MICHEL GRITTI
Dans la soirée^ la marquise reçut plusieurs visites^ et fut bientôt mise au courant de tout ce qui se disait et se passait dans la ville. Le nom de Michel. Gritti revenait comme un refrain au bout de toutes les phrases^ et paraissait être un mot que les dames de Venise avaient juré de placer à tout prix dans leur conversation. La marquise s'informa de ce qu'était ce seigneur si banal , et en apprit ce que nous en savons. On ajouta que, par un motif inconnu, son caractère tournait depuis quelque temps à la mélancolie, qu'il s'ennuyait et ne tarderait pas à prendre un commandement en Morée.
— Ceci m'intéresse fort ! dit la marquise. Et combien de fois a-t-il bâillé dans' la matinée, ce cher seigneur? Voilà un sot personnage que votre Gritti, et vous pouvez lui dire qu'il y a une femme au moins à Venise qui se moque de le savoir ici, en Morée ou dans la lune.
Lorsque la nuit fut venue et que la marquise se trouva seule, elle endossa lestement un habit de cavalier, mit un domino par-dessus, prit son masque.
et descendit sur le quai. Les gondoles stationnaient à peu do distance du palais. La marquise s'approcha^ et élevant la voix :
— Holà! dit-elle, qui de vous connaît le seigneur Michel Gritti ?
A cette question, une vingtaine de gondoliers, couchés au fond de leurs barques, se levèrent comme un seul homme et crièrent à Tunisson :
— Hoil Monseigneur I moi I Excellence ! moi, mon prince !
— Qui veut me conduire chez lui ? reprît Onesta. La même réponse unanime et discordante éclata sur
la rive. Puis une voix se détacha en solo, et dit :
— Moi, je ne conduirai pas son altesse au palais Gritti ; mais je la conduirai, si elle veut, auprès du seigneur Gritti.
— Bon ! approche, toi ! dit la marquise. Et elle sauta dans la gondole qui venait de parler.
— Comment t'appelle-t-on, faquin î
— Bautista, Monseigneur.
— Tu connais ser Gritti ?
— Cest mon cousin, altesse.
— A quel degré ?
— Au cinquante-troisième.
— Tu as un joli bonnet, mon drôle ; veux-tu que je
OICCSTA. IST
te remplisse d'écus^ ou que je te le cloue sur la Ute avec ma dague ?
— Je ppi'fèrc les ccus, mon duc.
— Aiors^ ne fais pas lo plaisant, et va ton chemin. Le gondolier salua huiublenicnt son fringant passa-
ger^ et la gondole partit comme un trait.
— Oùallons-nousdece train? demanda la marquise.
— Chez la Dolfina, Monseigneur.
— Qu'est-ce que cela, la Dolfina?
— Cest la plus belle courtisane de Venise et du monde, et la plus riche, çt la plus généreuse. Evvivn la Dira ! ajouta Fenthousiaste gondolier en jetant son bonnet en Tair.
— Et ser Michel est ce soir chez la Dolfina ?
— Je l'y ai vu entrer.
— 11 y a donc une fête ?
— Non, illustrissime étranjçer, non; la fête, c'est dans deux jours : tous les mois la Dolfina donne une fête, et pendant un mois les pauvres de Venise se régalent des restes. Evviva! evoiva sempre la Diva! Ce soir, monseigneur, comme tous les soirs, il y a simplement quelques amis intimes, deux cents au plus, qui jouent et se désaltèrent. Nous soirmes arrivés, noble seigneur : voici le jardin, et plus loin, au fond, c'est le palais de la Diva.
— Attends-moi là, Bautista, dit la marquise en sau-
118 * CONTF V^.ÎSmEW.
tant de la gondole sur Tescalîer de la rive^ et de Tescalier «dans le jardin que peuplaient des couples d'ombres errantes.
Elle s'approcha, sans rencontrer aucun obstacle, du palais, dont les fonétres ouvertes lançaient au dehors une chaude lumière et un air épais de parfums ; puis, ayant rejeté son domino un peu en arrière pour laisser tout avantage h son pourpoint richement tailladé de crevés à l'espagnole, la marquise monta les degrés d'un vaste escalier intérieur, qu'éclairait une fleur gigantesque s'épanouissant au plafond en pétales lumineux.
Au haut 'de l'escalier, un respectable majordome arrêta la marquise, et la pria avec politesse d'ôter son masque ou de lui dire son nom. Elle s'y refusa; et, comme le majordome élevait la voix avec insistance, une femme, fendant la foule qui emplissait la galerie, s'approcha de la porte où s'était engagé ce débat : à la superbe insouciance de ses regards noyés, à l'indécence hardie d'un costume qui laissait le moins de champ possible aux conjectures, et surtout à sa beauté souveraine, Onesla la reconnut.
— Vous êtes la Dolfina ? lui dit-elle.
— Pour Vous plaire, mon cavalier, répondit la dame, souriant à la belle mine de son hôte inconnu.
— C'est ce qu'il est plus aîsé de dire que de faire, ma charmante, reprit la marquise.
-^ Madame, interrompit ie majordome^ c'eist que monseigneur refuse absolument de se démasquer ou...
Onesta^ avant que le majordome eût achevé^ s^était emparée résolument du bras de la Dolfina :
— Mon astre^ lui dit>elle^ vous avez des gens bien grossiers. Promenez-moi un peu par là^ et causons.
La Dplfina éclata de rire^ et se laissa entraîner dans la galerie. Les joueurs les plus acharnés retournèrent la tête pour regarder l'étranger qui débutait dans le monde par une entrée si triomphale.
— Ah ! çà^ Monsiqur^ lui dit la Dolfina en le contemplant des pieds à la téte^ d'où sortez-vous?
— Permettez, mon enfant, répondit le pourpoint à taillades. J'ai peu de loisir. Ne me questionnez donc pas, et laisscz-moi bien plutôt vous questionner. Je vais TOUS donner une grande marque de confiance : — indiquez, je vous prie, à un étranger qui n'a point usage de perdre son temps en bagatelles, quelles femmes on peut aimer ici sans se déshonorer outre mesure.
— Mais, d'abord, il y a moi, dit la Dolfina — plus étonnée que fâchée de cette insolence inouïe.
— Vous ? reprit le cavalier, vous ? Et combien de temps faut-il vous faire la cour, ma perle ?
— Quand on me plaît — une heure; quand on me
déplaît — toujours.
î^t CONTE vÉmmsif.
— Hais^ ma chère^ vous avez un amant sans doute à rheure qu'il est ?
— Non — ni aujourd^ui, ni hier^ ni demain.
— Et pourquoi, grand Dieu?
— Parce que j'aime quelqu'un.
— D'amour 1
— Davantage.
— Et qui, par hasard?
— Celui-ci, répondit la Dolfina, indiquant du doigt un cavalier de grande taille qui était adossé contre une colonne, près d'une table où les des roulaient sur les sequins.
— Est-ce que c'est un homme? reprit la marquise : je l'eusse pris pour une cariatide chargée de soutenir votre palais, n)a beauté.
— N Vst-ce pas qu'il est beau ?
— Superbe! — Mais parle-t-il quelquefois?
Une conversation qui venait de s'engager entre les joueurs dispensa la Dolfina de répondre à cette question. Un des jeunes gens, le comte Rafaël Aiigelmonte^ demandait à Gritti s'il ne jouerait pas de la nuit.
— Si cela .vous amuse, je jouerai, répondit Michel Gritti. Pour moi, le jeu m'ennuie de plus en plus : quand je gagne, je vois des visages amis s'assombrir, et je m'en vais tout mélancolique avec mon or dans mes poches; quand je perds, je vois ces mômes visages
OMBSTA. i9\
s'égayer, et cela me les fait aimer moins. De la sorte^ je perds toujours; et (l'aillem*s l'idée de perdre mon palais ou de gagner le vôtre, mon cher Rafaël, n'a rien qui aiguillonne ma fanlaisie.
— Je vous dirai, Micliol, répliqua le comte Rafaël, que vous auriez dû naître dans une de ces contrées fabuleuses où Thomnie est forcé de lutter corps ii corps avec des monstres gigantesques pour dcicndre sa place au soleil.
— Et j'y fusse né très-volontiers, s'il eût dépondu de moi. Je vous avoue, comte Rafaël, que la chance de me rencontrer moustaclie à moustache avec un lion au détour d'une rue m'enlreticndruit dans une sorte d'émo*ion agréable.
— Mais il y a les femmes, dit Rafaël.
— Mais elles ne sont point sauvages, hasarda le ca- Talier Vespasiano, qui venait de prendre place au jeu vis^à-vis du comte Angelmonte.
— Pour ce qui est des femmes, continua Michel Gritti avec une gravité sententieuse — il est certain que c'est un besoin de la vie.
— Pardieu ! dit Rafaël. — Avez-vous jamais été amoureux, vous, Gritti ?
— Messieurs, j'ai le regret de croire que non. — J'ai eu des maitiesses çà et là ; mais je n^ai jamais conçu tout ce bruit qu^oa fait de Tamour, et les poètes sont
19t CONTE VÉNITIEN.
pleins sur ce sujet de choses que je ne comprends pas. Il faut que je sois demeuré complètement étranger à certains sentiments que le commerce des femmes fait naître en des cœurs mieux organisés. Cela m'afflige. Un écolier qui chante sa première sérénade en sait plus long que moi sur Tamour^ et un enfant qui vient de se griser pour la première fois sait mieux ce qu'il y a au fond d'une coupe de vin que je ne le sais^ moi — qui ai bu tous les vins du monde dans leurs radieuses patries, sans me griser jamais — comme j*ai mené la débauche avec toutes les races de femmes jutqu'à présent découvertes, sans jamais aimer. Être ivre ou amoureux, mes très-chers ! 6 vous qui le pouvez, de quoi vous plaignez-vous? Dites-moi le pays extravagant où le soleil mûrit un vin dont la fumée puisse monter jusqu'à mon cerveau — et je pars demain. Ënseignez-moi une région inouïe où Dieu ait mis dans l'œil d'une fenyne un rayon capable de pénétrer ma robuste stupidité, et, sur mon âme, je pars à l'heure même.
— Pardieu ! dit tout à coup une voix claire et haute à côté de Michel Gritti, il n'y a qu'un fat prodigieux qui puisse s'exprimer de la sorte !
La foudre, tombant subitement au milieu du groupe de jeunes gens qui entouraient Gritti, ne les eût pas frappés de plus de surprise que ne fit cette réflexion
ONCSTA. f»t
malavisée. Tous les yeux se tournèrent du côté du cavalier masqué^ qui s'avança^ les bras croisés^ dans l'espace que la foule émue laissait libre entre Michel Gritti et lui. Le éhvalier Vespasiano s'était levé la main sur sa garde ; Gritti le repoussa doucement^ et, regardant le masque dans les yeux, il lui dit avec une tranquillité hautaine :
— Monsieur est étranger ?
— Étranger à Venise, répondit l'autre; oui, certes, et je m'en vante, puisqu'il s'y trouve un noble pour se permettre ces ridicules fanfaronnades, des femmes pour les écouter, et des hommes pour le souffrir.
— Je vous fendrai en quatre, mon ami, cria Vespasiano. ^
— Jeune homme, reprit Michel Gritti, vous êtes sans doute accompagné d'un ami ?
— C'est cela ! interrompit de nouveau Vespasiano, nous allons causer ensemble, l'ami de monsieur et moi.
— Je suis seul, dit le masque.
— Eh bien ! venez, Monsieur ; ce n'en sera que plus amical. Et, tout en parlant, Michel, suivi du pourpoint à taillades, se dirigeait vers le grand escalier, qu'ils commencèrent à descendre tous deux côte à côte, tenant leurs chapeaux à la main.
•— Bon ! dit le cavalier Vespasiano en se rasseyant,
194 CONTE VBNITIV!^.
voilà un jeune homme de moins. A vous de jouer, messer Rafaël.
Cependant Michel Gritti conduisait le cavalier mas* que diins Tendroit le plus retiré des Jardins ; il entra avec lui dans une enceinte circulaire réser\'4e au milieu d'un massif d'arbres épais. Des verres de couleur suspendus à la voûte de verdure éclairaient l'emplacement qui paraissait devoir servir de champ clos aux deux adversaires.
— Monsieur, dit Gritti^ avant de passer outre, me direz-vous quel motif particulier vous avez eu pour m'insulter?
— Aucun, messer, si ce n*cst le désir de relever un mensonge.
•— Un mensonge. Monsieur ? reprit Gritti en thrant son épée ; — et lequel, s'il vous plaît ?
— Vous avez déclaré n'avoir januiis rencontré une femme dont le regard fût capable de vous inspirer de l'amour. Or je dis, moi, qu'affirmant cela, vous avez menti!
— En garde, alors ! dit Gritti.
— Vous avez menti, continua l'étranger , faisant sauter son masque d'une main et dénouv'^t de l'autre sa chevelure, qui inonda ses épaules, r— *-* :• euve, c'est qu au moment où vous parliez cette femme était devant vous, et que ce regard, le voici.
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Gritti demeura un moment confondu, à cQtte éblouissante métamorphose.
— Pardonnez-moi, Madame, dit-il enfin, mats je ne vous avais pas vue. Je ne pouvais prévoir que le ciel daign&t faire un miracle tout exprès pour me convi^rtir.
— Le ciel, répondit la niarquise, adoptant avec complaisance In lang:)ge un pou amphigourique dont la galanterie du temps aimait à distillrr la quintessence, je cirl, mrsscr Mie^hcl, tient beaucoup à la conversion <run grand péclicur comme vous, et pour l'obtenir complète, il ccm;)to rcnouvclor ce prétendu miracle demain vers deux heures — - dans réglise Sainte-Marie- Formose.
Gritti s'iuclina jusqu'à terre : quand il rc>va la tête, la marqui.sc avait disparu. Le geutilhommc, après avoir couru inatilement dans tout le jardin, régala le palais on songeant.
Le cavaiirr Vrspasiano, dès qu'il aperçut son ami, qui gi*avissait lentement et le front penché les derniers degi'és de l'escalier, lui cria de sa place :
— Eh bien ! noble Michel , qu'est-ce cela ? Vous avez l'air soucieux ! Quoi ? ne se serait-il pas défondu avec aisance ? Ah ! mordieu ! c'est cela ! continua le cavalier, qui avait le vin étonnamment verbeux — c'est cela, dis-je ! le drôle ne savait pas tenir une lame ! Vous aurez été forcé.*. — Michel^ Messieurs^ aiu^a été
If 6 CORTK VÉKITlElf.
forcé de rassommer d'un coup de pommeau. Triste oécessité sans doute pour un gentilhomme. — Mais qu'y foire? Cet étranger n'était après tout qu'un sot et un triple manant de charrue. — Je dis que le noble Michel a bien fiiit — vous avez gagné, je vous si^e, comte Rafoel — je dis qu'il a bien foit, et je serais profondément charmé que quelqu'un soutint le con« traire : — Je lui ferais avaler sur-le-champ quelque chose de froid, par les treize cent mille...
— Taiscz-Yous, mon cher cavalier, interrompit Michel Gritti, cet étranger était une femme.
Vespasiano ne répondit à cette objection qu'en faisant entendre un sifflement prolongé.
— Une femme ! ah i maledetta ! dit la Dolfina.
Cependant Gritti paraissait plongé dans une mélancolie profonde, et bientôt il quitta, suivi de Vespasiano, la galerie de jeu et le palais de la Dolfina. On crut généralement, et l'on répéta, dès qu'il fut sorti, qu'il venait d'être en butte à quelque persécution de mattresse abandonnée, et qu'il avait subi une de ces dénuurches irritantes par lesquelles les femmes achèvent de se perdre et transforment souvent TindifiTérence en haine.
Mais la tristesse de Gritti avait une source moins vulgaire. Depuis un mois, son caractère s'était singuliè*' lement modifié sous l'influence de certains événements