BATHILDE, PAUL,, LA MARQUISE
PAUL9
Eonjcmr, madame.
BATHILDE
Vous ne savez pas ce que me dit Paul, ma mère?
LA tf ARQUISB.
Von, ma fille, je ïie le sais pas ; et monsieur est
tellement original, que je n'entreprendrai pas de le deviner.
PAUL, humant l'air avec force*
Ne trouvez-vous pas, madame, qu'il y a ce matin dans le parc comme une vague odeur de conspiration?
LA MARQUISE
Je ne comprends pas.
BATHILDE
Ma mère, il me disait qu'il vous adore.
LA MARQUISE,
Eh bien, moi, je dis que je l'en dispense.
PAUL
Madame, j'en suis fâché, mais "mon cœur est un fleuve impétueux dont vous ne sauriez changer le cours... Déjeunons-nous, et vous ofifrirai-je mon bras, quoique indigne?
LA MARQUISE, prenant le bras de Paul*
Ah ! nous déjeunons sous l'ormeau ce matin, à ce qu'il paraît? C'est à vos goûts bucoliques apparemment, mon gendre, que nous devons cette heureuse innovation qui va nous donner pour convives tous les insectes du voisinage? (iiss'asgeoîMt.)
PAUL
A propos d'insectes et de voisinage, madame, n'est ce point le baron de Fauquerolles que je viens de voir se glisser comme un serpent hors de cette même grille à laquelle vous avez fait ajouter des trèfles si singuliers?
LA MARQUISB.
Un trèfle est un trèfle.
PAUL
Pas toujours, madame.
• La marquise.
Le baron de Fauquerolles ! Pourquoi le baron de Fauquerolles se promènerait-il dans votre parc, à l'heure qu'il est?*
PAUL
C'est justement ce que j*ai l'honneur de vous demander. Ce Fauquerolles est un jeune homme entreprenant et aventureux, qui n'est nullement amateur des jardins, et qui, par conséquent, ne saurait venir dans mon parc pour en étudier la flore. Il est allé récemment aux eaux d'Allemagne, et je ne serais pas étonné qu'il eût profité de cette occasion pour s'aboucher avec les puissances du Nord...
d'où je conclus, madame... Eh! mais le voilà encore, il me semble ! Non, c'est Bonnieux ! — Bravo ! bonjour, Bonnieux, approchez, vieillard aimable.
Les Mêmes, bonnieux.
LES DEUX FEMMES, agitaot leur mouchoir.
'Bonjour,... bonjour, Bonnieux.
BONNIEUX.
Salamalec, braves gens!... Ouf I... vous voyez en moi un voyageur épuisé de besoin. J'accoqrs, marquise, comme un esclave d'Orient... Entendre, c'est obéir.
LA MARQUISE, rinterrompaat Tivemei:!.
Une chaise et un couvert pour M. Adolphe.
BONNIEUX.
J'ai toujours été ainsi : au premier appel d'une dame, quel que soit Tétat de la température, je...
LA MARQUISE, avec impalienoe.
Hem! hemi Un,peu de cette hure de sanglier, mon ami?
. BONNIEUX.
Volontiers. Au premier appel d'une dame, disais-je...
LA MARQUISB.
Voilà une charmante surprise que vous im)us faites, mon ami.
BONNIEUX.
Comment! une surprise?... mais c'est vous qui me surprenez, ma chère amie...
PAUL
Ah çà I mon pauvre Bonnieux, vous ne remarquez donc pas que madame du Vernage vous fait Signaux sur signaux pour que vous ne laissiez pas entendre devant moi que vous venez ici à sa requête? Il y a là un petit mystère qu'elle vous expliquera plus tard. — Quoi de neuf, d'ailleurs, mon ami?
BONNIEXTXr
Rien que je sache... Bonjour, Bathilde,... bonjour, ma petite Bathilde... Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc? vous paraissez toute soucieuse, fillette?
PAUL,
Ne faites pas attention, Bonnieux... Elle a été attaquée ce matin par un sauvage dans une forêt vierge, — et vous comprenez...
BONNIEUX.
Très-peu. N'importe.— Je vous proposerai, mar-
quise du Vernage, de me donner une seeonde fois de cette hure truffée. Je plains fort le sanglier qui Ta perdue, car elle est bonne. Est-ce de votre chasse, Paul?
PAUL
Oui, mon ami, moins les truffes.
BONNIEUX.
Bien entendu. Dites-moi, Lambert, saviez- vous qu'un chevreuil peut sauter deux mètres et demi en hauteur? J'ai vu le fait de mes yeux avant-hier. Nous chassions cette jolie bête depuis plus dô trois heures dans le bois de Saulvinet, nous la cernions, elle était littéralement au pied du mur. Tout à coup, paf I elle fait un bond et va tomber dans le jardin dé ce grand nigaud de Fauquerolles, qui l'a tuée de sa fenêtre, sans se gêner, en pantoufles... A-t-on vu un animal pareil!... Et à propos, n'est-ce point Fauquerolles en personne que je viens de...?
LA MAB.QUISB, ViTement.
Des pointes d'asperges, mon ami?
BONNIEUX.
Permettez; J'accepte— mais, auparavant, je goûterai de cette mayonnaise de homard... Où en étaisje donc?... Ah I... je vous dirai qu'il me déplaît pas-
.ftO LE PARC
Hablement, votre Fauquerolles , ma charmante amie.
LA MARQUISE
Ah! sans doute... il vous déplaît... Ça va tout seul! il a de la naissance, un nom, un titre,... il n'en faut pas davantage pour lui assurer la haine d'un vieux jacobin maniaque comme vous!
BONNIBUX.
Oh I oh 1 — A boire. Lambert! — Mais enfin mes yeux m'ont-ils trompé, oui ou non?... Est-ce Fauquerolles que je viens de...?
PAUL
Bonnieux, vous n'êtes pas en veine ce malin, mon ami... Madame du Vernage vous fait signe depuis un quart d'heure de passer sous silence l'incident de votre rencontre avec M. de Fauquerolles,
BONNIBUX.
Comment diantre I encore un mystère! On s'y perd!
LA MARQUISE, avec humeur.
Eh ! du tout! c'est monsieur mon gendre qui voit des mystères partout ! Vous ne comprenez pas qu'il a organisé im système de taquineries contre moi? Voilà l'inconvénient de vivre avec un désœuvré • il
faut qu'il gronde, qu'il querellé, qu'il chicane sur touti c'est forcé I
BONNIEUX.
Encore cette lyre, marquise ? Eh bien, finissonsen une bonne fois : expliquez-vous I Vous voudriez que Paul eût une place, une sous-préfecture, par exemple, eh?
LA MARQUISE
Moi? je ne veux rien. Ce n'est pas avec mes opinions que je puis désirer une place pour mon gendre sous le gouvernement actuel... Il est vrai que, mon gendre n'ayant pas d'opinion, de même que toute son aimable génération, la difficulté n'existe pas pour lui... Mais il a soixante mille francs de rente, grâce à monsieur son père ; il en conclut naturellement qu'il n'a nul besoin d'une place... Par malheur, on ne vit pas seulement de pain en ce monde... Mais, si cela vous suffit, mon cher mon« sieur, c'est parfait... Cela ne regarde que vous... Il est vrai que cela regarde bien aussi un peu ma fille., qui tôt ou tard s'apercevra que la fainéantise d'un mari est un fardeau lourd à porter. Dès à présent, je doute qu'elle apprécie beaucoup les goûts Wz^r-
i8f LE PARC.
res auxquels le désœuvrement vous entraîne... Ainsi, par exemple, et sans aller plus loin, vous pochez à la ligne... Eh bien, cela humilie ma ûllel
PAUL, graTeioent.
Comment, Bathildel est-il vrai? cela t'humilie, que je pèche à la ligne 1
BATHILDB, rUmt.
Mais pas du tout, mon ami.
PAUL
Tu sais que de nos jours des hommes de beaucoup d'esprit ont réhabilité cette innocente récréation... Rossini, Walter Scott, Alphonse Karr — et moi... nous sommes quatre.
LA MARQUISB.
Walter Scott, Rossini et Alphonse Karr font ou faisaient antre chose, je pense 1
PAUL
Moi, je ferais autre chose aussi, si je voulais.
LA MARQUISE
J'en dourer •- Qu'est-ce que vous feriez?
PAUL, imperturbable.
Mais n'importe quoi. —Des vers... des vers à Bonnieux, par exemple, tenez :
Boivjour, mon cher Bonnieux, Toi qui n'as fpas d'aïeux, Et qui n'en vaux que mieux A mes yeux.
LA MARQUISE
Jolie production I... Ce qui m'indigne, c'est qu'on m'avait dit que vous étiez un savant, et que j'avais eu la bonhomie de le croire !
PAUL
Et pourquoi avez-vous changé d'opinion?
LA MARQUISE
Fameux savant I... Un homme qui ne fait jamais rien f
Mais justement ; quand on est savant, il me semble qu'on n'a plus besoin de rien faire... Au surplus, j'ignore qui a pu vous dire que j'étais un savant ; ce n'est pas moi, en tout cas.
LA MARQUISE
Je crois que c'est cet imbécile de Bonnieux I
BONNIEUX.
Moi ? Jamais de la vie !
LA MARQUISE
C'est vous-même I Je m'ensouviens parfaitement.
Avant la noce, vous me vantiez beaucoup ce personnage. Moi, je lui reprochais de n'avoir pas d'occupations, car je n'ai jamais varié là-dessus. Vous vous récriâtes... a Pas d'occupations! me ditesvous. Vous plaisantez. C'est un homme qui ne perd pas une minute dans la journée. Môme en se promenant, vous le verrez ramasser des pierres, des graines, des fossiles, — et les examiner au microscope. Enfin, c'est un savant! » Voilà vos propres paroles : à ce point que j'avais fini par craindre d'avoir pour gendre une espèce d'abruti insupportable.
BONNIBUX.
Si je l'ai dit, je ne m'en dédis pas. Votre gendre est un homme très-distingué, très-instruit, un peu propre à tout. Il a cette réputation-là à Paris... et vous savez bien vous-même ce qui en est, chère amie. Il s'occupe ici très-honorablement, mais pas de la façon qui nous conviendrait... Eh bien, si vous voulez qu'il ait une place, obtenez de lui qu'il la demande, et je parie qu'on la lui envoie par le télégraphe.
LA MARQUISE
Je n'en crois pas un mot.
PAUL
Ni moi. Je n'en ferai pas l'épreuve.
LA MARQUISE
Vous aurez raison ; c'est un affront que vous éviterez. Je parie qu'on ne vous nomme pas seulement commissaire de police. »
PAUL
Et cela est très-heureux pour vous, par parenthèse.
LA MARQUISE
Je ne comprends pas.
PAUL
Oui, oui, ouil
LA MARQUISE
Vous avez fini, Bonnieux? Voulez-vous faire avec moi le tour de la pelouse?
BONNIEUX.
A vos ordres, mon admirable amie. (lU se lèvent.)
Bonnieux! attention! le voile va se déchirer!... Paix ! chut 1 silence, Adolphe, si tu tiens à la vie !
LiA MARQUISE, haussant les épaules, et, malgré elle, riaut à moitié.
Il est bête !...Ton mari est bête, ma pauvre filiel
^Eile disparaît avec Bonnieux ^
PAUL, BATHILDE. il» w proméoêm.
PAUL
Ta mère est réellement absurde, ma chérie,
BATUILDB.
Mon ami !...i
PAUL
Elle me provoque sans mesure!... elle oublie qu'une femme doit avant tout estimer son mari, et elle me présente à tes yeux comme un fainéant ridicule et méprisable... Ma vie pourtant, tu le sais, pour n'avoir pas de caractère public et d'enseigne oflicielle, n'en est pas moins occupée et, je puis le dire, utile.
BATHILDE
Mais je le sais, je le sais bien,... ma mère le sait aussi,... et mes pauvres encore mieux.
PAUL
Et mes fermiers,... et mes animaux, qui sont primés à chaque comice! et tout le canton, morbleu, bétes et gens! Mais ta mère se platt à confondre, dans 1 mtérôt de sa passion, l'activité avec l'ambition, le travail avec l'orgueil... Point d'homme
Utile pour elle, s'il ne porte un habit brodé... C'est la manie française! Je la lui passerais encore... mais ce que je ne lui pardonne pas, c'est d'élever des doutes sur ton bonheur, et de m'en faire concevoir à moi-même... Ne me réponds pas encore,.., attends... J'aime les explications complètes et décisives... Veux-tu connaître les sentiments que j'ai dans le cœur? Ce sont exactement ceux que doivent me supposer les voyageurs qui traversent le chemin vers la fin du jour... Leurs regards s'arrêtent, comme malgré eux, sur ce riant coteau où 8'étagent du sommet au vallon ces fermes blanches^ ces champs, ces bois et ces eaux, mon domaine pa-< ternel... C'est l'heure où les travaux de la campagne s'achèvent dans le calme du soir... Ils voient passer, le long des haies en fleur, les lourds chariots qui vont verser dans les granges leur moisson de gerbes d'or ou de foins parfumés... Au milieu de ce paysage rustique, ils découvrent une oasis qui forme le centre et comme le cœur du tableau... une jolie maison à l'italienne cachée dans les arbres, de fines pelouses, des sentiers mystérieux, de beaux cygnes qui fendent l'onde sans bruit, une
jeune femme que le soleil couchant enveloppe d'une sainte auréole... Ils croient entendre sous la feuîUée de joyeux rires d'enfaats...et toute cette scène leur donne la pensée d'une existence bénie du ciel, mêlée de sainte activité et d'honnêtes loisirs, de simplicité et d'élégance, d'amour et de paix, de roman et de vérité... Ils emportent en rêvant le sentiment d'une sorte de bonheur idéal... Eh bien, pour ce qui me regarde, ils ne se trompent pas. Ce bonheur est le mien. Mais ce bonheur n'est plus^ si tu ne le partages pas... Écoute encore, pauvre enfant... Il me paraîtrait tout simple que nous n'eussions pas, toi et moi, les mêmes idées sur le bonheur. Ce qui sufSt à charmer et à remplir ime âme déjà fatiguée de la vie peut n'être qu'un médiocre enchantement pour une jeune tête comme la tienne et pour un cœur frais éclos comme ton cœur adoré. Eh bien, parle maintenant!... ne pleure pas,... parle... Je te supplie de me dire si tu es heureuse, et je te jure que tous les sacrifices me seront doux si je les fais pour toi.
BATHILDE
Paul I . . . mon bien-aimé, ... je te jure que je suis en
LE PARC. tS9
paradis... et que je voudrais bien n'en jamais sortir... Une seule chose au monde me cause du souci, une seule, c'est cet état de guerre continuel entre ma mère et toi. Si je n'avais plus cela, je serais trop heureuse.
PAUL
Mais, ma pauvre petite, que veux-tu que je fasse? Tu conviendras que j'oppose à toutes les attaques de madame du Yemage une patience de Mohican... cela ne fait que l'irriter. Ce matin, par exemple, quelle persécution ! quel redoublement I Sur quel buisson d'orties avait-elle marché?... Et toujours cette manie inconcevable de ne pas s'expliquer nettement I
BATHILDE
Avoue aussi que tu fais un peu exprès de ne pas la comprendre.
Parbleu, sans doute 1 c'est la naturel — Voyons, pourquoi ne me dit-elle pas simplement : « Paul, la sous-préfecture de l'arrondissement est vacante , faites-moi un plaisir, demandez-la? »
BATHILDE, ^ÎTemcnt.
Et tu la demanderais, vraiment ?
^ PAUL
Je ne dis pas que je la demanderais, parce qu'après tout je pourrais l'obtenir, et cela me contrarierait fort. Mais enfin j'y réfléchirais... J'aime ta mère, j'aime la paix>... je ferais beaucoup pour l'une et pour l'autre... D'ailleurs, je ne serais pas sans me flatter d'un expédient machiavélique... Si j'étais une fois sous-préfet, ta mère, avec ses relations, ses complots et son FauqueroUes, ne manquerait pas de me compromettre à outrance;... je me dénoncerais moi-même au besoin,... et on me renverrait bientôt dans mes foyers... Martyr des opinions de ta mère, je pense qu'elle respecterait alors un repos qui serait son ouvrage, et nous serions heureux à notre aise..,
BATHILDE
Mais c'est charmant, ce plan ! cela arrange tout... Ainsi^ mon ami, tu me permets de dire à ma mère que tu consens ?
PAUL
Du tout, garde-t'en bien. Diable 1 je ne suis nullement décidé... (Arrive Bonnieux, Tair effaré, tenant one lettre ém grande dimension.)
BONNIEUX.
Pardon, mes enfants. — Bathilde, votre mère vous demande. (Passant près d'elle^ à tou basse.) Le paquet est arrivé ; le voici.
BATHILDE, bas.
Ahl tout est perdu!
BONNIEUX.
Courage I je vais le préparer adroitement (Bathude
se savTe.)
BONNIEUX, PAUL.
BONNIEUX, ayec embarras.
Hem !... j'ai à vous parler, mon ami.
PAUL
Parlez, mon ami.
BONNIEUX.
Mon ami, j'ai soixante-cinq ans. Je suis fort maigre, parce que telle est ma nature ; mais, du reste, vous devez convenir que je suis étonnamment bien conservé.
PAUL
J'en conviens, concedo. Ensuite ?
i9t LE PARC.
BONNIBUX.
Je fais tous les jours dix lieues à pied ou à cheval. Les femmes me donnent généralement de quarante-cinq à cinquante ans — au juger. Eh bien, mon ami, cet adtairable état de conservation est le fruit d'une bonne conscience d'abord, et en second lieu d'une philosophie, d'un stoïcisme imperturbable. Impavidum ferient... Je suis l'homme d'Horace,
PAUL
Vous avez quelque chose de fâcheux à m'app rendre?
BONNIBUX.
Quelque chose de fâcheux,... oui, c'est le mot. La circonstance est effectivement fâcheuse, mais voilà tout. Aller plus loin, la qualifier de terrible, d'irréparable, ce serait en exagérer singulièrement la portée.
PAUL
Ces précautions ne sont pas heureuses, mon ami. Venez au fait. Qu'est-ce que c'est que ce paquet ?
BONNIBUX.
Ce paquet contient des papiers qu'on voui
adresse,... qu'un misérable vous adresse... Laîssezmoi vous faire une petite préface... En gros, voici à peu près ce qu'il y a...~ Vous savez que FauqueroUes est le cousin de Bathilde ; il avait 'été question naturellement de les marier ensem* ble...
PAUL, i^raTe*
Je l'ignorais. Est-ce qu'elle l'aimait ?
BONNIEUX, cherchant ses mots et s'embrouillant.
Du tout... c'est-à-dire... vous allez voir. Il était donc question de ce mariage quand on apprit que le jeune homme jouait, et que son oncle, vieillard très-respectable qui habite lePérigord,... jouait aussi de son côté. .. Dans le Périgord, ... un vieillard I comprend-on ça !
PAUL
J'y comprends peu de choses pour moi. Achevez.
BONNIEUX.
Hem I hem !... Madame du Yemage, maîtresse de ces précieux renseignements, eut le bon sens de rompre le projet d'union... Mais, auparavant, il était arrivé malheureusement une chose fort désagréable...
tM LE PARC.
PAUL
Quoi ? parlez vite.
BONNIEUX.
Vous devinez qu'il s'agit du contenu de ce paquet... Madame du Vemage avait eu l'impradence vraiment inouie... je dirai plus... coupable, de tolérer entre Bathilde et FauqueroUcs une petite correspondance sentimentale...
PAUL, «TecTioIenoe.
Miséricorde !•••
Les MâMES.LA MARQUISE, BATHILDE,
sortant du fourré.
LA MARQUISE
Qu'est-ce qu'il dit donc? êtes- vous fou, Bonnieux ? Mon gendre, c'est faux I
BONNIEUX.
Tra déri déra ! voilà comme vous me laissez faire, chère amie ? Eh bien, tirez- vous-en maintenant, je m'en lave les mains 1
LA MARQUISE
Je m'en tirerai toujours aussi bien que vous,
cher ami, a\ec vos fagots de l'autre monde. Donnez-moi la lettre. Mon gendre, oubliez les propos d'aliéné que vous tient ce personnage depuis un quart d'heure. Voici purement et simplement la Térité... — Approche, ma fille, et soutiens-moi. — Paul, j'ai sollicité secrètement pour vous la souspréfecture de notre arrondissement. Ce paquet contient votre nomination officielle. — Je n'ose le regarder, ma fille : quelle mine fait-il ?
BATHILDB.
Il rit, ma mère.
PAUL
Madame, j'ai sollicité secrètement de mon côté la sous-préfecture de ce même arrondissement. (Tirant «ne lettre.) Yoici l'avis de mauomination, que j'ai dans ma poche depuis deux jours, et que je comptais vous offrir ce soir pour votre fête.
LA MARQUISE, lui sautant au coa.
Ah i mon ami, vous êtes un ange !...
B NNI B UX , s'essoyant le front.
Ouf I c'était bien la peine, ma toi, de me mettre en frais de génie!
LA MARQUISE
Oui, parlons-en, de votre génie I De ma vie je
n'ai entendu un fatras pareil... Et où Touliez-Tous
en venir^ en définitive ?
BONNIEUX.
Gomment ! tous n'avez pas compris la profondeur admirable de ma stratégie ? Après avoir inspiré à Lambert de mortelles inquiétudes, après ravoir tenu sur des charbons ardents, j'allais tout à coup l'asseoir dans son fauteuil de sous-préfet comme sur un lit de roses... Au surplus, tout est pour le mieux. Ah çà I madame du Vemage, j'espère que ceci met fin à vos complots, et que le Fauquerolles est supprimé ?
LA MARQUISa
Je n'ai désormais rien à refuser à mon gendre, et, s'il l'exige...
Madame, ce serait me mortifier cruellement, ce lerait faire injure à l'indépendance de mon caractère, que de me prêter la pensée de pareilles exigences. Sous-préfet ou non, j'entends que ma bellemère soit libre chez moi. Bathilde peut vous répéter ce que je lui disais tout à l'heure : « Si jamais j'étais fonctionnaire public, la plus grande t^eirio
que je pusse éprouver, ce serait devoir madame du Vemage se priver de ses relations et de ses petites habitudes. »
LA MARQUISE, lui serrant la main.
Mon ami, vous avez toutes les délicatesses de l'esprit et du cœur.
BONNIEUX, bas, à Paul.
Pardon, mon ami; mais, de ce train-là, vou3 serez destitué dans six mois*
PAUL, ba».
Chut, donc, mon ami ! c'est la palme oii j'aspire. (Ui s'éloignent en ctoianu)
Mai 1850.
OONTB VÉNITIBH
LUOA DOLGI
Il n'y a pas de climat où Ton s'ennuie aussi vite que dans le nôtre d'aimer ou de haïr une chose ou une femme. Il n'y a point de peuple qui soit aussi pressé que nous de changer d'amour ou d'habit; il n'y en a pas qui soit plus prompt à s'enthousiasmer, ni plus prompt à s'en repentir. Ce caractère d'activité insatiable et tout de suite rassasiée, nous le portons dans nos affaires de cœur et dans nos affaires de bourse, dans nos appréciations et dans nos croyances : il n'est point de pays où la vogue d'une mine de houille ou d'un beau visage soit si passagère ; où la baisse soit voisine de la hausse, la banqueroute de la fortune, la trahison de la passion ; où, quand on est sublime, on soit si près
tôt ONESTA.
d'ôtre ridicule ; où les fêtes et les réputations aient un si brutal lendemain ; où la mode dévore d'un égal appétit fidélités, grandeurs et religions.
— Dites-moi, frère, ce que vous adoriez hier, et je vous dirai ce que vous raillez aujourd'hui.
Paris jette chaque jour ses vieux grands hommes, ses vieux acteurs, et toutes ses défroques célèbres de Tan passé dans ce fleuve au rapide courant qui charrie à travers le monde toutes nos gloires usées, et les déporte sur de lointains rivages. Nous sommes trop riches peut-être, et peut-être trop prodigues : nous faisons aux autres nations l'aumône de nos restes, qui parfois pourraient encore servir.
"Venise est sans doute une des choses qui ont le plus abusé de l'enthousiasme français : c'est un malheur qu'elle expie cruellement aujourd'hui. C'est aujourd'hui un ridicule entaché de niaiserie que .d'allor à Venise : on va en Orient, en Espagne, en Sicile ou en Afrique, mais on ne va pas à Venise ; la place Saint-Marc, le conseil des Dix, le doge et le Buceniaure sont autant d'objets comiques dont le touriste le plus éhonté n'ose plus faire mention
ONESTA. t03
qu'à la condition de les accabler de quolibets.
Nous sommes de ceux qui croient que Venise n*existe plus, et qu'elle s'est engloutie triomphalement dans la mer — un soir de carnaval — avec ses courtisanes, ses nobles et ses palais, — - tout éclatante de lumières, de satin, de velours broché d'or et de Turcs fumant accroupis sur la Piazzelta. Elle a dû mourir le jour où la dernière plume blanche a flotté sur le dernier feutre rétrécisse. Nous puisons dans cette croyance la hardiesse de l'aimer toujours.
Toutefois, cette opinion ou cette illusion n'étant peut-être pas générale, ce n'est pas sans une grande terreur que nous écrivons sur la première page d'un conte un nom si décrié ; nous savons qu'il ne suffit pas que notre histoire se soit passée réellement à Venise, pour qu'on nous pardonne de l'y placer. Mais nous comptons que quelques personnes excellentes, par ressouvenir de leurs anciennes amitiés, excuseront cet anachronisme de goût ; quant aux gens ennuyés, nous osons leur rappeler l'exemple de Tennuyé sultan des Indes qui écoutait jusqu'au bout les récits de Scheherazade ^ bien
qu'elle les plaçât souvent dans des cadres incroyables.
:( Sire, disait-elle, il y avait, dans la capitale d'un royaume de la Chine, un tailleur nommé Mustafa... » Lecteur blasé, passez-moi Venise 1
Sire, — il y avait à Venise, en Tannée 1590, deux cavaliers qui faisaient rôver beaucoup de femmes, et qui empochaient beaucoup de maris de dormir. L'un d'eux revenait des mers de Grèce, où il avait commandé pendant trois ans un vaisseau de la République : il se nommait Michel Gritti, et était de famille ducale. L'autre arrivait de l'universîté de Padoue, où il étudiait depuis trois ans la théolo* gie : il était de race patricienne, et s'appelait Luca Dolci.
Michel Gritti avait vingt-huit ans : on contait do lui de vaillantes histoires que sa mine de héros ne démentait point. Sa haute taille, ses grands yeux bleus, son fier visage que le soleil d'Orient avait bronzé, ses cheveux courts, noirs et bouclés, encadrant un front largement ouvert, lui faisaient une apparence chevaleresque qui rendait tout croyable de lui, même les fanfaronnades qu'il se permettait
parfois.. C'était, d'ailleurs, le seul défaut mesquin qu'on lui pût reprocher; et encore était-ce un fanfaron de si belle humeur et d'une si franche bonhomie, qu'on ne le lui reprochait pas.
Ce seigneur, en rentrant dans ses foyers, n'avait rien trouvé de mieux pour prévenir l'ennui que de se livrer à la débauche. Infatigable au plaisir, les lendemains d'orgie le retrouvaient l'œil aussi étincelant, l'humeur aussi bienveillante et aussi sereine que la veille. Les maîtresses qu'il abandonnait contLDuaient de l'adorer, et les hommes qu'il gagnait au jeu ne pouvaient lui en vouloir, tant il était évident pour les unes comme pour les autres que ce gentilhomme n'y mettait point de malice. C'était, du reste, en l'an 1590, le premier libertin de Venise, et il n'y avait pas dans les magnifiques tripots de cette ville un drôle si impudent qui ne baissât le caquet lorsque ser Michel Gritti entrait, suivi du cavalier Vespasiano, son ami.
Le cavalier Vespasiano, qu'on appelait plus brièvement (c le cavalier, » était un capitaine au service de Venise. Il avait deux ou trois années de plus que Michel Gritti : celui-ci l'avait ramené avec lui de la
guerre. Toute nature dont les qualités ou les défauts sont développés avec une certaine puissance, et qui, en bien ou en mal, s'élève à la hauteur d'un type, exerce assez communément une attraction irrésistible sur quelque organisation sympathique mais inférieure. Tout astre remorque un satellite. Le satellite de Michel Gritti était le cavalier Vespasiano, qui exagérait dans sa personne les proportions héroïques de son ami, en même temps qu'il se montrait le plagiaire exalté de sa.bravoure et de ses déportements. Il y avait dans l'existence du cavalier un point mystérieux : personne àVenise, pas même Gritti, ne connaissait sa demeure. Il disparaissait parfois de la scène du monde durant une quinzaine de jours, puis il reparaissait brusquement et payait de méchantes défaites ceux qui l'interrogeaient sur les causes de cette éclipse périodique. Griui, ayant vu que c'était affliger le cavalier que de l'interroger sur celte ténébreuse matière, ne lui en parlait jamais.
La beauté et la renommée de Michel Gritti étaient en passe d'accaparer absolument l'intérêt des dames vénitiennes, quand ser Luca Dolci, ce jeune
étudiant en théologie, vint, fort involontairement, en détourner une partie sur sa gracieuse personne. Luca Dolci n'avait que vingt ans : il était de taille moyenne mais élégante et parfaitement prise. L'ovale un peu allongé de son visage était d'une finesse presque féminine : ses joues étaient légèrement rosées. Sa bouche, d'une délicatesse de dessin pour ainsi dire affectée, avait le don de sourire avec une douceur pensive qui allait au cœur. Il avait les ailes des narines d'une mobilité expressive, qui semblait témoigner d'un caractère plus passionné que ferme. Ses yeux bruns avaient la pure lucidité du regard des jeunes filles, et ses paupières étaient frangés de longs cils qui paraissaient bleus. Son front, par une bizarre particularité, semblait recouvert d'une légère couche de bistre, — couleur virile qui, en cet enfant, s'était attachée d'abord et uniquement au siège de la pensée. Autour de ce front sérieux retombaient de longs cheveux blonds, fins comme de la soie, toujours peignés et bouclés avec un soin infini. Toute la personne de Luca Dolci était d'ailleurs empreinte d'une distinction naturelle et pourtant coquette, qui le faisait remarquer de toutes lc9
filles, même lorsqu'il portait, à son ordinaire, son manteau sur le nez. Tel était le théologien sur le passage duquel tant de fenêtres ogivales ou cintrées s'ouvraient en juin 1590. Quanta le voir ailleurs qu'à l'église, sur la lagune, ou dans la rue, c'était ce dont aucune femme ne pouvait se vanter — et voici pourquoi :
Luca sortait d'une famille riche et illustre ; mais c'était au reste une famille malheureuse, dans laquelle on ne vieillissait guère, les Dolci ayant coutume de périr par quelque sombre aventure, aussitôt qu'ils avaient im héritier mâle de leur nom. Le grand-père de Luca avait été trouvé mort un matin dans son lit sans que les médecins pussent dire à quel propos ; son père s'était noyé dans une promenade, par tin calme admirable. Ces sortes de catastrophes ne laissaient pas d'être communes à Venise ; cependant, comme les Dolci s'étaient toujours tenus éloignés des affaires d'État, on ne pouvait assigner à leur fin mystérieuse aucune cause politique. La tradition la plus accréditée, se fondant sur la galanterie héréditaire de cette race, attribuait à des vengeances féminines la fatalité qui semblait
peser sur elle. Cette tradition avait même été adoptée avec une fîère résignation par la famille Dolci, qui portait pour écusson une abeille piquant une belle femme au sein et mourant de la blessure qu'elle vient de faire.
La mère de Luca Dolci, superstitieuse comme une mère et comme une Italienne, dirigea toutes les idées de cet enfant du côté de la religion, espérant détourner ainsi de cette charmante tête la destinée sinistre de sa maison. Elle se résigna à voir le nom de Dolci s'éteindre en lui, se disant qu'après tout mieux valait un moine vivant qu'un gentilhomme mort. Luca eut une enfance mélancolique, à laquelle il fut aisé de donner le change sur ses inquiètes extases : la vie du cloître prêchée par sa mère l'enchanta ; il en embrassa l'espoir avec toute l'ardeur de ces indécises exaltations qui — alors comme aujourd'hui, quoique peut-être plus exceptionnellement — tourmentaient stérilement de jeunes cerveaux. Luca avait dix-sept ans quand sa mère mourut : un mois après, il se rendit à Padoue, et commença à s'y livrer avec ferveur aux études théologiques.
tiO ONESTA.
Durant les trois années qu'il passa à l'université, le seul événement do sa vie fut la connaissance qu'il fit du seigneur don José. Un matin, il fut accosté par un jeune étudiant qui lui dit avec beaucoup de politesse :
— Monsieur, deux mots seulement. J'arrive d'Espagne, il y a deux mois ; je suis orphelin ; mon goût et le peu de bien que j'ai m'ont engagé à renoncer au monde. Quand j'aurai acquis un peu de science, je compte me faire prêtre ou moine, selon ce que Dieu m'inspirera. Depuis longtemps, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous remarquer, et votre air de visage m'attire à vous d'une façon irrésistible. Si ce n'était point vous désobliger, je vous demanderais votre amitié. Je sens que je suis tout à vous. Je me nomme don José, et j'ajouterais que je suis des ducs de Frias, si ce n'était inutile à vos yeux, sans doute, comme aux miens.
Durant ce discours, Luca Dolci avait considéré avec attention celui qui le prononçait : c'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, dont les traits étaient doux et nobles, les yeux noirs, veloutés et pre.sque caressants, mais lançant toutefois
ONESTA. fil
leur regard droit devant eux, Luca lui prit la main.
— Monsieur, lui dit-il, je suis d'un caractère fâcheux, qui ne se répand jamais au dehors, c'est ce qui m'empêche de 'TOUs répondre par des paroles. Mais je vivrai, seigneur don José, pour vous répondre. Nous voici près de San -Antonio. Entrons-y, s'il vous plaît, pour remercier Dieu.
C'est ainsi que don José de Frias était tombé dans la sphère d'attraction de Luca Dolci.
Au commencement du mois de mai 1590, Luca Dolci, ayant terminé ses études, retourna à Venise, et s'y occupa de régler ses affaires de famille. Don José le suivit, et consentit à habiter le palais Dolci, en attendant l'époque prochaine de leur entrée au couvent de San-Stefano. Le monde féminin s'émut fort de l'apparition de ces deux beaux petits saints. On inventa contre eux des jeux de prunelle à dépeupler le paradis; on sema leur chemin de billets doux ; de discrètes matrones chargées de tendres paroles furent mises en campagne, et asbiègèrent le palais Dolci. Mais les œillades, les billets et les
Ht ONESTA.
matrones en furent pour leurs frais, et il fallut bon gré, mal gré, prendre le parti de laisser ce gracieux couple de chérubins monter au ciel à son aise. — - Ce fut un grand dépit et un grand respect.
Luca, malgré la retraite absolue à laquelle il s'était condamné, ne put se dispenser de rendre de ifréquentes visites à un vieux parent qu'il avait du côté de sa mère : c'était le comte Giustiniani, qui avait été autrefois ambassadeur de la Êépublique. Le bonhomme, qui approchait de son terme, fut touché des soins désintéressés de Luca, et se prit pour lui d'une vive affection. Sa profonde expérience des hommes lui fit juger que l'éducation mystique de Luca, plutôt qu'une vocation véritable, le poussait au cloître. Dès lors, il s'attacha, avec la persistance d'un vieillard moribond, à détourner son jeune parent d'une résolution qui, selon lui, devait le plonger plus tard dans d'amers repentirs. Toutefois, vers la fin de mai, il eut le re* gret de mourir sans avoir pu ébranler les dispositions de Luca.
Mais le testament du vieux comte prouva que, tout mort qu'il était, le bonhomme ne se tenait pas
pour battu. Il léguait son immense fortune, son palais de Venise, et un droit qui lui revenait chaque année des prises faites sur les Barbaresques, à sa nièce — la marquise Onesta Giustiniani, veuve du marquis Andréa Giustiniani. Cette dame habitait Rome, où elle était en grande réputation pour sa beauté d'abord, et ensuite pour ce que les uns appelaient sa rigueur, et les autres sa vertu. Depuis la mort de son mari, elle avait recueilli dans sa maison son directeur spirituel, nommé Fra Mozzo. A Tombre de ce prêtre, la marquise jouissait de sa liberté avec plaisir et honneur. On lui connaissait pour servants toute la fleur • des jeunes galants de Rome, mais on ne lui nommait aucun amant. Comme on savait que le vieux comte n'aimait pas sa nièce, dont il avait été trèsnégligé, il parut singulier qu'il la fît son héritière. La surprise redoubla, lorsqu'on trouva au bas du testament un codicillo par lequel le comte déclarait — que, si, au bout d'un an, sa nièce Onesta n'avait pas épousé ser Luca Dolci, tout l'héritage retournerait au couvent dans lequel ce jeune homme se rait entré. Par cet acte de diplomatie posthume.
su ONESTA.
ropiiiiàtre vieillard confiait aux beaux yeux de la marquise le soin de mener à bien l'entreprise dans laquelle sa propre sagesse avait échoué.
Madame Onesta, sitôt qu'elle apprit la mort de son oncle, accourut à Venise avec son confesseur, et s'installa dans le palais du vieux seigneur défunt. Le testament fut ouvert en sa présence, et elle ne fut pas moins étonnée de la générosité de son parent que de la condition par laquelle il avait prétendu la lui faire acheter.
C'était le 31 mai : Luca Dolci et don José avaient fixé au lendemain, premier jour de juin, le commencement de leur noviciat à San-Stefano. Vers le miUeu de la journée, comme ils étaient à remuer des parchemins, s'occupant de faire leurs dernières dispositions temporelles, un valet apporta une lettre à Luca; elle contenait ces mots :
« Mon cousin,
» Je suis la nièce du comte Giustiniani ; il est indispensable que je vous voie sans retard.
» Onesta. »
Luca, après avoir lu ce billet, le fit lire à don
José»
— Vous m'obligeriez fort, mon cher José, lui dit-il, si vous vouliez vous rendre auprès de cette dame à ma place.
— Pourquoi cela? demanda José.
— Je ne sais. Mais j'éprouve une forte répugnance à me trouver en face d'elle.
— La connaissez- vous, Luca?
— Nullement. Par ce que ma dit d'elle son oncle, tout au plus.
r- Que vous en a-t-ildit?
— Peu de chose. Il ne l'aimait pas. Le comte était peu réservé dans ses propos, vous savez. Il disait qu'on devrait mettre à cette dame un masque de poix bouillante sur le visage. Il ajoutait qu'elle avait de la vertu — de sorte que je n'y comprenais rien. Mais il m'en est demeuré contre elle une impression fâcheuse. Allez-y, je vous prie.
— C'est vous qu'elle mande, et non pas moi, ro-
prit don José. Vous devez encore aujourd'hui quelque chose à la courtoisie que votre noiut comporte.
— C'est juste, ditLuca. Veuillez seulement m'accompagner. '
Tous doux prirent alors leur toque et leur épée, et se rendirent en gondole au palais Giustiniani.
La marquise les attendait dans son oratoire, assistée de Fra Mozzo, son confesseur : elle était assise dans un fauteuil élevé de quelques degrés sous un dais à crépines d'or. Fra Mozzo se tenait devant une table couverte de parchemins. Luca Dolci entra conduisant par la main don José, qu'il présenta d'abord à la marquise; après quoi, il la regarda, tandis que celle-ci l'examinait de son côté avec un soin curieux. La marquise était une femme de haute taille, au visage un peu long mais pkin^ au front élevé, mais un peu comprimé vers les tempes; elle avait le teint d'une blancheur mate et imiforme; ses lèvres un peu épaisses se retroussaient légèrement quand elle parlait : ce défaut plaisait en elle, d'autant plus qu'il faisait voir des dents admirables. Ses yeux noirs et larges étaient doués de l'éclat paritculier au diamant ; ils avaient xme sorte de l'impidité tout extérieure : c'était comme une surface
rayonnante. Malgré la flamme de son regard, elle avait la vue mauvaise, comme on le reconnaissait à certains clignements de paupières qui lui étaient habituels. Elle relevait ses cheveux noirs et ondes pour les tordre derrière sa tête, à la façon des paysannes romaines , laissant ainsi à découvert la naissance de son cou, qui semblait ombrée par un duvet fauve et velouté. Mais ce qui frappait par-dessus tout chez la* marquise; c'était la beauté singulière du geste. Sa robe gênait si peu la liberté de son corps ployant, que l'étoffe en paraissait animée, comme ce corps lui-même, d'une grâce souple et forte. C'était une séduction que de la voir marcher ou porter la main à ses cheveux.
Quant au révérend Fra Mozzo, directeur de cette superbe pénitente, c'était un petit homme au teint fleuri, qui se regardait sans cesse le nez pour se mortifier : les lunettes n'étant pas alors d'un usage commun, Fra Mozzo avait pris le parti de loucher, pour se dispenser de regarder les gens en face. Le coin de ses yeux était plissé par un sourire permanent; sa peau était luisante comme ime écailie de
poisson. On éprouvait à le voir l'impression que
la
fait un reptile sous le pied. En supposant que la marquise fût coquette, ce devait être un sentiment raffiné de coquetterie qui l'avait poussée à s'affu« bler de cet ecclésiastique.
— Messer Luca, dit la marquise quand les deux jeunes gens furent assis, vous me voyez dans l'embarras. Veuillez lire le codicille qui est au bas de ce testament.
Luca Dolci lut le codicille et le ât lire à don José ; puis il leva, comme malgré lui, les yeux sur la marquise, rougit légèrement et relut le codicille.
— Mon cousin, reprit alors la marquise, je n'ai que deux suppositions à faire : *— c'est que vous êtes mon ennemi, pour un motif que j'ignore, et que vous avez voulu me faire pièce, ou bien que vous nourrissez en secret pour moi une passion à laquelle vous avez prié mon oncle de venir en aide par ce codicille*
— Madame, répondit gravement Lucâ, j'entre de* main, avec don José que voici, au couvent de San* Stefano. Je laisse tout mon bien aux pauvres. J^i-* gnorais cette étrange disposition du noble comte^ et suis, d'ailleurs, étrangère tout sentiment terrestre
de la nature de ceux auxquels vous avez fait allusion.
— Mon Dieu ! quel homme ! dit la marquise en riant. — Eh bien , à vous voir, on ne vous croirait pas si terrible ! Je suis donc bien convaincue que nous n'avez point de passion pour moi, puisque vous avez la bonté de me le dire si nettement. Mais, mon enfant, quoique vous ayez presque une apparence de barbe, ce ii'est pas une raison pour vous croire désormais à l'abri de ces sentiments -— auxquels vous faites allusion vous-même, bien plus que moi; — car je n'y pensais pas, et je riais, tandis que vous êtes fort sérieux. — Vous avez bien la mine au reste, et je me permets de vous en féliciter comme parente, vous avez lamine d'être réservé à de belles amours. Vous avez donc raison d'être sérieux en traitant cette matière.
— Je crois vous avoir dit, madame, que j'entrais demain à San-Stefano, répliqua sèchement Dolci.
— Tant pis, dit la marquise.
A ce point de l'entretien, Pra Mozzo étemua ; cat il avait la manie enfantine d'étemuer quand on disait quelque parole qui eût pu charger sa con*
science ou provoquer de sa part une observation embarrassante : il éternuait, et, par une douce illusion, il se figurait n'avoir rien entendu.
— Dieu vous bénisse, mon père! dit le solennel don José.
Cependant, la marquise était descendue de son fauteuil et se promenait lentement dans roratoire en paraissant réfléchir; après deux ou trois tours, elle s'arrêta brusquement devant Luca.
— Ne suis-je pas à présent votre plus proche parente ? lui dit-elle.
— Oui, madame.
— Mon Dieu, quel homme ! reprit la marquise.
Voyons, finissons cette aflaire. Dites-moi franchement si vous tenez beaucoup à apporter cette fortune en dot à votre monastère ; moi, je tiens beaucoup à la garder.
— Je vous la laisserais de grand cœur, ma cousine, si j'en savais le moyen.
— Il en est un peut-être. Déclarez par écrit que voire volonté seule, et non la mienne, s'est opposée à notre union, et je doute qu'on puisse après cela me contester l'héritage.
— Je VOUS écrirais sur-le-champ, dit Luca,la déclaration dont vous parlez, si ce n'était faire un mensonge devant le ciel ; car il n'est pas vrai de dire que ma volonté seule s'oppose à notre union.
— Je vous demande pardon, messer Luca.
— Et la vôtre, madame?
— Je suis encore en âge de me remarier, mon cousin; et, si vous me faisiez la faveur de me demander ma main, il est probable que je vous ferais celle de vous la donner. Il me semble qu'en voilà assez pour mettre votre conscience à l'aise, et que vous ne pouvez exiger d'une femme une confession plus claire tant que vous ne serez pas revêtu des pouvoirs ecclésiastiques.
Fra Mozzo étemua avec force, tandis que Luca Dolci abaissait ses longues paupières pour fuir le regard hautain, railleur et presque effronté par lequel la marquise semblait le défier de la prendre au mot.
Luca se leva tout à coup après un moment de silence :
— Je vous enverrai demain matin cette déclaration, dit-il. Adieu, madame.
t» ONBSTA,
— Adieu et merci, mon cousin, répondit Onesta, Monsieur, ajouta-t^elle, s'adressant à don José et penchant sa tête sur l'épaule droite d'un air suppliant, puisque vous accompagnez ser Luca dans le cloître, veillez sur sa santé, au moins ; elle ne me paraît point forte. Il a des rougeurs subites qui lui montent au visage par intervalles. Le pauvre enfant tient cela de sa mère. Adieu, messieurs.
Luca et don José retrouvèrent leur gondole au bas du quai, et regagnèrent leur demeure sans échanger une parole.
MICHEL GRITTl
Dans la soirée, la marquise reçut plusieurs visites, et fut bientôt mise au courant de- tout ce qui se disait et se passait dans la ville. Le nom de Michel Gritti revenait comme un refrain au bout de toutes les phrases, et paraissait être un mot que les dames de Venise avaient juré de placer à tout prix dans
leur conversation. La marquise s'informa de ce qu'était ce seigneur si banal, et en apprit ce que nous en savons. On ajouta que, par un motif inconnu, son caractère tournait depuis quelque temps à la mélancolie, qu'il s'ennuyait et ne tarderait pas à prendre un commandement en Morée.
— Ceci m'intéresse fort! dit la marquise. El combien de fois a-t-il bâillé dans la matinée, ce cher seigneur? Voilà un sot personnage que votre Gritti, et vous pouvez lui dire qu'il y a une femme au moins à Venise qui se moque de le savoir ici, en Morée ou dans la lune.
Lorsque la nuit fut venue et que la marquise se trouva seule, elle endossa lestement un habit de cavalier, mit un domino par-dessus, prit son masque, et descendit sur le quai. Les gondoles stationnaient à peu de distance du palais. La marquise s'approcha, et, élevant la voix :
— Holà I dit-elle, qui de vous connaît le seigneur Michel Gritti?
A cette question, une vingtaine de gondoliers^ couchés au fond de leur barque, se levèrent comme un seul homme et crièrent à l'unisson :
tfi ONESTA.
— Moi, monseigneur, moi! Excellence I moi, mon prince-!
— Qui veut me conduire chez lui ? reprit Onesta. La même réponse unanime et discordante éclata
sur la rive. Puis une voix se détacha en solo, et dit:
— Moi, je ne conduirai pas Son Altesse au palais Gritti; mais je la conduirai, si elle veut, auprès du seigneur Gritti.
— Bon ! approche, toi ! dit la marquise.
Et elle sauta dans la gondole qui venait de parler.
— Comment t'appelle-t-on, faquin ?
— Bautista, monseigneur.
— Tu connais ser Gritti ?
— C'est mou cousin, Altesse.
-^ A quel degré ?
— Au cinquante-troisième.
— Tu as un joli bonnet, mon drôle; veux-tu que jeté l'emplisse d'écus, ou que je te le cloue sur la tête avec ma dague?
— Je préfère les écus, mon duc.
— Alors, ne fais pas le plaisant, et va ton chemin.
Le gondolier salua humblement son fringant passager, et la gondole partit comme un trait.
— Où allons nous de ce train ? demanda la marquise.
— Chez la Dolfîna, monseigneur.
— Qu'est-ce que cela, la Dolfina ?
^ C'est la plus belle courtisane de Venise et du monde, et la plus riche, et la plus généreuse. Fvviva la diva I ajouta l'enthousiaste gondolier en jetant son bonnet en l'air.
— Et ser Michel est ce soir chez la Dolfina ?
— Je l'y ai vu entrer.
— Il y a donc une fête ?
— Non, illustrissime étranger, non ; la fête, c'est dans deux jours ; tous les mois, la Dolfina donne une fête, et pendant un mois les pauvres de Venise se régalent des restes. Evviva ! evviva sempre la diva ! Ce soir, monseigneur, comme tous les soirs, il y a simplement quelques amis intimes, deux cents au plus, qui jouent et se désaltèrent. Nous sommes arrivés, noble seigneur : voici le jardin, et plus loin, au fond, c'est le palais de la diva.
— Attends-moi là, Bautista, dit la marquise en
ne ONESTA.
sautant de la gondole sur l'escalier de la rive, et de l'escali er dans le jardin, que peuplaient des couples d'ombres errantes.
Elle s'approcha, sans rencontrer aucun obstacle, du palais, dont les fenêtres ouvertes lançaient au dehors une chaude lumière et un air épais de parfums ; puis, ayant rejeté son domino un peu en arrière pour laisser tout avantage à son pourpoint richement tailladé de crevés à l'espagnole, la marquise monta les degrés d'un vaste escalier intérieur, qu'éclairait une fleur gigantesque s'épanouissant au plafond en pétales lumineux.
Au haut de l'escalier, un respectable majordome arrêta la marquise, et la pria avec politesse d'ôter son masque ou de lui dire son nom. Elle s'y refusa ; et, comme le majordome élevait la voix avec insistance, une femme, fendant là foule qui emplissait la galerie, s'approcha de la porte où s'était engagé ce débat : à la superbe insouciance de ses regards noyés, à l'indécence hardie d'un costume qui laissait le moins de champ possible aux conjectures, et surtout à sa beauté souveraine, Onesta la reconnut
ONESTA. m
— Vous êtes la Dolflna ? lui dit-elle. .
— Pour vous plaire, mon cavalier, répondit la
dame, souriant à la belle mine de son hôte inconnu .
— C'est ce quMl est plus aisé de dire que de faire, ma charmante, reprit la marquise.
— Madame, interrompit le majordome , c'est que monseigneur refuse absolument de se démasquer ou...
Onesta, avant que le majordome eût achevé, s'était emparée résolument du bras de la Dolfina.
— Mon astre, lui dit-elle, vous avez des gens bien grossiers. Promenez-moi un peu par là, et causons.
La Dolfina éclata de rire, et se laissa entraîner dans la galerie. Les joueurs les plus acharnés retournèrent la tête pour regarder l'étranger qui débutait dans le monde par une entrée si triomphale.
— Ah çà 1 monsieur^ lui dit la Dolfina en le contemplant des pieds à la tête, d'où sortez-vous?
-— Permettez, mon enfant, répondit le pourpoint h taillades, j'ai peu de loisir. Ne me questionnez donc pas, et laissez-moi bien plutôt vous questionner. Je vais vous donner une grande marque de
f28 ONESTA.
confiance : — indiquez, je vous prie, à un étranger qui n'a point usage de perdre son temps en bagatelles, quelles femmes on peut aimer ici sans se déshonorer outre mesure.
— Mais, d'abord, il y a moi, dit la Bolfina , plus étonnée que fâchée de cette insolence inouïe.
— Vous ? reprit le cavalier, vous ? Et combien de temps faut-il vous faire la cour, ma perle ?
— Quand on me plaît — une heure ; quand on me déplaît — toujours.
— Mais, ma chère, vous avez un amant sans doute, à rheure qu'il est?
— Non : ni aujourd'hui, ni hier, ni demain.
— Et pourquoi, grand Dieu ?
— Parce que j'aime quelqu'un.
— D'amour?
— Davantage.
— Et qui, par hasard?
— Celui-ci, répondit la Dolfma indiquant du doigt un cavalier de grande taille qui était adossé contre une colonne, près d'une table où les dés roulaient sur les sequins.
— Est-ce que c'est un homme ? reprit la mar-
ONESTA. 2i9
quise: je l'eusse pris pour une cariatide chargée de soutenir votre palais, ma beauté,
— N'est-ce pas qu'il est beau ?
— Superbe ! — Mais parle-t-il quelquefois?
Une conversation qui venait de s'engager entre
. les joueurs dispensa la Dolfina de répondre à cette question. Un des jeunes gens, le comte Rafaël Angelmonte, demandait à Gritti s'il ne jouerait pas de la nuit.
— Si cela vous amuse, je jouerai, répondit Michel Gritti. Pour moi, le jeu m'ennuie de plus en plus : quand je gagne, je vois des visages amis s'assombrir, et je m'en vais tout mélancolique avec mon or dans mes poches; quand je perds, je vois ces mêmes visages s'égayer, et cela me les fait aimer moins. De la sorte, je perds toujours; et, d'ailleurs, l'idée de perdre mon palais ou de gagner le vôtre, mon cher Rafaël, n'a rien qui aiguillonne ma fantaisie.
— Je vous dirai, Michel, répliqua le comte Rafaël, que vous auriez dû naître dans une de ces contrées fabuleuses où l'homme est forcé de lutter corps à corps avec des monstres gigantesques pour défendre sa place au soleil.
tso ONESTA.
— Et j'y fusse né très-volontiers, s'il eût dépendu de moi. Je vous avoue, comte Rafaël, que la chance de me rencontrer moustache à moustache avec un lion au détour d'une rue m'entretiendrait dans une sorte d'émotion agréable,
— Mais il y a les femmes, dit Rafaël.
— Mais elles ne sont point sauvages, hasarda le cavalier Vespasiano, qui venait de prendre place au jeu vis-à-vis du comte Angelmonte.
— Pour ce qui est des femmes, continua Michel Gritti avec une gravité sentencieuse, il est certain que c'est un besoin de la vie.
— Pardieu! dit Rafaël. -7 Avez-vous jamais été amoureux, vous, Gritti ?
— Messieurs, j'ai le regret de croire que non... J'ai eu des maltresses çà et là; mais je n'ai jamais conçu tout ce bruit qu'on fait de l'amour, et les poôtes sont pleins sur ce sujet de choses que je ne comprends pas. Il faut que je sois demeuré complètement étranger à certains sentiments que le commerce des femmes fait naître en des cœurs mieux organisés. Cela m'afflige. Un écolier qui chante sa première sérénade en sait plus long que moi sur
l'amour, et un enfant qui vient de se griser pour la première fois sait mieux ce qu'il y a au fond d'une coupe de vin que je ne le sais, moi — qui ai bu tous les vins du monde dans leurs radieuses patries, sans me griser jamais, — comme j'ai mené la débauche avec toutes les races de femmes jusqu'à présent découvertes, sans jamais aimer. Être ivre ou amoureux, mes très-chers! ô vous qui le pouvez, de quoi vous plaignez-vous? Dites-moi le pays extravagant où le soleil mûrit un vin dont la fumée puisse monter jusqu'à mon cerveau, — et je pars demain. Eqseignez-moi une région inouïe où Dieu ait mis dans Tœil d'une femme un rayon capable de pénétrer ma robuste stupidité, — et, sur mon âme, je pars a Theure même.
— Pardieul dit tout à coup une voix claire et haute à côté de Michel Gritti , il n'y a qu'un fat prodigieux qui puisse s'exprimer de la sorte.
La foudre, tombant subitement au milieu du groupe de jeunes gens qui entouraient Gritti, ne les eût pas frappés de plus de surprise que ne fit cette réflexion malavisée. Tous les yeux se tournèrent du côté du cavalier masqué, qui s'avança,
i32 ONESTA.
les bras croisés, dans l'espace que la foule émue laissait libre entre Michel Gritti et lui. Le cavalier Vespasiano s'était levé la main sur sa garde ; Gritti le repoussa doucement, et, regardant le masque dans les yeux, il lui dit avec une tranquillité hautaine :
— Monsieur est étranger ?
— Étrangère Venise, répondit Tautre ; oui, certes, * et je m'en vante, puisqu'il s'y trouve un noble pour
se permettre ces ridiculesfanfaronnades, desfemmes pour les écouter, et des hommes pour le souffrir.
— Je vous fendrai en quatre, mon ami, cria Vespasiano.
— Jeune homme, reprit Michel Gritti, vous êtes sans doute accompagné d'un ami?
— C'est cela! interrompit de nouveau Vespasiano, nous allons causer ensemble l'ami de monsieur et moi.
— Je suis seul, dit le masque.
— Eh bien, venez, monsieur; ce n'en sera que plus amical.
Et, tout en parlant, Michel, suivi du pourpoint à taillades, se dirigeait vers le grand escalier, qu'ils
commencèrent à descendre tous ieiix «^.Ate à côte, tenant leur chapeau à la m^in.
— Boni dit le cavalier Vespasiano en se rasseyant, voilà un jeune homme de moins. A vous de jouer, messer Rafaël.
Cependant, Michel Gritti conduisait le cavalier masqué dans l'endroit le plus retiré des jardins ; il entra avec lui dans une enceinte circulaire réservée au milieu d'un massif d'arbres épais. Des verres do couleur suspendus à la voûte de verdure éclairaient remplacement qui paraissait devoir servir de champ clos aux deux adversaires.
— Monsieur, dit Gritti, avant de passer outre, me direz-vous quel motif particulier vous avez eu pour m'insulter?
— Aucun, messer, si ce n'est le désir de relever un mensonge.
— Un mensonge, monsieur? reprit Gritti en tirant son épée ; — et lequel, s'il vous plaît? .
— Vous avez déclaré n'avoir jamais rencontré une femme dont le regard fût capable de vous inspirer de l'amour. Or, je dis, moi, qu'affirmant cela, vous avez menti I
f34 ONÊSTA.
— En garde, alors I dit Gritti.
— Vous avez menti, continua l'étranger, faisant sauter son masque d'une main et dénouant de Tautre sa chevelure, qui inonda ses épaules, — la preuve, c'est qu'au moment où vous parliez cette femme était devant vous, et que ce regard, le
voici. !
Gritli demeura un moment confondu, à cette éblouissante métamorphose.
— Pardonnez-moi, madame, dit-il enfin, mais je ne vous avais pas vue. Je ne pouvais prévoir que
le ciel daignât faire un miracle tout exprès pour me | convertir.
— Le ciel, répondit la marquise adoptant avec complaisance le langage un peu amphigourique dont la galanterie du temps aimait à distiller la quintessence, le ciel, messer Michel, tient beaucoup à la conversion d'un grand pécheur Qomtne vous, et, pour l'obtenir complète, il compte renouveler ce prétendu miracle demain vers deux heures, dans l'église Sainte-Marie-Formose.
Gritti s'inclina jusqu'à terre : quand il releva la tête, la marquise avait disparu. Le gentilhomme, i
après avoir couru inutilement dans tout le jardin, regagna le palais en songeant.
Le cavalier Vespasiano, dès qu'il aperçut son ami, qui gravissait lentement et le front penché les derniers degrés de l'escalier, lui cria de sa place :
— Eh bien, noble Michel, qu'est cela?... Vous avez l'air soucieux 1 Quoi I ne se serait-il pas défendu avec aisance? Ah ! mordieu 1 c'est cela ! continua le cavalier, qui avait le vin étonnamment verbeux, c'est cela, dis-je! le drôle ne savait pas tenir une lame! Vous aurez été forcé... Michel, messieurs, aura été forcé de l'assommer d'un coup de pommeau. Triste nécessité sans doute pour un gentilhomme.Mais qu'y faire? Cet étranger n'était, après tout, qu'un sot et un triple manant de charrue. Je dis que le noble Michel a bien fait. Vous avez gagné, je vous salue, comte Rafaël... Je dis qu'il a bien fait, et je serais profondément charmé que quelqu'un soutînt le contraire t
Je lui ferais avaler sur-le-champ quelque chose de froid, par treize cent mille...
— Taisez-vous, mon cher cavalier, interrompit Michel Gritti, cet étranger était une femme.
Vespasiano ne répondit à cette objection qu'on faisant entendre un sifflement prolongé.
— Une femme!... ahl maledettal dit la Dolfina.
Cependant, Gritti paraissait plongé dans une mélancolie profonde, et bientôt il quitta, suivi de Vespasiano, la galerie de jeu et le palais de la Dolfina. On crut généralement, et Ton répéta, dès qu'il fut sorti, qu'il venait d'être en butte à quelque persécution de maîtresse abandonnée, et qu'il avait subi une de ces démarches irritantes par lesquelles les femmes achèvent de se perdre et transforment souvent l'indifférence en haine.
Mais la tristesse de Gritti avait une source moins vulgaire. Depuis un mois, son caractère s'était singulièrement modifié sous Tinfluence de certains événements dont sa vie avait été le jouet. Depuis un mois, Michel Gritti était plus qu'amoureux d'une femme ; il était amoureux d'une idée, chose nouvelle et délicieuse pour cette nature éminemment pratique. Car ces âmes ardentes et fortes, qui sont servies par un corps robuste, traduisent immédiatement en action leurs désirs et leurs passions ; de la sorte, elles ignorent ce loisir des théories où
se plaisent les organisations plus délicates, dont les mouvements intérieurs se trouvent concentrés par la paresse maladive de la volonté. Ainsi la disposition à la rêverie, qui provient d'un défaut d'harmonie entre la puissance de l'âme et l'activité extérieure, ne pouvait exister naturellement chez un homme comme Michel Gritti; — à moins que, par une circonstance particulière, ses désirs ne se trouvassent exaltés et en même temps sa volonté paralysée. C'est ce qui lui était arrivé. Depuis un mois, Michel Gritti était amoureux, sans savoir de qui.Voici comment cet amour avait commencé : Un matin, au sortir d'une orgie, une barque Tavait suivi, portant une bizarre mascarade : deux des personnages qui la composaient chantaient des stances mélancoliques auprès d'un linceul blanc couronné de fleurs, et paraissant recouvrir le corps d'une jeune fille. Fatigué de cette poursuite obstinée, Gritti avait fait arrêter sa gondole.
— Holàl bonnes gens, cria-t-il, pour qui donc chantez-vous cette lugubre antienne?
— Pour , une jeune fille noble et chrétienne, répondit un, des masques, qui est morte vierge.
plutôt que d'avouer son amour a un païen.
— Ho! ho! reprit Gritti, — et quelle est cette mai tyre ? Son nom, brave fossoyeur ?
— Les âmes n'ont pas de nom, dit le masque,
— Le nom du païen, au moins 7
— C'est vous, messer Michel, répondit le funèbre personnage.
Et la barque de deuil s'éloigna aussitôt à force de rames.
A partir de ceite rencontre, Michel Grîtti s*aperçut qu'une surveillance délicate s'attachait à tous ses pas; une ombre inconnue le suivait, exerçant sur toutes ses actions un contrôle mystérieux et touchant. Il attendit en vain que la belle morte perdît quelque chose de sa discrétion. La tendre inquisition dont il était l'objet continua de s'exercer avec une réserve impénétrable. Ainsi, un jour, un pauvre en haillons, à qui Michel venait de donner sa bourse pleine d'or, le pria, en échange, d'en accepter une dont le travail attestait l'élégante délicatesse d une main féminine ; dans cette bourse était renfermé un grain de rosaire en ébène, sculpté avec un art exquis. Michel demanda •vivement au
pauvre de qui il tenait cette bourse ; le pauvre déclàra ravoir reçue d'un vieux Boldat infirme qui lui avait recommandé d'en faire cadeau au seigneur Gritti, dans le cas où celui-ci lui ferait l'aumône. Michel Gritti ordonna au pauvre de le suivre^ et lui affirma qu'il ne le lâcherait point qu'ils n'eussent retrouvé ce prétendu soldat. Durant deux jours, Michel et son pauvre coururent la ville, arrêtant tous les invalides; vers la fin du second jour, comme Michel commençait à prendre le mendiant en défiance et à le menacer, ce pauvre homme fit bien voir qu'il avait été de bonne foi ; car il montra à Gritti un soldat infirme, couché sous les arcades du palais ducal, et lui assura que c'était celui qui lui avait remis la bourse. Michel, rempli de joie, prit à part l'invalide et se mit à l'interroger avec bonté. L'invalide fit entendre par gestes qu'il était sourd et muet; Michel voulait le battre, mais tout le voisinage attesta qu'en effet, depuis un temps immémorial, ce vieillard avait perdu la parole et l'ouïe « Michel alors se retourna pour assommer son pau-^ vre ; mais le faquin avait décampé comme une ar* tnée papale*
Un autre jour, Gritti avait trouvé un billet allaché à sa porte avec une épingle d*or à tête d'opale. Ce billet contenait ces mots, qui, sous une autre forme, ne faisaient que répéter les stances de la sombre mascarade :
« Je mourrai sans être connue de toi ; je mourrai pour t'avoir aimé ; je mourrai pour que tu aies au ciel l'ange qui te manque. »
Michel Gritti, tout en se disant qu'il était la dupe d'une habile mystification, n'avait pas moins fini par prendre au sérieux l'aventure. Il était devenu rêveur, et cette disposition nouvelle de son esprit, que tout le monde attribuait à la satiété et à l'ennui, avait, tout au contraire , pour cause la première passion véritable que ce jeune homme eût ressentie. Depuis quelques jours, il avait répandu le bruit de son départ prochain pour la Morée, afin d'engager sa conquête inconnue à quelque démarche plus directe. Enfin, dans cette soirée, au moment où il venait de faire publiquement à dessein un appel exalté à cet être sans nom, la marquise lui avait tout à coup répondu. Gritti ne douta pas un instant que la belle étrangère ne fût l'héroïne du roman mysti*
que dont on l'avait fait lui-même le héros. Assurément, l'amoureux le plus exigeant n'eût pu souhaiter pour son rêve une plus brillante incarnation que cette rare beauté de la marquise Giustiniani. Gritti en fut saisi d'abord ; puis, la réflexion venant, il se sentit l'âme vide et triste ; si magnifique que fût le pays dans lequel il s'éveillait, c'était du ciel qu'il y , tombait. Pour la première fois de sa vie, il avait roccasion amère de comparer une réalité sensible à cette divinité de l'esprit qu'on nomme l'idéal. Vespasîano, qui marchait quelques pas derrière son ami, Tentendit plusieurs fois murmurer :
— On ne saurait être plus belle , et pourtant — pourtant, je l'imaginais autrement 1
— Bonne nuit, noble Michel, et au revoir, dit le cavalier quand il furent arrivés à la porte du palais Gritti.
— Vous étiez là, Vespasiano ? Je vous demande pardon, mon ami.
— Mille charretées de démons ! est-ce que vous devenez poète, Michel ?
— Vous avez perdu cette nuit, cavalier ; car vous jurez fort».
242 ONËSTA.
—J'ai une idée &ur le comte Rafaël, noble Gritti : je crois que c'est un escroc.
— Allons, Vespasiano ! le comte est loyal comme vous-même t
— C'est vrai, sang-dieu et sang-diable, c'est vrai ; mais je suis contrarié. ; ;
r- A demain, cavalier.
-— Non pas, noble Michel ; à bientôt.
— Encore une de ces disparitions mystérieuses ! dit Michel.
— Si vous m'aimez, messer Gritti, pas un mot làdessus, répliqua Vespasiano, en serrant la main de Michel.
Et, tandis que ce seigneur rentrait chez lui, le cavalier continua de suivre le quai des Frari.