‹ La petite comtesse (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · BATHILDE,' PAUL · texte numérisé non relu

BATHILDE,' PAUL

PAUL

Dis-moi, Bathilde, j'ai une idée, mon amour : la matinée est charmante ; si nous déjeunions en plein air sous ces ombrages?

BATHILDE

Très-volontiers, mon ami.

PAUL

Mais ta mère, qu'est-ce qu'elle va penser de cela?

BATHILDE

Ma mère sera ravie.

PAUL

HQn! Admettons-le. (aux doffleitiqoAs) Servez le déjeuner sous ce berceau. — Que dessinais-tu là, ma mignonne ?

BATHILDE

C'est un paysage des tropiques. Ceci est une forôt

vierge, ceci la mer, et me voici, moi, dans un hamac.

PAUL

C'est très-ressemblant... Mais quel est ce personnage qui sort de la forêt à Timproviste et qui fait des gestes horribles ?... un singe ?

BATHILDB.

Non, monsieur : c'est un sauvage.

PAUL

Ah diable ! — Et moi, où suis-je ? Il est impossible que je t'abandonne dans une conjoncture si délicate.

BATHILDB.

Toi, tu déjeunes tranquillement dans la maisonnette.

PAUL

Non I je ne croirai jamais que j'aie ce cœur-là. Je suis plutôt dans le fourré voisin, guettant le sauvage : je le tue, je le scalpe, et je t'embrasse avec

effusion (n embraise sa femme.) A prOpOS, mOU eufaut,

sais-tu où est ta mère en ce moment?

BATHniDE, avec embami.

N..., non..., mon ami.

i7t LE PARC.

PAUL

Elle est dans la serre, en concile avec FaiiqueroUes. Les Trônes et les Dominations n'ont qu'à se bien tenir... Elle aurait dû vivre au temps de la Fronde, ta mère : elle eût formé le saint trèfle avec mesdames de Longueville et de Chevreuse. Et à propos de trèfles, as-tu vu les fleurons à trois pétales dorés dont elle a jugé convenable de faire décorer la grille de mon parc? Elle appelle cela des trèfles... et elle croit que je suis sa dupe.

BATHILDE

Mon ami, respecte les opinions de nia mère, je t'en prie.

PAUL

Mais, ma chère enfant, je les respecte de toute mon âme : seulement, je voudrais bien qu'elle ne les affichât pas sur ma grille... Et puis que signifient ces conférences clandestines avec FauqueroUes? Pourquoi ne le reçoit-elle pas publiquement dans mon salon? Est-ce que je m'y oppose? Mais non I il lui faut du mystère et des souterrains ! El Dieu sait quels grands secrets ils échangent avec tant de précautions I FauqueroUes est une mouche

du coche que ta mère seule peut prendre au sérieux. Eh bien, tout cela est puéril et m'agace.. . Cependant, j'ai la complaisance extrême de ne m'apercevoir de rien; je laisse sans mot dire métamor- ' phoser ma grille en oriflamme et mon parc en club... Ta mère devrait au moins m'en savoir gré... Mais fort loin de là ! son aigreur et son animosité contre moi semblent s'exaspérer chaque jour!

BATHILDE-

Pauvre mère I Va, tu es un fier ingrat l

PAUL

Mais non, .ma chère petite; au fond, je l'aime bien, ta mère... Seulement, tu m'avoueras qu'elle s'y prend mal avec moi... Je ne hais rien tant au monde que les niches et les détours... Eh bien , madame du Vernage transporte sans cesse dans nos relations privées ses habitudes de mystère;, de complot, de micmac... Jamais tu ne la prendras à s'expliquer nettement... Ainsi quel est le fond de l'humeur chagrine qu'elle me témoigne? uniquement ce désir ardent qu'elle éprouve de me voir rechercher, contrairement à tous mes goûts, des fonctions publiques. Il y a une perspective qui

i74 LE PARC.

charme, qui fascine ta mère, c'est celle de trôner im jour de sa personne dans les salons d'une préfecture, d'y recevoir les députations de la garde nationale, et de les pétrifier d'admiration par la majesté de ses révérences en douze temps... Ce rêve n'est pas le mien; toutefois, je ne refuserais pas de discuter la question^ si ta mère Tabordait franchement... Mais pas du tout, ce sont toujours des combats à la Parthe, des allusions, des épigrammes, des coups d'épingle... Au surplus, ne t'afflige pas : j^ai pour elle, malgré tout, une tendresse véritable, et je lui en ménage même un témoignage assez étrange qui la frappera de ^tupeur... Ahl la voici... (Senrient madame da Vernage.)

Page 1