LA PANTOUFLE
Elle baigna de cordialité leurs autres veilles, cette soirée où les cinq jeunes gens s'étaient expliqués en un essai de franchise. Certes, Renys avait montré trop d'humeur, et Villaines trop de rhétorique; la défense d'Herbillon ne prouvait peut-être pas grand chose, ni l'esprit de Luttier; et peut-être aussi Marc Helvin s'était-il réservé la morale de l'histoire, pour n'avoir pas à fournir un chapitre du texte. N'importe, ils se connaissaient mieux, ou du moins s'étaient parcourus, et la coutume de vouer partie de leur nuit à un commerce mutuel leur devenait charmante.
Souvent, un seul des jeunes gens prenait la
parole sur un sujet qui lui était connu : Renys discourut de musique, et Villaines de vers, Herbillon causa de politique et sut presque intéresser, Helvin conta des expériences de magnétisme, et Luttier espéra, pendant une demi-heure, la renaissance de la gravure sur bois. Les moments d'ennui, les phases de silence, étaient occupés à boire du punch au rhum.
Quelques-uns de leurs camarades voulurent connaître ces divertissements; ils s'y ennuyèrent et ne parurent plus, ayant l'habitude de consacrer ces heures nocturnes à des gestes d'amour. Cependant les cinq jeunes gens, quand ils sortaient prendre le frais avant d'aller se coucher, les rencontrèrent plus d'une fois, vers minuit; alors ils se laissaient entraîner au café, où l'on se mettait douze autour d'un billard, afin de se livrer, en délassement des spéculations, au jeu de la Poule russe.
Un soir, Villaines, transporté d'admiration pour une pièce moderne nouvellement parue, en fit la lecture à ses amis. Près de la fenêtre ouverte, debout, un peu penché à gauche afin de recevoir la lumière de la lampe, il jouait les rôles d'une voix et d'un geste convaincus. Ce peu du comédien qu'il avait en lui triomphait.
On en était au quatrième acte; enthousiaste, Jean déclamait un discours; Helvin et Luttier se
retenaient d'applaudir ; Renys tirait avec violence les barreaux de sa chaise, et Herbillon se mouchait fréquemment. Tout à coup Villaines poussa un cri, laissa tomber la brochure et porta la main à sa nuque; il venait d'être frappé d'un objet lancé de la rue, c'était une pantoufle, sordide, noire, éculée, elle gisait au milieu de la chambre. Au dehors il jaillit des rires.
« Imbéciles ! cria Villaines, vous auriez pu me faire mal ! »
En réponse une voix hoqueta :
« Oh! c'était si drôle de te voir gesticuler... et la pantoufle, dans ce ruisseau... on ne pouvait y résister !
— Avait-il bien visé? cria quelqu'un d'autre.
— Ton effet... coupé net!
— Attention ! nous allons vous envahir !
— Une, deux, trois, en avant!
— Ah ! c'est trop fort ! » dit Renys.
Et, saisissant un pot à eau, il en versa le contenu sur les assaillants.
Alors ce fut un tumulte. Luttier barricada la porte ; Herbillon recueillit des projectiles en hurlant « Vive la Commune ! » ; un étudiant, ayant tenté l'escalade, reçut un balai en pleine figure; Helvin se défendit en vidant un siphon; Villaines jeta la pantoufle, des serviettes nouées, un coussin, jusqu'à son éponge, et Renys, exal-
tait les courages en assénant sur le piano une marche militaire.
Bientôt on se lassa; alors, sans aucun regret pour la soirée perdue, chacun se déguisa suivant sa fantaisie : Jean s'affubla d'un turban, Luttier se coiffa d'un abat-jour, et les cinq amis allèrent avec leurs camarades faire une lente procession dans les rues désertes, en chantant des chants liturgiques; même un jeune homme s'en fut réveiller sa maîtresse pour qu'elle ouvrît la file.
Vers deux heures, ayant trouvé un café ouvert, ils allèrent souper.
L'épisode laissa une marque dans le petit groupe. Depuis ce jour, on surveilla mieux son émotion, au besoin on l'enrayait d'une plaisanterie. Bien que la fenêtre fût soigneusement close, les jeunes gens craignaient toujours quelque pantoufle.