‹ La petite comtesse (volume 3)Chapitre 9 sur 19 · PALL · texte numérisé non relu

PALL

(De même ) Chut! donc, mon amit c'est la palme <;! j'aspire, (ils s'éloignent en causait.)

Jan7ler 1847.

CONTE VÉNITI6N

LUCA DOLGl

n n'y a pas de climat où Ton s'ennuie aussi vite que dans le nôtre d'aimer ou de haïr une chose ou une femme. Il n'y a point de peuple qui soit aussi pressé que nous de changer d'amour ou d'habit; il n'y en a pas qui soit plus prompt à s'enthousiasmer^ ni plus prompt à s'en repentir. Ce caractère d'activité insatiable et tout de suite rassasiée^ nous le portons dans nos affaires de cœur et dans nos affaires de bourse^ dans nos appréciations et dans nos croyances : il n'est point de pays où la vogue d'une mine de houille ou d'un beau visage soit si passagère^ où la baisse soit si voisine de la hausse^ la banqueroute de la fortune^ la trahison de la passion^ où^ quand on est sublime^ on

tes GOME VENITIEN.

soit si près d'être ridicule^ où les fôtes et les réputations aient un si brutal lendemain^ où lamode dévore d'un égal appétit fidélités, grandeurs et religions. — Dîtesmoi, frère, ce que vous adoriez hier, et je vous dirai ce que vous raillez aujourd'hui.

Paris jette chaque jour ses vieux grands hommes, ses vieux acteurs, et toutes ses défroques célèbres de l'an passé dans ce fleuve au rapide courrant qui charrie à travers le monde toutes nos gloires usées, et les déporte sur de lointains rivages. Nous sommes trop riches peut-être, et peut-être trop prodigues: nous faisons aux autres nations l'aumône de nos restes^ qui parfois pourraient encore servir.

Venise est sans doute une des choses qui ont le plus abusé de l'enthousiasme français : c'est un malheur qu'elle expie cruellement aujourd'hui. C'est aujourd'hui un ridicule entaché de niaiserie que d'aller à Venise : on va en Orient, en Espagne, en Sicile ou en Afrique, mais on ne va pas à Venise, à moins qu'on n'y ait des affaires. Venise, la place Saint-Marc, le conseil des Dix, le Doge et le Bucentaure sont autant d'objets comiques liont le touriste le plus éhonté n'ose plus faire mention qu'à la condition de les accabler de quolibets.

* Nous sommes de ceux qui croient que Venise n'existe plus^ et qu'elle s'est engloutie triomphalement dans la

ONBSTA. 169

mer — un soir de carnaval — avec ses courtisanes^ ses nobles et ses palais^ — tout éclatante de lumières^ de satin^ de velours broché d'or et de Turcs fumant accroupis sur la Piazzetta. Elle a dû mourir le jour où la dernière plume blanche a flotté sur le dernier feutre retroussé. Nous puisons dans cette croyance la hardiesse de Taimer toujours.

Toutefois^ cette opinion^ ou cette illusion n'étant peut-être pas générale^ ce n'est pas sans une grande terreur que nous écrivons sur la première page d'un conte un nom si décrié : nous savons qu'il ne suffit

pas que notre histoire se soit passée réellement à Venise, pour qu'on nous pardonne de l'y placer. Mais nous comptons que quelques personnes excellentes, par ressouvenir de leurs anciennes amitiés, excuseront cet anachronisme de goût : quant aux gens ennuyés, nous osons leur rappeler l'exemple de l'ennuyé sultan des Inles qui écoutait jusqu'au bout les récits de Scheherazade , bien qu'elle les plaçât souvent dans des cadres incroyables :

— Sire, disait-elle, il y avait, dans la capitale d'un royaume de la Chine, un tailleur nommé Mustafa...

1.3 sultan des Indes passa sans difficulté à la sultane le nom si peu chinois de Mustafa : lecteur blasé, passezmoi Venise :

— Sire — il y avait à Venise en l'année 1590 deux

170 COTE VÉMTIEN.

cavaliers qui faisaient rêver beaucoup de femmes, et qui empêchaient beaucoup de maris de dormir. L'un d'eux revenait des mers de Grèce où il avait commandé pendant trois ans un vaisseau de la république : il se nommait Michel Gritti^ et était de famille ducale. L'autre arrivait de Tuniversité de Padoue^ où il étudiait depuis trois ans la théologie : il était de race patricienne^ et s'appelait Luca Dolci.

Michel Gritti avait vingt-huit ans : on contait de lui de vaillantes histoires que sa ihine de héros ne démentait point. Sa haute taille^ ses grands yeux bleus^ son fier visage que le soleil d'Orient avait bronzé^ ses cheveux courts, noirs et bouclés, encadrant un front largement ouvert, lui faisaient une apparence chevaleresque qui rendait tout croyable de lui, même les fanfaronnades qu'il se permettait parfois. C'était d'ailleurs Je seul défaut mesquin qu'on lui pût reprocher; et encore était-ce un fanfaron de si belle humeur et d'une si franche bonhomie qu'on ne le lui reprochait pas.

Ce seigneur, en rentrant dans ses foyers, n^avait rien trouvé de mieux pour prévenir l'ennui que de se livrer à la débauche. Infatigable au plaisir, les lendemains d'orgie le retrouvaient l'œil aussi étincclant, l'humeur aussi bienveillante et aussi sereine que la veille. Les maîtresses qu'il abandonnait continuaient

0I«B8TA.. t7i

de radorer^ elles hommes qu'il gagnait au jeu ne pouvaient lui en vouloir^ tant il était évident pour les unes comme pour les autres que ce gentilhomme n'y mettait point de malice. C'était, du reste, en Tan 15Ô0, le premier libertin de Venise, et il n'y avait pas dans les magnifiques tripots de cette ville un drôle à impudent qui ne baissât le caquet lorsque ser Michel Gritti entrait, suivi du cavalier Yespasiano, son ami. Le cavalier Vespasiano, qu'on appelait plus brièvement le Cavalier, était un capitaine au service de Venise. Il avait deux ou trois années de plus que Michel Gritti : celui-ci l'avait ramené avec lui de la guerre. Toute nature dont les qualités ou les défauts sont développés avec une certaine puissance, et qui, en bien ou en mal, s'élève à la hauteur d'un type, exerce assez communément june attraction irrésistible sur quelque organisation sympathique, mais inférieure. Tout astre remorque un satellite. Le satellite de Michel Gritti était le cavalier Yespasiano, qui exagérait dans sa personne les proportions héroïques de son ami en même temps qu'il se montrait le plagiaii*e exalté de sa bravoure et de ses déportements. Il y avait dans l'existence du Cavalier un point mystérieux : personne à Venise, pas même Gritti, ne connaissait sa demeure. II disparaissait parfois de la scène du monde durant une quinzaine de jours, puis il reparaissait brusque-

171 COKTE VÊHITIEN.

ment et payait de méchantes défaites ceux qui llnt^rogeaient sur les causes de cette éclipse périodique. ^ Gritti^ ayant vu que c^était affliger le cavalier que de nnterroger sur cette ténébreuse matière^ ne lui en parlait jamais.

La beauté et la renommée de Michel Gritti étaient en passe d'accaparer absolument l'intérêt des dames vénitiennes^ quand ser Luca Dolci^ ce jeune étudiant en théologie^ vint^ fort involontairement^ en détourner une partie sur. sa gracieuse personne. Luca Dolci n'avait que vingt ans : il était de taille moyenne^ mais élégante et parfaitement prise. L'ovale un peu allongé de son visage était .d'une finesse presque féminine : ses joues étaient légèrement rosées. Sa bouche^ d'une délicatesse de dessin pour ainsi dire affectée^ avait le don de sourire avec une douceur pensive qui allait au cœur. Il avait les ailes des narines d'une mobilité expressive^ qui semblait témoigner d'un caractère plus passionné que ferme. Ses yeux bruns avaient la pure lucidité du regard des jeunes filles^ et ses paupières étaient frangées de longs cils qui paraissaient bleus. Son front^ par une bizarre particularité^ semblait recouvert d'une légère couche de bistre — couleur virile qui^ en cet enfant^ s'était attachée d'abord et uniquement au siège de la pensée. Autour de ce front sérieux retombaient de longs cheveux blonds^ fins comme de

0NB8TA. 478

la soie^ toujours peignés et bouclés avec un soin infini. Toute la personne de Luca Dolci était d'ailleurs em* preinte d'une distinction naturelle et pourtant coquette, qui le faisait regarder de toutes les filles^ même lorsqu'il portait^ à son ordinaire^ son manteau sur le nez. Tel était le théologien sur le passage duquel tant de fenêtres ogivales ou cintrées s'ouvraient en juin 1590. Quant à le voir ailleurs qu'à Téglise^ sur la lagune^ ou dans la rue^ c'était ce dont aucune femme ne i)Ouvait se vanter — et voici pourquoi :

Luca sortait d'une famille riche et illustre ; mds c'était au reste une famille malheureuse^ dans laquelle on ne vieillissait guère, les Dolci ayant coutume de périr par quelque sombre aventure^ aussitôt qu'ils avaient un héritier mftle de leur nom. Le grand-père de Luca avait été trouvé mort un matin dans son lit sans que les médecins pussent dire à quel propos ; son père s'était noyé dans une promenade^ par un calme admirable. Ces sortes de catastrophes ne laissaient pas d'être connnunesàVenise; cependant, comme les Dold s'étaient toujours tenus éloignés des affaires d'État, on ne pouvait assigner à leur fin mystérieuse aucune cause politique. La tradition la plus accréditée, se fondant sur la galanterie héréditaire de cette race^ attribuait à des vengeances féminines la fatalité qui semblait peser sur elle. Cette tradition avait même été

174 CONTE V&NITlEIf.

adoptée avec une fière réjsignation par la famille Dolci^ qui portait pour écusson une abeille piquant une belle femme au sein et mourant de la blessure qu'elle vient de faire.

La mère de Luca Dolci^ superstitieuse comme une mère et 'comme une Italienne^ dirigea toutes les idées de cet enfant du côté de la religion^ espérant dé* tourner ainsi de cette charmante tète la destinée si» nistre de sa maison. Elle se résigna h voir le nom des Dolci s'éteindre en lui^ se disant qu'après tout mieux valait un moine vivant qu'un gentilhomme niort. Luca eut une enfance mélancolique^ à laquelle il fut aisé de donner le change sur ses inquiètes extases : la vie du cloître prêchée par sa mère l'enchanta ; il en embrassa l'espoir avec toute l'ardeur de ces indécises exaltations r-qui alors comme aujourd'hui^ quoique peut-être plus exceptionnellement — tourmentaient stérilement de jeunes cerveaux. Luca avait dix-sept ans quand sa mère mourut : un mois après, il se rendit à Padoue, et commença à s'y livrer avec ferveur aux études théologiques.

Durant les trois années qu'il passa à l'université, le

seul événement de sa vie fut la connaissance qu'il fit

du seigneur don José. Un matin, il fut accosté par un

.jeune étudiant qui lui dit avec beaucoup de politesse :

; «— Monsieur, deux mots seulement. J'arrive d'Es-

pagne^ il y a deux mois ; je suis orphelin : mon goût et le peu de bien que j*ai, m'ont engagé à renoncer au monde. Quar<l j'aurai acquis un peu de science^ je compte me îairè prêtre ou moine^ selon ce que Dieu m'inspirera. Depuis longtemps , Monsieur^ j'ai eu l'honneur de vous remarquer, et votre air de visage m'attire à vous d'une façon irrésistible. Si ce n'était point vous désobliger, je vous demanderais votre amitié. Je sens que je suis tout à vous. Je me nomme don José, et j'ajouterais que je suis des ducs de Frias^ si ce n'était une vanité à vos yeux, sans doute^ comme aux miens.

Durant ce discours, Luca Doîcî avait considéré avec attention celui qui le prononçait : c'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, dont les traits étaient doux et nobles, les yeux noirs, veloutés et presque caressants, mais lançant toutefois leur regard droit devant eux. Luca lui prit la main :

— Monsieur, lui dit-il, je suis d'un caractère fâcheux, qui ne se répand jamais au dehors, c'est ce qui m'empêche de vous répondre par des paroles. Mais je vivrai, seigneur don José, pour vous répondre. Nous voici près de San-Antonio. Entrons-y, s'il vous plaît, pour remercier Dieu.

• C'est ainsi que don José de Frias était tombé dans la sphère d'attraction de Luca Dolci.

17« CONTE VÉNÏTim.

Au commencement du mois de mai 1590^ Luca Dolci^ ayant terminé ses études^ retourna à Tenîse^ et s'y occupa de régler ses affaires de famille. Bon José le suivit^ et consentit à habiter le palais Dolci^ en attendant répoquè prochaine de leur entrée au couvent de San-Stefano. Le monde féminin s'émut fort de l'apparition de ces deux beaux petits saints. On inventa contre eux des jeux de prunelle à dépeupler le paradis; on sema leur chemin de billets doux; de discrètes matrones chargées de tendres paroles furent mises en campagne^ et assiégèrent le palais Dolci. Mais les œillades^ les billets et les matrones en fuient pour leurs frais^ et il fallut bon gré^ mal gré^ prendre le parti de laisser ce gracieux couple de chérubins monter au ciel à son aise. — Ce fut un grand dépit et un grand respect.

Luca, malgré la retraite absolue à laquelle il s'était condamné^ ne put se dispenser de rendre de fréquentes visites à un vieux parent qu'il avait du côté de sa mère : c'était le comte Gîustiniani, qui avait été autrefois ambassadeur de la République. Le bonhonune^ qui approchait de son terme^ fut touché des soins désintéressés de Luca^ et se prit pour lui d'un**, vive affection. Sa profonde expérience des hommes lui fit juger que l'éducation mystique de Luca^ plutôt qu'une vocation véritable^ le poussait au clottre. Dès lors il s'attacha^ avec la persistance d'un vieillard mo-

ONSftTA. I Tt

iQN>nd^ à détourner son jeune parent d'une résolution qui, selon hii^ devait le plonger plus tard dans d'amers repentirs. Toutefois^ vers la fin de mai, il eut le regret de mourir sans avoir pu ébranler les dispositions de Luca.

Hais le testament du vieux comte prouva que^ tout mort qu'il était, le bonhomme ne se tenait pas pour battu. Il léguait son immense fortune, son palais de Venise, et un droit qui lui revenait chaque année des prises faites sur les Barbaresques, à sa nièce — la marquise Onesta Giustiniani, veuve du marquis Andréa Giustiniani. Cette dame habitait Rome, où elle était en grande réputation pour sa beauté d'abord, et ensuite pour ce que les uns appelaient sa rigueur, et les autres sa vertu. Depuis la mort de son mari, elle avait recueilli dans sa maison son directeur spirituel, nommé Fra Mozzo. A Toiiibre de ce prêtre, la marquise jouissait de sa liberté avec plaisir et honneur. On lui connaissait pour servants toute la fleur des jeunes galants de Rome^mais on ne lui nommait aucun amant. Comme on savait que le vieux comte n'aimait pas sa nièce, dont il avait été très-négligé, il parut singulier qu'il la Ht son héritière.

La surprise redoubla, lorsqu'on trouva au bas du testament un codicille par lequel le comte déclarait — - que, si, au bout d'un wi, sa nièce Onesta n'avait

.pas époujsé ser Luca Dolci^ tout rhéritage retournerait . au couvent dans lequel ce jeune homme serait enlr^ Par cet acte de diplomatie posthume, Topiniâtre vieilr lard confiait aux beaux yeux de la marquise le soin de mener à bien Tentreprise dans laquelle sa propre sa* gesse avait échoué. s

4 Madame Onesta, sitôt qu'elle apprit la mort de son oncle, accourut à Venise avec son confesseur, et s'installa dans le palais du vieux seigneur défunt. Le testament fut ouvert en sa présence, et elle ne fut pas moins étonnée de la générosité de son parent que de la condition par laquelle il avait prétendu la lui &iro acheter.

C'était le 31 mai : Luca Dolci et don José avaient fixé au lendemain, premier jour de juin, le commencement de leur noviciat à San-Stefano. Vers le milieu de la journée, comme ils étaient à remuer des parche* mins, s'occupant de faire leurs dernières dispositions temporelles, un valet apporta une lettre à Luca ; elle contenait ces mots : — « Mon cousin, je suis la nièce du comte Giustiniani : il est indispensable que je vous ^oie sans rétard. — Onesta. »

Luca, après avoir lu ce billet, le fit lire à don José : — Vous m'obligeriez fort, mon cher José, lui ditrQ^ si vous vouliez vous rendre auprès de cette dame à ma place.

— Pourquoi cela ? demanda José.

— Je ne sais. Mais j'éprouve une forte répugnance à me trouver en face d'elle.

— La connaissez-vous^ Luca î

— Nullement. Par ce que m'a dit d'elle son oncle^ tout au plus.

— Que vovs en a-t-îl dit î

— Peu de chose. Il ne l'aimait pas. Le comte était peu réservé dans ses propos^ vous savez. Il disait qu'on devrait mettre à cette dame un masque de poix bouiIlante«sur le visage. Il ajoutait qu'elle avait de la vertu — de sorte que je n'y comprenais rien. Hais il m'en est demeuré contre elle une impression fâcheuse. Allez-y, je vous prie.

— C'est vous qu'elle mande, et non pas moi, reprit don José. Vous devez encore aujourd'hiû quelque chose à la courtoisie que votre nom comporte.

— C'est juste, dit Luca. Veuillez seulement m'accompagner. Tous deux prirent alors leurs toques et leurs épées, et se rendkent en gondole au palais Giustiniani.

v*La marquise les attendait dans son oratoire, assistée de Fra Hozzo, son confesseur : elle était assise dans un fauteuil élevé de quelques degrés sous un dais à crépines d'or. Fra Hozzo se tenait devant une table couverte de parchemins. Luca Dolci entra conduisant par

fga COISTE VÉNITIEN.

latnain don José qu'il présenta d'abord à la marquise^ après quoi il la regarda^ tandis que celle-ci Texanii* nait de son côté avec un soin curieux.. La marquise était une femme de haute taille^ au visage un peu long^ mais plein^ au front élevée mais un peu comprimé vers les tempes : elle avait le teint d'une blancheur mate et uniforme ; ses lèvres un peu épaisses se retroussaient légèrement quand elle parlait : ce défaut plaisait en elle, d'autant plus qu'il faisait voir des dents admirables. Ses yeux noirs et larges étaient doués de Téclat particulier au diamant ; ils avaient une sorte de limpidité tout extérieure : c'était comme une surface rayonnante. Malgré la flamme de son regard, elle avait la vue mauvaise, comme on le reconnaissait à certains clignements de paupières qui lui étaient habituels. Elle relevait ses cheveux noirs et ondes pour les tordre derrière sa tète, à la façon des paysannes romaines, laissant ainsi à découvert la naissance de son cou, qui semblait (»mbrée par un duvet fauve et velouté. Mais ce qui frappait par-dessus tout chez la marquise, c'était la beauté singulière du geste. Sa robe gênait si peu la liberté de son corps ployant, que TétofTe en paraissait animée, comme ce corps lui-même, d'une grâce souple et forte. C'était uiie séduction que de la voir marcher ou porter la main à ses cheveux.

Quant au révérend Fra Mozzo, directeur de cette

09IB8TA. * iSl

superbe pénitente^ c'était un petit homme au teinfleuri; qui se regardait sans cesse le nez pour se mortifier : les lunettes n'étant pas alors d'un usage commun^ Fra Mozzo avait pris le parti de loucher^ pour se dispenser de regarder les gens en face. Le coin de ses yeux était plissé par un sourire permanent ; sa peau était luisante comme une écaille de poisson. On éprouvait à le voir l'impression que fait un reptile sous le pied. En supposant que la marquise fût coquette, ce devait être un sentiment raffiné de coquetterie qu l'avait poussée à s'affubler de cet ecclésiastique.

— Messer Luca, dit la marquise quand les deux jeunes gens furent assis, vous me voyez dans l'embarras. Veuillez lire le codicille qui est au bas de ce testament.

Luca Dolci lut le codicille, et le fit lire à don José ; puis il leva, comme malgré lui, les yeux sur la marquise, rougit légèrement et relut le codicille.

— Mon cousin^ reprit alors la marquise, je n'ai que deux suppositions à faire, — c'est que vous êtes mon ennemi, pour un motif que j'ignore, et que vous avez voulu me faire pièce, ou bien que vous nourrissez en secret pour moi une passion à laquelle vous avez prié mon oncle de venir en aide par ce codicille.

— Madame, répondit gravement Luca, j'entre demain, avec don José que voici, au couvent de San-Ste-

18S coKTE vtKiTi:::».

fano. Je laisse tout mon l)ion aux pauvres. J'ignorais cette étrange disposition du noble comte^ et suis^ d'ailleurs, étranger h tout gentiment terrestre de la nature de ceux auxquels vous avez fait allusion.

— Mon Dieu ! quel homme ! dit la marquise en riant. — Eh bien ! à vous voir, on ne vous croirait pas si terrible ! Je suis donc bien convaincue que vous n'avez point de passion pour moi, puisque vous avez la bonté de me le dire si nettement. Mais, mon enfant^ quoique vous ayez presque une apparence de barbe, ce n'est pas une raison pour vous croire désormais à l'abri de ces sentiments — auxquels vous faites allasion vous-même, bien plus que moi : — car je n'y pensais pas, et je riais, tandis que vous êtes foii; sérieux. — Vous avez bien la mine au reste, et je me permets de vous en féliciter comme parente, vous avez la mine d'être réservé à de belles amours. Vous avez donc raison d'être sérieux en traitant cette matière.

— Je crois vous avoir dit. Madame, que j'entrais demain à San-Stefano, répliqua sèchement Dolci.

— Tant pis, dit la marquise.

A ce point de l'entretien, Fra Mozzo éternua ; car il avait la manie enfantine d eternuer quand on disait quelque parole qui eût pu charger sa conscience ou provoquer de sa part une observation embarrassante : il

ONSSTA. ISt

éternuait; et^ par une douce illusion^ il se figurait n V voir rien entendu.

— Dieu vous bénisse ! mon père, dit le solennel don José.

Cependant la marquise était descendue de son fauteuil et se promenait lentement dans l'oratoire en paraissant réfléchir ; après deux ou trois tours, elle s'a^• réta brusquement devant Luca :

— Ne suis-je pas à présent votre plus proche parente ? lui dit-elle.

— Oui, Madame.

— Mon Dieu ! quel homme ! reprit la marquise. Voyons, finissons cette affaire. Dites-moi franchement si vous tenez beaucoup à apporter cette fortune en dot à votre monastère; moi, je tiens beaucoup à la garder.

— Je vous la laisserais de grand cceur, ma cousine, si j'en savais le moyen.

— Il en est un peut-être. Déclarez par écrit que votre volonté seule, et non la mienne, s'est opposée à notre union, et je doute qu'on puisse après cela me contester l'héritage.

— Je vous écrirais sur-le-champ, dit" Luca, la déclaration dont vous parlez, si ce n'était faire un mensonge devant le ciel ; car il n'est pas vrai dédire que ma volonté seule s'oppose à notre union.

«— Je vous demande pardon^ messer Luca.

— Et la vôtre, Madame ?

— Je suis encore en âge de me remarier, mon cousin ; et, si vous me faisiez la faveur de me demander ma main, il est probable que je vous ferais celle de vous la donner. Il me semblé qu'en voilà assez pour mettre votre conscience à Taise, et que vous ne pouvez exiger d'une femme une confession plus claire tant que vous ne serez pas revêtu des pouvoirs ecclésiastiques.

Fra Hozzo étcrnua avec force, tandis que Luca Dolci abaissait ses longues paupières pour fuir le regard hautain, railleur et presque effronté par lequel la marquise semblait le défier de la prendre au mot.

Luca se leva tout à coup après un moment de silence :

— Je vous enverrai demain matin eette déclaration» dit-il. Adieu, Madame.

— Adieu et merci, mon cousin, répondit Onesta. Monsieur, ajoula-t-elie, s'adressant à don José et penchant sa tête sur l'épaule droite d'un air suppliant, puisque vous accompagnez ser Luca dans le cloitre, veillez sur sa santé, au moins : elle ne me paraît po ni forte. Il a des rougeurs subites qui lui montent au visage par intervalles. Le pauvre enfant tient cela de sa mère. Adieu, Messieurs.

Luca et don José retrouvèrent leur gondole au bas

du quai^ et regagnèrent leur demeure sans échanger une parole.

Page 1