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dont sa vie avait été le jouet. Depuis un mois^ Michel Gritti était jplus qu'amoureux d'une femme ; il était amoureux d'une idée^ chose nouvelle et délicieuse pour cette nature éminemment pratique. Car ces ftmes ardentes et fortes^ qui sont servies par un corps robuste , traduisent immédiatement en action leurs désirs et leurs passions; de la sorte^ elles ignorent ce loisir des théories où se plaisent les organisations plus délicates^ dont les mouvements intérieurs se trouvent concentrés par la paresse maladive de la volonté. Ainsi la disposition à la rêverie^ qui provient d'un défont d'harmonie entre la puissance de l'âme et l'activité extérieure^ ne pouvait exister naturellement chez un homme comme Michel Gritti — à moins que^ par une circonstance particulière^ ses désirs ne se trouvassent exaltés et en même temps sa volonté paralysée. C'est ce qui lui était arrivé. Depuis un mois, Michel Gritti était amoureux — sans savoir de qui. Voici comment cet amour avait conmiencé : — Un matin , au sortir d'une orgie, une barque l'avait suivi, portant une bizarre mascarade : deux des personnages qui la composaient chantaient des stances mélancoliques auprès d'un linceul blanc couronné de fleurs, et paraissant recouvrir le corps d'une jeune fille. Fatigué de cette poursuite obstinée, Gritti avait foit arrêter sa gondole ;
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— Hola! bonnes gens^ cna-t il, pour qui donc chantrz-vous cette lugubre anlirnne?
— *Pôur une jeune fille noble ctcbrétîenne, répondît un des masques, qui est morte vierge, plutôt que d'avouer son auiour à un païen.
— Ho ! ho ! reprit Gritti — et quelle est celte martyre 1 Son nom, brare fossoyeur ?
— - Les ànies n*ont pas de nom. dît le masque.
— Le nom du païen, au moins?
— C'est vous, messer Michel, répondit le funèbre personnage, et la barque de deuil s'éloigna aussitôt à force de rames.
A partir de cette rencontre, Michel Gritti s'aperçut qu'une sun^eillance délicate s'attachait à tous ses pas; une ombre inconnue le suivait, exerçant sur toutes ses actions un contrôle mystérieux et touchant. Il attendit en vain que la belle morte perdît quelque chose de sa discrétion. La tendre inquisition dont il était l'objet eontinua de s'exercer avec une réserve impénétrable. Ainsi, un jour, un pauvre en haillons^ à qui Michel venait de donner sa bourse pleine d'or, le pria en échange d'en accepter une dont le travail at* testait l'élégante délicatesse d'une main féminine ; dans cette bourse éisài renfermé un grain de rosaire en ébène, sculpté avec un art exquis. Michel demanda vivement au pauvre de qui il tenait cette bourse ; le
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pau\Tc déclara l'avoir rrçuc d'un vieux soldat infirme qui lui avait recommandé d'en faire ca<leau au soigneur Gritti^ dans le cas où celui-ci lui ferait l'aumône. Micliel Gritli ordonna au pauvre de le suivre, et lui aftirma qu'il ne le lâcherait point qu'ils n'eussent re*
trouvé ce prétendu soldat. Durant deux jours, Michel et son pauvre coururent la ville, arrêtant tous les invalides ; vers la fin du second jour, comme Michel commençait à prendre le mendiant en défiance et à le menacer, ce pauvre homme fit bien voir qu'il avait été de bonne foi: car il montra à Gritti un soldat infirme, couché sous les arcades du palais ducal, et lui assura que c'était celui qui lui avait remis la bourse. Michel, rempli (Je joie, prit à part Tinvalide et se mit à l'interroger avec bonté. L'invalide fit entendre par gestes qu'il était sourd et muet ; Michel voulait le battre, mais tout le voisinage attesta qu'en efiet, depuis un temps immémorial, ce vieillard avait perdu la parole et l'ouie. Michel alors se retourna pour assommer son pauvre; mais le fû^uin avait décampé comme une armée papale.
Un autre jour Gritti avait trouvé un billet attaché à sa porte avec une épingle d'or à tète d'opale. Ce billet contenait ces mots, qui, sous une autre forme, ne faisaient que répéter les stances de la sombre mas* carade ;
«no CONTK VENITIEN.
(( Je mourrai sans être connue de toi : je mourrai « pour l'avoir aimé : je mourrai pour que tu aie$ au i( ciel range qui te manque. »
Michel Gritti^ tout en se disant qûMl était la dupe d'une habile mystification^ n'avait pas moins fini par prendre au sérieux l'aventure. Il était devenu rêveur^ et cette disposition nouvelle de son esprit^ que tout le monde attribuait à la satiété et à l'ennui, avait, tout au contraire, pour cause la première passion yéritaUe que ce jeune homme eût ressentie. Depuis quelques jours il avait répandu le bruit de son départ prochain pour la Morée, afin d'engager sa conquête inconnue à quelque démarche plus directe. Enfin, dans cette soirée, au moment où il venait de faire publiquement à dessein un appel exalté à cet être sans nom, la marquise lui avait tout à coup répondu. Gritti ne douta pas un instant que la belle étrangère ne fût Théroîne du ro .;n mystique dont on l'avait fait lui-même- le héros. Assurément, l'amoureux le plus exigeant n'eût pu souhaiter pour son rêve une plus brillante incarnation que cette rare beauté de la marquise Giustiniani. Gritti en fut saisi d'abord ; puis, la réflexion venant, il se sentit l'âme vide et triste ; si magnifique que fût le pays dans lequel il s'éveillait, c'était du ciel qu'il y tombait. Pour la première fois de sa vie, ii avait , l'occasion amère de comparer une réalité sensible à
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cette divinité de Tesprit qu'on noatme Tidéal. — VespasianO; qui marchait quelques pas derrière son ami, l'entendit plusieurs fois murmurer: On ne saurait être plus belle, et pourtant — pourtant, je l'imaginais autrement.
— Bonne nuit, noble Michel, et au revoir, dit le cavalier quand ils furent arrivés à la porte du palais Gritti.
— Vous étiez'là, Ycspasiano 1 Je vous demande par don, mon ami.
— Mille charretées de démons ! est-ce que vous de» venez poète, Michel?
*^ Vous avez perdu cette nuit, cavalier; car vous jurez fort.
— J'ai une idée sur le comte Rafaël, noble Gritti : je crois que c'est un escroc.
— Allons, Vespasiano ! — le comte est loyal comme vous-même !
— C'est vrai, sang-dieu et sang-diable, c'est vrai— mais je suis contrarié.
— A demain, cavalier.
— Non pas, noble Michel — à bientôt.
— Encore une de ces disparitions mystérieuses! dit Michel.
— Si vous m'aimez, messer Gritti, pas un mot là-dessus, répliqua Vespasiano, en serrant la main de Michel.
202 COKTE VÉNITIEN.
Et, tandis que ce seignour rentrait chez lui^ le cavalier continua de suivre le quai des Frari.