des notes dédiées aux marges de ton petit discours !
« Pourtout patrimoine intellectuel, Luttierpossède le bien d'autrui. C'est une pompe qui aspire et refoule une onde étrangère. A chacun de nous il doit une phrase, un mot, une intonation. A-t-il une seule conviction bien arrêtée? J'en doute. L'a-t-on jamais vu brandir une idée comme on brandit un glaive ? Allons donc ! elle plierait. L'idée est à ses yeux une jolie chose sinueuse et souple; il danse avec... et quand il cause, ah! que de modulations discrètes, quelle débauche d'incidentes... et puis... et puis... voilà ! »
Renys ne fut pas éloquent.
Personne ne répondit. Luttier semblait dormir, immobile dans son fauteuil ; soudain il remit ses pieds sur le guéridon, et Renys regarda
d'un air furieux l'angle aigu des semelles.
Villaines battait une marche au marbre de la cheminée; il désirait faire un autre petit discours auquel il pensait durant les dernières paroles de Jacques, et il se hâta, craignant de perdre le fruit de ses réflexions.
« Puis-je continuer? »
Chacun changea de position : Renys se croisa les mains, Helvin remua sa jambe droite qui menaçait de s'engourdir, Herbillon tira le peu de barbe qui moussait à son menton et Luttier parut s'endormir.
Villaines parla :
« Herbillon, à toi la suite ! Charles, je t'ai rencontré tout enfant ; tu es le seul de vous tous que j'aie fréquenté avant mes études. La première fois que je te vis, je m'en souviens fort bien, tu coupais des tiges de sureau pour en faire des pétards avec de l'étoupe mouillée. Tu ne compris pas que ce jeu sonore me laissât froid (de ces mômes tiges j'aurais voulu faire des flûtes). Tu avais à cette époque de grosses joues rouges, les jambes hâlées, et tu parlais beaucoup, te montrant déjà d'un optimisme farouche, sachant retourner patiemment un fait pour en trouver le côté heureux. Le soleil lourd de ce pays et sa terre sèche te plaisaient. Nous fixâmes le lieu de nos divertissements dans un
olivier, mais les grosses branches étaient ton bien, nul n'y devait grimper que toi, et, perdu parmi les feuilles, tu me laissais assis dans l'herbe. Tes sentiments démocratiques s'éveillaient aussi; tu me quittas souvent pour jouer avec les enfants du fermier; j'en compris plus tard la raison. En eux tu trouvais des êtres forts qui te rendaient tes coups de poing; tu avais la satisfaction de la lutte, au lieu que, sur moi, la victoire te restait trop facile.
» Tu m'aimais beaucoup d'ailleurs, et souvent tu pansas, avec un soin bonhomme et des paroles de réconfort, les blessures nées sous tes horions. Néanmoins, tu m'inspirais une profonde terreur! Un jour que j'élevais un doute sur la beauté d'une de tes petites amies, tu me rossas avec une conviction abondante. Le reste à l'avenant. Oui, tu n'admettais déjà pas que l'on discutât un dogme. Le nez retroussé de la petite... Hortense, je crois, en était un. Là s'arrêtent mes premiers souvenirs. Hortense, et le pétard en sureau.
» Depuis lors nous nous sommes vus à de rares intervalles. Chaque fois tu m'accueillis par une affirmation : « J'aurai le prix de grec. — J'aurai la mention au Baccalauréat. » Cela me laissait rêveur, moi qui ai passé le peu de vie que j'ai vécu à me demander comment vivre le reste.
« Il y a trois mois, je t'ai retrouvé sans surprise. Après deux ans de voyages où tout fut changement, forêts perdues, grèves fuyantes, visages disparus, toi seul dans ma ville d'enfance n'avais point varié. Tes paroles, tes gestes sont toujours nombreux et inutiles; tes actes, utiles et précis; tes affirmations restent carrées, bien d'aplomb, et si, tu n'abuses plus de ta vigueur physique, c'est qu'ayant découvert son insuffisance pour vivre, tu l'as doublée de bonté. »
Brusquement Renys interrompit :
« Et voilà comment Yillaines fît l'apologie de Charles Herbillon ! Nous devions parler en toute franchise! Oh! la bonne, l'excellente farce ! A mon tour de montrer l'autre côté de la médaille. Je n'aurai pas de souvenirs d'enfance à évoquer, non, pas le plus petit bout de sureau (où Yillaines trouve un désir de flûte), pas la moindre Hortense ! Je me contenterai du spectacle de ces trois dernières années où, sous nos yeux, Charles, pesant et têtu, passa ses examens, fut nommé au concours et couronné de lauriers. Trois ans de gloire ! qu'il racontera plus tard à ses petits enfants, des Herbillon en herbe, assis à la crête de ses jambes goutteuses.
« Charles, tu es l'homme des petites ambitions ; tu ne poursuis jamais qu'un rêve à portée de ta main. Ton intelligence est cantonnée dans un
sujet, un seul ! le Droit. Passé cela que reste-til? des assertions d'une impudence irraisonnée! Oui, tous les énigmes de la vie
— Pardon, interrompit Luttier du fond de son sommeil, toutes les énigmes.
— Merci Toutes les énigmes de la vie,
Dieu, la société, l'âme, tous les problèmes qui ont fait râler des milliers de penseurs, tu les résous par des clichés, de vieux clichés usés, choses qui ont traîné dans d'étranges mains, comme tes amours tarifées du samedi soir.
« Ah! mon bon Charles! je crains bien que ta vertu et ta bonhomie ne soient des manteaux de pharisiens, qui parent, et ne gênent pas aux entournures. Ta vertu! Tiens ! je la donne entière pour une pensée sublime où ton esprit s'effare! »
Et Renys continue, il martèle ses phrases, en acère les pointes, en dirige les traits. Quelle passion le mène ? Quelle volonté de détruire? Car il parle avec emportement, les yeux fougueux, le geste large! C'est sa vengeance qu'il étreint ! C'est Hélène stupide et belle qu'il accable en Herbillon. Soudain, en commençant à parler, il a cru voir qu'elle et lui étaient de ceux qui répondent à l'amour et à la vie par des lieux communs. Mais c'est à elle que va l'ironie, à elle que va l'insulte, à elle qui l'a fait
souffrir de s'être trompé ! Sa rancœur et son dépit s'assouvissent en mots pressés, heureux d'être méchants, et ce bonheur lui fait oublier son afféterie de langage et ses mouvements courts.
Un instant Renys s'est libéré, Renys a été lui-même, pour insulter une femme en frappant un ami ; et il songe avec volupté au corps puissant et parfumé de la maîtresse absente , Thérèse Lansky; bientôt elle reviendra, il sentira la chaleur de ses seins, il la dévêtira dans l'ombre, et leurs bouches s'uniront en un baiser où les corps s'embrasent. C'est elle, l'amante joyeuse, et Renys vomit l'ancien amour en paroles qui se trompent de porte.
Dès que répond Herbillon, il voit bien qu'il s'est trompé :
« Mon cher Jacques, si ton attaque est une plaisanterie, j'ai presque le droit de m'en fâcher; si tu parles sérieusement, je te dois une explication. La voici : tu me dis, avec quelque dureté, l'homme d'un but médiocre, je te l'accorde; ce but a été choisi tel à dessein. Tu ajoutes qu'à toutes les questions en dehors de ma voie, j'ai répondu de façon trop catégorique, par des clichés dont tu exagères d'ailleurs la vétusté ; je te l'accorde encore; j'ai répondu ainsi à dessein. Luttier, Villaines et toi, vous faites votre droit
par jeu; Helvin, par hygiène; le titre d'avocat ne sera pas déplaisant sur vos bristols. Si la carrière vous plaît, vous y resterez; si elle vous lasse — adieu ! Il vous est donc loisible, tout en suivant à peu près le sentier, de faire des ailes de pigeon sur les plates-bandes.
« Je suis dans une toute autre posture ; j ai ma vie à gagner, en somme, et, si je n'attends pas mon pain avec angoisse, du moins il me faut être indépendant, entendez-vous? et pour cela, je dois faire des études brillantes. M'occuper d'autres choses? non pas! Je resterai comme un bœuf au sillon... et ne cherchez pas à me plaindre, — ce labeur m'intéresse.
« Je n'ignore pas qu'un monde vit et grouille autour de moi, qu'il est peuplé de mystères et d'énigmes, mais je ne veux pas en être troublé, et, à tous ces points d'interrogation, j'ai opposé des solutions vieilles comme le monde. Tu l'as bien dit, Renys, des générations de penseurs ont râlé pour les découvrir. J'ai profité de ces sueurs d'angoisse, je m'en suis fait une foi, et j'y reste attaché avec prudence, pour n'avoir pas à souffrir de l'effroyable perte de temps qui suit une conviction perdue. — Quant aux questions de détail, si mes opinions politiques vous offusquent, sachez-moi gré de ma constance envers elles.
« Ce n'est pas en ayant un but lointain qu'on
avance vite. J'ai voulu ma vie par étapes, et je vaincrai ! »
Renys se leva.
« J'ai des excuses à te faire , Charles , ma mauvaise humeur a eu des mots que je regrette, mais, en vérité, ils ne s'adressaient pas à toi. Vous ne pouvez comprendre cela, mes amis, je ne visais pas Herbillon, je tuais une vieille douleur, elle est bien morte maintenant; je ne parlais qu'à des souvenirs.
— Des souvenirs ! dit Villaines, mâtin ! tu les arranges ! »
Renys s'attrista de l'attaque inutile; il avait retrouvé sa froideur, et ne conçut plus de joie d'avoir vécu ses minutes intenses; et le corps évoqué, le beau corps et les bras nus qui enlacent, se refusa au souvenir.
« Je serai aussi glacé qu'avant, pensa-t-il ; la brûlure de mon baiser ne brûlera que mes propres lèvres. Ces instants de passion furent gâchés pour une thèse fausse et blessante, ils auraient dû naître dans l'étreinte amoureuse ! »
On causait depuis quelque temps sans que Renys s'en fût aperçu. Il descendit vers les réalités. Helvin finissait une phrase :
«... C'est bien souvent de l'héroïsme.
— Quoi donc? fit Renys pour se mettre au courant.
— Je dis que la sincérité exige bien souvent de l'héroïsme. Voyez la difficulté que nous avons à exprimer un avis avec clarté. Villaines a dû se borner à des comparaisons ou des souvenirs, et toi, Jacques, tu t'es rué en paroles d'un inconvenant parti pris. De l'héroïsme, c'est bien cela, parfois un splendide décor peut le faire naître, qui dépouille le sentiment de tous ses accessoires...
— Oui, dit Villaines, un bel orage sur la Corniche... et encore !
— Mais, le plus souvent, continua Helvin, il existe tant d'idées secondaires, tant de détails infimes que notre patience se lasse, et le courage nous manque de descendre en notre cœur y chercher la vérité. Toute critique d'un caractère est forcément insuffisante ou passionnée ; par conséquent mauvaise. On se hausse sur d'imaginaires cothurnes, on s'entoure de gestes et de cris, et, tout en croyant discuter un sujet, on suit une fièvre intime qui ne s'y rapporte pas.
ce Je crois tes paroles véridiques, Renys, ton ardeur semblait s'adresser à quelque autre victime ; mais c'est bien la première fois que je t'ai vu parler avec chaleur. Herbillon t'a fort bien répondu. Voyez-vous, mes amis, nous sommes tous attelés à la même tâche; moi qui aurais dû
jeter le collier depuis quelque temps, je suis encore entre les brancards. Nous formons notre vie, nous cherchons nos chimères, on ne vit pas sans elles ! Herbillon nous précède, le devoir fut pour lui un dur charretier qui lui battit les reins. Xous autres, nous tâchons d'arriver au même but par l'idée; mais l'idée est harcelante et folle, elle nous pique au garrot et nous fatigue. Alors nous nous arrêtons, essoufflés, trouvant la route dure. La douleur, le souci du pain à gagner, l'ambition, nous seraient des stimulants, ou l'héroïque foi, qui fait de la route pierreuse une voie triomphale. Tout cela nous manque, et pourtant il faut gravir la cote, il faut traîner derrière soi la charrette où s'empile notre avenir. C'est cela, l'angoisse de notre jeunesse ! »
Contre la lampe Luttier regardait un jeu de cartes transparentes que lui montrait Herbillon. Il s'en détacha pour s'écrier :
« Des phrases , des phrases ! Vous vous bercez de sonorités, non de raisons, et, de plus, vous êtes embêtants plus que vous ne pensez! L'angoisse de notre jeunesse ! allons donc! vous vous torturez par l'abstraction. Quelle terreur de l'avenir! laissez venir les heures sans les interroger, et, si vous trouvez leur vol trop monotone, égayez-vous avec les mots, les suaves mots avec quoi l'on jongle, les mots qui rient.
les mots qui chantent, les mots immortels ! Ah ! vous me traitiez tout à l'heure de pompe, vous, les sources ! mais ignorez-vous donc la volupté de donner au vocable un sens nouveau en le plaçant de façon nouvelle ? Le mot résume un monde, en créer un, c'est un larcin fait à Dieu !
— Tu te contredis, il me semble, dit Helvin ; en jonglant, tu laisses tomber tes boules. Tu nous reproches nos phrases que tu dis creuses, ce ne sont que des mots, et voilà que tu nous allègues la joie des mots, de ces mêmes mots que tu semblais mépriser. »
Ne voulant pas répondre, Luttier s'évada en frivolités.
« Pardon, dit-il, ce ne sont pas les mêmes !
« A chacun de nous est attachée une partie spéciale du discours, elle est en notre essence, et, d'après elles, nos pensées prennent leur forme plastique, l'expression. Chaque âme a son mot, diriez-vous; or Renys affectionne l'adverbe, toutes choses se modulent longuement en ses yeux. Elles ne gardent pas la fraîcheur des choses vues, des choses vraies, son imagination les flétrit. Il est en l'adverbe une sorte d'ardeur glacée, Renys voit ainsi.
« Villaines aime l'adjectif; que dis-je ! il est l'adjectif. Il donne aux gens un éclat qu'ils
n'auraient pas sans lui, mais, étant un mot rare, tout en éclairant les autres, il garde pas mal de rayons pour lui-même... il sait se placer. Villaines voit brillant.
« Pour moi, je m'accorde le substantif. Je n'ai peut-être pas de couleur très spéciale, je m'assombris avec Renys, je m'éclaire près de Villaines; mais, comme le discours ne saurait exister sans moi, comme je sers au rhvthme des proses, je me scande ce rhythme à moi-même, je mêle à mes dires un incessant contrepoint. Je vois diapré!
— Nous serions donc une phrase humaine, » dit Helvin.
Herbillon s'attardait à la transparence d'une dame de trèfle, la carte la plus piquante du jeu. Soudain, il remit le paquet dans sa poche et s'écria :
« Et moi, que suis-je? substantif, adjectif ou adverbe?
— Toi, toi ! dit Luttier, tu es une interjection ! »
Quelques instants encore, on plaisante, mais bientôt la gaieté se perd. Les flammes ne dansent plus sur les chenets, les braises deviennent cendres, et tombent dans d'autres cendres avec un bruit mat. Un peu de tristesse se répand, douce comme un parfum. Ces cinq jeunes gens,
une concorde les réunit, des effluves amis se marquent, et voici que les enlace un commun regret.
« Je veux rentrer en moi-même, écarter mon lyrisme trompeur, me sortir de la boue de mes sens, et je ne puis, je souffre ! pense Villaines.
— Je veux être moi-même, vaincre ma froideur affectée, aimer enfin! et je ne puis, je souffre! pense Renys.
— Je veux ne plus être les autres, dépouiller ce reflet de ceux qui passent, et je ne puis, je souffre! pense Luttier.
— Je veux être un nouveau moi-même, rajeunir ma race en mon cœur, et je ne puis, je souffre ! » pense Helvin.
Herbillon a-t-il deviné ces pensées? Il se tourne vers ses camarades et murmure d'un ton de raillerie émue :
« Tous, tous, vous êtes des rêveurs ! »
Puis montrant sa poitrine il ajoute :
« Moi, je serai Moi ! »
Villaines hoche la tête, mais, comme il n'est pas dans le rayon de la lampe, on ne peut savoir ce qu'il veut dire, enfin il s'écrie :
« Ma parole, on étouffe ici ! »
Et de nouveau il ouvre la fenêtre.
Au loin, vers les arbres du cours, la note ironique d'une chouette perce la nuit.