‹ La petite comtesse (volume 3)Chapitre 13 sur 19 · MICHEL GRITTI CHEZ GIULIA CONTARIIII · texte numérisé non relu

MICHEL GRITTI CHEZ GIULIA CONTARIIII

Le lendemain^ vers le milieu du jour^ Michel Gritti^ qui avait passé la matinée à maudire les heures boiteuses^ montait lestement les degrés de la terrasse qui s'étendait devant la porte principale du palais Contarini. — Presque au même instant^ un jeune homme pftle^ Tœil grandi par ce cercle bleuâtre que creuse une nuit dlnsomnie^ entrait dans le palais Giustiniani^ sur le quai en face.

Michel Gritti n'eut que la peine de se nommer au laquais qui lui avait ouvert la porte^ et il fut aussitôt introduit dans une salle tendue en cuir de Cordoue à grands ramages d'argent. — Près d'une fenêtre qui donnait s>ur le canal et qui tenait tout le fond de la pièce^ la tante de Giulia était assise dans un fauteuil gothique qu'un caprice bizarre, ou peut-être le désir d'avoir une vue plus étendue, avait placé sm» le large piédestal d'une statue romaine : le nom de Caracalla, qui se lisait encore à la base du socle, indiquait que, selon toute probabilité, la vieille dame occupait la place de cet empereur païen. Elle travaillait à une tapisserie d'une immense étendue, dans laquelle on

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voyait avec surprise des oiseaux de couleur éclatante et de forme impossible^ perchés sur des fleurs colossales^ comme des scarabées sur des vases japonais. La bonne dame avait commencé cet ouvrage héroïque dès sou enfance^ et ses doigts de matrone continuaient d'en pousser activement la trame^ qu'elle semblait avoir mesurée avec précision sur celle de ses jours.

Si remarquable que fût le tableau que formait à elle seule cette tante^ pour ainsi dire merveilleuse^ Gritti n'y prit point garde en entrant : il ne vit que la dernière des Contarini agenouillée sur un pan déroulé de cette tapisserie interminable et jouant avec une levrette aux formes grêles^ souples et onduleuses^ comme celles d'un serpent. Giulia se cachait tout entière derrière une des fleurs tissues d'or et de soie^ puis^ se dégageant brusquement^ elle causait à sa levrette des frayeurs terribles^ que la gracieuse b0te semblait exagérer à plaisir.

A l'entrée de Gritti^ la tante se dressa sur son piédestal^ et Giulia sur sa tapisserie : la levrette sauta aux jambes de Gritti. — Gritti avait tout prévu et s'était préparé à tout^ excepté à ce puéril incident : il en fut iroublé. Giulia s'en aperçut^ et se mit à rire :

— A bas ! Fiamma ! à bas ! dit-elle^ pendant que sa tante souhaitait solennellement la bienvenue au gentilhomme — à bas^ mauvaise !' venez ici^ etcachezrvoust

tiS CONTE vÉmriEN.

Fi! vous nous laissez surprendre*! vous laisseriez égorger votre maîtresse sans souffler mot I . — Cette pauvre bête/ interrompit Michel Gritti, a eu rinstinct de deviner en moi un homme — qui^ tout étranger qu'il soit à cette maison — donnerait sa vie pourvous^ signora; un homme qui n'apporte pas ici le danger^ Mesdames^ mais qui Ty trouve.

— Ce sont de belles phrases^ cela^ messer Michel^ répondit Giulia en hochant sa jolie tôte blonde à'xini air de doute et de bouderie. Suffit-il donc ^- excusez mon inexpérience — mais je ne connais pas le monde — suffit-il à un cavalier d'avoir vu une jeune fille s'évanouir par hasard dans une église pour être prêt à lui donner sa vie? — Vous permettez, ma tante, que le seigneur Gritti me dise cela pour mon instruction?

-^Ma vie, signora, reprit Michel Gritti d'un ton plus grave, est undon que je n'ai fait que vous renouveler hier : elle était à vous depuis un mois.

A ce mot, Giulia, se retournant par un brusque mouvement, bondit jusqu'au piédestal où sa tante se tenait debout, attendante le mot de cette énigme — dans l'attitude roide et sévère d'un point d'interroga* tion : <

— Ma tante, lui dit-elle d'une voix câline, ma chère petite tante, il faut vous en aller!

Outre que le parti que lui proposait sa nièce n'était

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point de nature à lui expliquer le mystère qui intriguait sou esprit^ la vieille dame trouva dans la proposition je ne sais quoi de peu convenable^ en présence d^uii étranger.

— M'en aller^ ma fille ! dit-elle avec un peu de colère.

— Je vous en prie, chère tante ! allez-vous-en ! il le ' faut absolument. — Âh I tant pis ! vous m'avez gâtée — vous voyez ce qui arrive 1 — Pauvre tante, ajouta la petite fille en lui baisant les mains, écoutez : J'ai à parler très-sérieusement au seigneur Gritti, je vous as^ sure. Âvez-vous confiance en votre Giulia, oui ou non ? n s'agit de mon bonheur, de ma vie ? D'ailleurs — vous écouterez à la porte, si vous voulez. . . vous verrez que je ne lui dirai rien qui ne soit digne de nous deux. — Et comme elle vit sa tante descendre lentement lès trois marches du piédestal : Vous voulez bien 1 reprit-elle en firappant dans ses mains — que vous êtes bonne ! que je vous aime ! Eh bien ! encore une grâce -—soyez tout à fait charmante — n'écoutez pas à la porte 1 — Et la jeune fille, pour cacher la rougeur qui avait envahi ses joues, demeura le front appuyé contre la fenêtre, pendant que la bonne dame salUmt Gritti avec un peu de confusion, et se retirait en murmurant les mots de fan-^ taisie, de caprice et d'enfant gâtée<

Giulia^ quand elle se retourna, n'eut pas lieu de

ItO CONTE VEMTIEN.

craindre que Michel Gritti la fit repentir de la faveur qu'elle lui accordait : le pauvre gentilhomme, précisément à cause de la grande expérience qu'il avait en matière d'intrigues amoureuses, se trouvait dans la perplexité d'un voyageur qui vient à s'égarer dans un chemin qu'il fait tous les jours : il demeurait indécis ^sous ce regard simple et virginal — comme un lion arrêté devant un petit enfant qui lui regarderait naïvement dans les yeux.

Giulia sourit, et sautant sur le piédestal où sa vieille parente avait établi le siège de sa majesté:

— Ce fauteuil, dit-elle gaiement, me prêtera peutêtre un peu de gravité. Asseyez-vous, messer. — J'ai de sérieuses paroles à vous dire.

Appuyant alors son coude sur un des bras du fauteuil, et passant une main dans ses boucles soyeuses où riait le soleil, elle se recueillit un moment, les yeux baissés, dans cette pensive attitude :

— Messer Michel, reprit-elle d'une voix lente et triste, vous ne vous êtes point trompé ! c'est bien moi que vous cherchez. — Vous m'espériez autrement^ n'est-ce pas I Vous vous attendiez à quelque belle tête poétique et désolée? — vous voyez — j'ai seize ans — et^ pour toute beauté, les couleurs qu'ont toutes les jeunes filles à mon âge. Je voudrais être plus belle, pour ce que j'ai à vous dire— mais d'abord, apprenez -

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moi si un homme comme vous^ qui a mené la vie d'un soldat et d'un galant^ une vie de dangers et de plaisirs — conserve le souvenir de sa mère ?

— Un souvenir saint et respecté, signera ; je réponds pour moi, dit Gritti.

— Que rimage de votre mère soit donc présente entre vous et moi, je vous prie, tout le temps que je vous parlerai. Écoutez-moi; j'espère que vous n'allez point confondre ma franchise avec celle des femmes que vous aimez, dit-on, — qui vous aiment au moins. Mon Dieu ! comment vous dire cela ? Je voudrais que vous fussiez mon frère, messer Gritti, — oh ! je le voudrais ! alors il me serait permis de prier pour vous à haute voix, de pleurer sur vous — et non pas de ces larmes cachées qui brûlent les joues.

— Chère signora ! s'écria Gritti, s'élançant vers la jeune fille ; mais elle étendit la main, lui faisant signe de ne point l'interrompre.

— C'eçtun rêve que j'ai fait, continua-t-elle sur un ton bas et enthousiaste, tandis que ses joues enflammées portaient témoignage de la sincérité de ses paroles, c'est un rêve que j'ai fait un matin en vous voyant passer de ma fenêtre avec vos compagnons de fête ! ils portaient tous sur leur visage la trace des souillures de leur vie, tous, excepté vous. J'avais entendu parler de vous — et je vous avais pris en aversion : quand

ttS CONTE VÉNITIEN.

je Y0U8 vis, je me figurai qu'on m'avait trompée^ •*que vous n'étiez pas ce qu'on pense ; je me dis que

peut-être Dieu avait épargné la flétrissure à votre àme^ comme il l'avait éloignée de votre froat. Je suis superstitieuse^ messer; j'ai trop vécu^ sans doute^ dans la solitude : les idées qui me viennent^ je les prends pour des inspirations divines. VoHà mon malheur. Je m'épris de la pensée qu'il suffirait de cette pauvre main pour vous retirer de cette vie malheureuse où vous étiez plongé. Je crus que Dieu me faisait -un devoir de le tenter au moins; et voilà pourquoi je l'ai tenté, messer. Mais à présent, je sens que je m'en repens : — que j'ai eu tort. — Oh ! je m'en repens cruellement! — Et Giulia cacha sa tête dans ses deux mains, entre lesquelles perlaient des larmes diaphanes.

Gritti, remué jusqu'au fond du cœur par le langage, si nouveau pour lui, de ce naïf intérêt, inclina le genou jusqu'à terre :

— Parlez, signera, dit-il ; il n'est rien aue je ne sois prêt à faire pour vous enlever jusqu'à l'ombre du repentir.

Giulia releva la tête.

— Je n'aimerai jamais, reprit-elle, que mon époux: vous le savez, sans doute.

— C'est un titre dont je deviendrai digne, signera^ si un homme le peut...

OlfBSTA, ttt

— - Soit I Mais je dds vous dire que je vous éprouverai, longuement^ messer Michel; car il ne faut pas ^ que vous croyiez que j'ai joué la comédie avec Dieu et avec vous.

— Ordonnez^ signera, dit Gritti.

— N'y a-t-il pas cette nuit, chez une femme qu'on nomm^ la Dolfina, une fête à laquelle un galant en renom comme vous ne peut manquer sans se discréditer?

— Où voulez-vous que je passe cette nuit, signora ?

— Sur les marches de Sainte-Marie-Formose; je yous.verrai d'ici. Remarquez que demain tout Venise le saura.

Un nuage passa sur le front de Michel Gritti.

— Voulez-vous dire, signora, demanda-t-il, que vous me défendez de me venger des outrages qui me seraient faits à ce sujet ?

— Oh! pour cela, noii! répondit la jeune patricienne. Si j'étais homme, je ne souifrirais point d'outrages. Il est vrai, reprit-elle après un instant de réflexion, que saint Pierre fut réprimandé pour avoir tiré l'épée; mais vous n'ignorez pas, sans doute, messer Michel, que saint Pierre n'était point gentilhomme.

En achevant ces mots, Giulia avait sauté à bas du piédestal ; puis elle ajouta :

— Je m'en vais, je m'en vais 1 adieu, messeï^ — je vous en ai trop dit. — Vous jugez peut-élre mal ma

tti CONTE VfîNITïEN.

tante à cause de la faiblesse qu'elle a pour moi ; mais je vous dirai qu'elle ignore toute ma folle histoire avec vous. Cest un vieux serviteur de ma maison qui a été mon complice. — Ma tante a un cœur d'or ; elle me permet tout : je marche sur sa tapisserie, qu'elle chérit comme une patrie ; je rappelle ma tante Caracalla, parce qu'elle a succédé à je ne sais quel sultan de ce nom sur ce piédestal ; — elle ne se fâche de rien : — aussi je l'aime comme une mère. — Allons, venez, Fiamma ! Faites voir à ser Michel Gritti comment sa femme lui fermera la bouche, si jamais un méchant débauché comme lui mérite d'avoir une honnête femme. — Et la jeune fille emprisonnait, en riant, dans sa petite main le museau délié de la levrette. — Puis elle fit à Gritti une profonde révérence, et sortit de la salle.

LUCA DOLCI CHEZ LA MARQUISE ONESTA GlUSTINIAr9I

La marquise Onesta était assise sur un divan, dans un salon dont les murs étaient peints à la mode orientale. Ses yeux fixes et vagues, étrangers au monde visible, semblaient avoir retourné au dedans toute la force pénétrante de leur regard, pour y suivre une profonde méditation. — On annonça Luca Dolci. —

La marquise passa vivement la main sur son front et sur ses yeux^ et son front redevint vivant et hautain^ sa prunelle lucide et rayonnante.

*- Bonjour, mon cousin, dit-elle gaiement. Tous n'êtes pas au couvent ? Tant mieux. Asseyez-vous.

•^Je vous dcivais une réponse, «Madame, dit le jeune homme, dont la voix grêle, tremblante et mal articulée indiquait une forte émotion nerveuse. — Je vous rapporte.

— - Ah 1 pour ce testament ? Je n'y songeais plus. J'ai eu tant d'affaires I

La marquise soupira, et reprit avec un sourire amer:

— J'ai été malheureuse depuis que je ne vous ai vu, messerLuca.

•^ Et moi aussi. Madame, répondit le jeune homme.

— Bah ! dit la marquise. Vous êtes un innocent ! Nous sommes cousins ; mais nos personnes ne se ressemblent guère — ni nos malheurs, je pense. Parlons d'autre chose. On étouffe ici. Ouvrez cette fenêtre, courin.

Luca obéit ; puis il revint, et, s'arrêtant debout, immobile devant la marquise, il reprit d'une voix plus forte, mais plus tremblante encore :

— Quand je vous ai demandé, il y a deux jours, si vous seriez disposée à m'accorder votre main dans le

tt« CONTE VÊNITlRlf.

cas OÙ je serais libre de vous la demander^ ne m'avezvous pas répondu oui^ ma cousine ?

— C'est possible. Après t

— Vous m'avez répoildu oui^ parce que vous saviez que je n'étais pas libre^ que j^entrais au cduvent ?

— Sans doute^ dit la marquise. Ensuite ?

Cette réponse fit monter subitement une rougeur enflammée au visage de Luca : ses yeux se troublèrent^ ses lèvres étaient serrées et une respiration pénible et sifiQante dilatait ses narines, Il chanoela^ et ' saisit sans parler la main que la marquise étendait vers lui.

— Eh bien! s'écria Onesta^ se soulevant sur le di* van, qu'est-ce que me veut cet enfant î

Luca essaya de parler, mais ses jambes fléchirent, et il tomba pesamment sur ses genoux, inondant.de larmes brûlantes la main de sa cousine.

En même temps deux diamants humides jaillirent des yeux de la marquise et tombèrent dans les cher veux de Luca.

— Allons, reprit-elle après quelques instants d'un silence troublé seulement par Içs sanglots du jeune homme, allons ! c'est bien ! c'est bien ! vous m'aimez, tout est dit. Vous n'avez plus à l'avouer, ainsi remettez-vous. Qu'est-ce que. c'est, voyons encore? Vous m'aimez, moi, et vous n'êtes pfis plus homme que

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cela? Eh bien> quoi ? vous m'aimez^ voSlk tout. Ce n'est pas une honte pour vous^ Luca^ pas plus qu'une offense pour moi. C'est un malheur peut-être ; nous en causerons. Laissez ma n>ain d'abord^ et puis asseyezvous là. Mon Dieu^ quel enfant ! Me conterez-vous^ xnesser^ comment cela vous est arrivé de m'aimer ? Et le couvent^ est-ce que nous y renonçons comme cela tout d'un coup ? Et ce monde,pervers^ est-ce que nous voulons y rentrer ? Quand vous me regarderez ! Il faut parler^ Luca^ si vous avez la prétention que je vous entende... Oui^ sans doute^ vous avez d'assez beaux yeux. Est-ce un compliment que vous vouliez ? vous l'avez. Maintenant j'en ai assez dit pour ma part^ et je crois^ en bonne justice^ que c'est à votre tour. Vous m'aimez^ vous^ voilà du merveilleux ! Et de quel amour m'aimez-vous^ Luca^ dites-moi cela ?

LucaDolci secoua la tête douloureusement : ne me le demandez pas^ ma cousine, dit-il, je ne sais pas mentir, et je vous le dirais.

— Dites, fit Onesta.

— L'amour que je ressens pour vous me fait honte et peur, dit Luca en baissant le front, et il vous fera rougir, vous. Madame, d'avoir pu l'inspirer.

— Voilà qu'il. m'insulte à présent, s'écria la marquise, frémissant comme si on l'eût frappée. C'est parfait ! j'ai été bonne pour lui tout à l'heure. Pour la

première fois de ma vie peut-être^ f ai été femme un instant ! parce qu'il pleurait^ je lui ai parlé avec intérêt^ et voilà qu'il me croit sa maîtresse et qu'il m'insulte. Ah ! sottes femmes qu'elles sont^ les autres ! •«— Madame^ par grâce^ par pitié^ i^'écria le jeune homme tendant ses mains tremblantes vers la marquise^ songez à ce que j'étais^ à ce que je fais ; ne vous offensez pas d'un souvenir amer que je donne à ma pauvre vie passée^ si douce et si tranquille^ à ma foi éteinte^ à mon âme perdue 1 Je vous ai accusée^ pardon^ j'ai eu tort. Si l'amour que j'ai pour vous me brûle les veines comme un philtre de flamme^ je sais bien que c'est ma faute et non la vôtre^ c'est dans mon sang qu'est le mal. Je vous disais que ma vie avait été heureuse ; cela n'est pas vrai^ [e veux tout vous dire. Jusque sur le pavé des églisesoù je heurtais mesgenoux^ jusqu'à la face de Dieu^ j'entendais chuchoter à mon oreille notre démon héréditaire. Je suis un Dolci^ vous savez. Des images étranges^ de vagues voluptés^ des vices inconnus se glissaient dans mon cerveau^ le faisaient bouillonner et trempaient mon front d'une sueur ardente. Vingt fois j'ai vu se dresser devant moi, dafïs l'ombre des chapelles, des formes qui m'enivraient, des statues qui s'animaient en penchant vers moi leurs corps frissonnants, leurs beautés ployantes et denai-nues; les vierges devant lesquelles j'étais

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prosterné se détachaient de leurs cadres et prenaient subitement à nies yeux troublés des poses d'impures bacchantes. Je sentais les parfums de leurs cheveux ; les plis efféminés de leurs robes me touchaient; et^ à ce contact^ il me semblait que mon ftme s'enfuyait de mon corps profané. Voilà ce que j'ai entendu^ voilà ce que j'ai vu^ etsenti^ et souffert durant quinze ans. Eh bien! un jour j'ai vu^ Madame^ ou j'ai cru voir tous ces songes fixés dans un corps^ dans un regard ; m'entendez-vous ? Tous ces enivrements et tous ces poisons étaient concentrés dans une seule fleur ; Dieu l'avait jetée sur ma route et je la respirais. Et voilà de quel amour je vous aime enfin ! — Luca^ en achevant ces moté^ laissa tomber sa tête dans ses mains^ mais non plus pour cacher ses larmes^ car ses yeux étaient secs et brûlants.

— Allons! dit la marquise qui avait écouté les paroles fiévreuses du jeune homme avec un singulier sourire ; — allons^ voilà une déclaration précieuse ! — Vous êtes un monstre extraordinaire et sans pareil : donc^ je vous aime ! — Certes^ vous avez une imagination diabolique^ mon cousin^ proprement diabolique. Hais causons un peu raison: Madame votre mère, — comme toutes les femmes, au reste, — ne savait ce qu'elle faisait ; elle a voulu faire de vous un moine. Un moine, hélas! et pourquoi ? Parce que c'est

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un usage dans votre famille^ dit-on^ de mourir de mort violente par la main des femmes. Quoi donc, oseriez-vous hésiter^ vous^ Luca^ entre un coup de stylet tranchant brillamment le fil d'or de votre jeu* nesse^ et un^" vie de soixante-dix ans dont chaque nuit serait troublée par les aimables rêveries que vous me faisiez la grâce de me conter tout à Theure ? Il faut bien admettre^ mon cousin^ que tout le monde n^est pas né pour entrer au couvent. Autrement la sérénissime république serait au plus bas^ vous comprenez? Eh bien ! vous êtes de ceux qui ne sont pas nés pour cela. Voyez Fra Mozzo, mon confesseur, c'est un heureux moine, soit. Mais jamais il n'a vu, lui, de vierges changées en bacchantes : son esprit n'est point tourné a ces métamorphoses. Si j'étais entrée dans un couvent, moi, j'y aurais mis le feu fatalement, — machinalement, — comme je respire sans le vouloir. — En suivant le penchant naturel de votre vie, vous auriez été un homme de mœurs élégantes et un peu légères», voilà tout. Vous avez voulu être un saint, et toutes vos passions comprimées viennent à déborder un beau jour en un véritable torrent de corruption. Vous m'avez dit là des choses inouïes, quand j'y songe. ^- Maintenant, que voulez-vous savoir! Si je vous aime? Non. Si je vous aimerai un jour?...

— C'estrà-dire, — interrompit Luca Dolci en fixant

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sur la marquise des yeux presque égarés» — si je serai mort ou vivant dans une demi-heure? — Oui^ dites-le-moi.

— Si vous serez mort ou vivant? — Tenez, c'est une sotte consolation que de se tuer, Luca, de même que c'est une sotte vengeance qu'un assassinat. Dans toute âme passionnée, la première pensée du désespoir, c'est le suicide, comme le premier mouvement de la haine, c'est le meurtre. Retenez votre bras, cour sin, croyes^moi, et attendez à demain. Demain nous apporte toujours une clairvoyance plus grande pour la consolation ou pour la vengeance. — Connaissez-vous Michel Gritti, messer ?

— Qui ne le connaît pas dans Venise?

— Moi, reprit Onesta. Mais j'ai entendu dire que toutes les femmes nourrissaient une folle passion pour lui. En savez-vous la raison ? c'est que d^ns la sérénité d'un regard honnête, il n'y a pas, pour la plus chaste des femmes, un attrait égal à celui du feu sombre qui brille dans l'œil d'un débauché. C'est qu'une puissance étrange a doué la corruption et le vice de séductions mystérieuses auxquelles l'âme la plus pure n'échappe point. — C'est que, entre le cavalier au front pâli par l'orgie, tourmenté par les veilles impures, qui passe .étreignant la taille d'une courtisane, — et le jeune honmie au visage calme et rose qui prie sur une dalle

19t CONTF VÉNITIEN.

d'église^ — pas un œil^ pas un amour de femme nliésitera. C'est que nous avons toutts^ vivante dans le cœur^ la curiosité fatale et voluptueuse de notre première mère ! C'est que nous avons tous dans les veines^ — hommes et femmes^ — ce sang maudit^ que vous regardez^ vous^ orgueilleux et faible enfant^ comme un de vos privilèges de famille ! — Vous me demandez si je vous aime^ si je vous aimerai^ quand il suffit que je vous regarde en face pour vous faire changer de couleur ! Je n'aimerai que l'homme qui me tiendra éperdue et domptée sous son regard^ comme je vous tiens en ce moment. Devenez . cet homme^ et je serai à vous. Voilà ma réponse.

Luca Dolci^ comme la marquise achevait de parler^ fut pris d'un accès de rire bizarre et heurté^ comme le vire des fous : — C'est bon ! c'est bon ! cousine, dit-il. J'ai beaucoup réfléchi pendant votre tirade. Vous avez raison. J'ai l'air d'un apprenti sacristain^ d'un sonneur de cloche joufflu. Mais, soyez tranquille, je changerai. J'en ai, la nuit prochaine, une occasion superbe. Te* nez-vous seulement à votre fenêtre demain à l'aurore, vous verrez. Ah ! ah! me voilà décidé, au moins; ce qui coûte, c'est de se décider. Une fois qu'on a pris sa résolution, même d'aller en enfer, on sent un soulagement admirable. Adieu, ma cousine. Soyez, je vous prie, demain matin à cette fenêtre.

— J'y serai. Adîeu^ cousin^ répondit la marquise. Et Luca sortit du salon^ puis du palais. Il regagna

à pied sa demeure. Il sentait un grand trouble au cerveau ; les nerfs de son visage lui paraissaient ten« dus jusqu'à éclater. Toute sa vie était concentrée dans la téte^ et son corps^ n'étant plus soumis à sa volonté paralysée^ agissait par une sorte d'instinct machinal. Il se faisait à lui-même l'effet d'un fantôme^ ne se sentant point vivre^ et ne s'entendant pas marcher. Il alla ainsi jusqu'à son palais^ monta à la chambre où l'attendait don Jose^ et^ en y entrant^ tomba roide sur le parquet de marbre^ — comme une gerbe tranchée par la faux.

LA rÊTB CHEZ LA DOLFINA

— Eh bien? demanda don Jose^ dès qu'il vit renaître la vie et l'intelligence dans les yeux de Dolci.

— Eh bien ! dit Luca^ il faut nous quitter^ don José.

— Je vous comprends^ Dolci. Mais c'est votre raison qui parle^ non votre cœur. Je ne^ vous quitterai pas. J'ai prévu tout ce que vous pouvez avoir à m'annoncer^ et je ne vous quitterai pas.

' - Il le faut, José, il le faut, pour que je ne vous entende pas^ suprême désespoir pour moi ! maudire à

tS4 CONTE VÉNITIEN.

votre lit de mort ou au mien le jour où nos mains se rencontrèrent et où nos cœurs s'unirent! II lefaut^ ,pour que la voix de mon ami ne soit pas la première à s'élever contrer moi dans la vallée du terrible jugement.'

— Tout cela est bon, reprit don José. Mais qu'il y ait péril du corps ou de Tàme, je n'abandonnerai jamais Tami que j'ai choisi.

— Écoutez-moi donc, dit Luca : et il répéta mot à mot à don José l'entretien qu'il venait d'avoir avec la marquise, ne lui cachant pas à quelles conditions il avait acheté l'espoir d'être aimé d'elle.

•» C'est bien, dit alors don José. Je ferai ce que vous ferez. Nous serons complices, comme nous avons été amis. Mais par grâce, Luca, soyons hommes en ceci comme nous l'avon? été jusqu'à présent. Ne perdons pas la seule vertu des âmes tombées, l'orgueil. Je vous avoue, ami,... oaais tenez, voici un flacon de vieux Chypre dont je vous ai fait avaler une goutte tout à l'heure pour vous rappeler à la vie. Videz ce verre et passez-le-moi. — Je vous avoue, disais-je, que je ne suis pas plus l'homme des demi-péchés que desdemivertus. Comme je vide ce verre j'entends mener la vie, avec franchise et à grands traits. Je souffre volontiers la haine, mais non le mépris, et le mépris s'attaque également, Luca, à celui qui se cache pour entrez

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dans nn confessionnal et à celui qui cherche une ombre hypocrite pour embrasser une femme. Nous n'avons pas été de faibles chrétiens^ nous ne serons pas^ si vous m'en croyez^ de médiocres déb ;uch€s.-— Et don José avala un second verre de Chypre.

— Le meilleur entre les bons ou le pire entre les mauvais^ répondit Luca^ c'est mon avis. Ne craigne:^ plus de ma part ni faiblesse ni hésitation. La tentation de cet amour m'a vaincu et me domine. Mais ce sera ma dernière faiblesse. D'ailleurs vous me restez^ et si j'ai perdu connaissance tout à l'heure^ c'est uniquement parce que je croyais vous voir pour la dernière fois. Maintenant que votre parti est pris^ cher Jose^ je puis vous avouer cela.

— Je m'en étais douté;, dit José. Mais buvez donc^ Luc9^ il faut nous habituer à boire. Je suis disposé à ne me laisser primer en rien. Et^ à ce propos^ ne m'avez* vous pas dit que vous aviez autrefois pratiqué l'escrime?

— Oui^ pour ma santé^ qui était faible. J'y avais même acquis une sorte d'habileté^ dont j'étais plus vain qu'Une convenait à mes idées d'alors. C'est pourquoi je renonçai à cet exercice^ l'an dernier.

— Nous le reprendrons, répliqua don José, et je vous prêterai le collet tant qu'il vous plaira. Eh bien! vous voilà encore à songer ! Point de cela. Buvez. Il

186 CONTE V*!SITIRIf.

faut marcher maintenant sans retourner la téte^ et ne doutez pas du succès.

— Ce n^est pas que j^en doute. Cette femme^ pleine d'orgueil et de corruption^ que j'aime comme un fou^ tout en la jugeant avec sang-froid^ se rendra dans un mois corps et âme au* galant le plus en renom dans Venise^ et ce sera moi. Elle se rendra au libertin le plus effréné de Venise^ et ce sera moi. Ce sera moi^ don Jose^ parce qu'il ne faut pas.pour faire parade de tous les vices^ le quart du courage qui' est nécessaire pour pratiquer une seule vertu, et jusqu'à ce jour je les ai toutes pratiquées, quoique avec beaucoup^ de combats. Être vicieux, ami, c'est se dispenser du travail incessant et mâle, de l'effort continuel et. vigoureux qu'on nomme volonté. C'est jeter la rame et s'abandonner au courant. La passion nous mène assez vite, sans qu'on lui aide. Et jugez : si l'on seconde par un peu de volonté cet entraînement des passions déjà si fort par lui-même ; si Ton apporte du courage dans le vice, qui n'est que faiblesse de la part du vulgaire, du système et de la préméditation dans la débauche, qui n'est communément qu'un laisser aller stupide, avec quelle facilité ne doit-on pas passer mattre parmi tous ces lâches imbéciles! Allez, allez, don José, j'ai dit dans un mois, mais non, demain, cette nuit même, cette royauté est à vous et à moi^ si nous

le vouions. Ce n'est pas là ce qui m'inquiète^ et qui me faisait pensif. Mais je me demandais si cette femme^ qui a de Tesprit après tout^ quand elle aurait vu quels jeux focil^ sont ces honteux triotnphes^ et combien peu il en coûte pour s'en couronner Je me demandais si elle ne les estimerait pas enfin ce qu'ils valent : si son esprit^ frappé de cette lumière^ ne s'ouvrirait pas à l'amour de ce qui .est vraiment beau et digne d'un homme^ les luttes et les victoires de la volonté : si je n'étais pas choisi moi-même pour accomplir cette conversion au péril de mon âme^ et si vous et moi^ cher Jose^ nous ne reviendrions pas à Dieu bientôt^ lui amenant pour excuse cette proie magnifique.

— Il faut l'espérer^ dit gravement don José en se levant. Hais il était trop calme pour ne pas voir que cet espoir de Dolci était un de ces arguments spécieux qu'invente la passion pour donner à la conscience émue un. prétexte de repos.

— Or çà^ allons nous habiller^ dit Luca. Dieu est grand! L'espoir est comme le ciel des nuits: il n'est pas de coin si sombre où l'œil qui s'obstine ne finisse par découvrir une étoile.

On était alors à peu près à la moitié de la nuit. Depuis plusieurs heures déjà^ le palais de la Dolfina jetait sur les canaux^ sur les ponts^ sur les quais des lueurs d'incendie^ et apparaissait blanc et comme transparent

au milieu de sa splendide illumination. Parmi tout cet éclat, sous les arbres' des jardins dont chaque feuille semblait enflammée, à travers les fenêtres ardentes comme des fournaises^ jusque sur les terrasses du toit enveloppées d'une brume lumineuse et d'une rouge

famée, on voyait de loin passer et se mouvoir les hôtes innombrables de cette demeure enchantée. Us se promenaient comme des fées étdes génies dans un palais flamboyant et fantastique. L'œil était ébloui à suivre dans ce péle-méle superbe les panaches aux mille couleurs se balançant sur lés toques ou sur les larges feutres^ les chaînes d'or ruisselant sur le velours des pourpoints, les reflets ondoyants du satin et des épaules moirées, les fleurs sur la tête et sous les pieds des femmes, les perles^ fleurs de la mer, pendant en gmrlandes sur les jeunes fronts, et par-dessus tout la variété magnifique des costumes orientaux. Car chez la Dolfina, comme chez le doge de Venise, toutes les nations étaient représentées : et il arrivait souvent que les mêmes ambassadeurs servaient pour le doge et pour la courtisane.

Durant la première partie de la ntiit on avait joué> conune on jouait en ce temps-là, lorsque peu de gens étaient riches, mais l^étaient à outrance. Des mar» chands juifs avaient perdu des flottes tout entières: un prince d'Italie s'était vu contraint d'hypothéquer cruel-

lement sa principauté. Un Arménien venait de perdre en un quart d'heure une caravane de fourrures qui mettait six mois à faire son chargement. Un autre étranger^ qui passait pour être in petto un pirate de rArchipel^ avait gagné sur un coup de dé tout un quai de Venise : il est vrai quil avait perdu sur le coup suivant deux îles grecques^ Chio et Samos. Ce bonhomme était ruinée si un voleur pouvait Tétre* •

Sur un geste de la Dolfina, geste qui eut Fefifet d'un coup de baguette magique^ parut une invasion d'esclaves noirs aux tuniques de soie pourpre brodées d'or: des tables somptueusement chargées se dressérent tout à coup dans les galeries^ dans les jardins^ et sur les toits en terrasse. Toute la fête s'assit alors^ et le souper commença*

La Dolfina^ vêtue d'un costume de bacchante^ trô* nait dans la galerie principale du palais^ au centre d'une table où elle avait placé les plus illustres de ses hôtes et les plus éclatantes beautés de la nuit. Hais la Dolfina^ au milieu même de son triomphe^ paraissait soucieuse : un pli troublait la sérénité de marbre de son front étroit et poli : ses yeux^ par un prodige inac« coutume; semblaient poursuivre une pensée dans l'es» pace. Cependant autour d'elle les flacons se vidaient^ les femmes riaient^ les hommes se trompaient de verres, et l'orgie se montait peuà peu comme un orage*

«40 CONTK VENITIEN.

— Ah ! çà^ Madame^ crialecomteRafael Angelmonte^ qui était assis presque en face de la Dolfina^ vous venez de soupirer ! G^est la seconde fois de la soirée^ et de votre vie ! Prenez garde ! On devient phthisique à soupirer^ ma divine enfant. Cette peau de tigre vous sied à ravir. Diantre ! je vous aime cette nuit d'une furieuse sorte^ ma belle. Mais voilà un vin que je ne (tonnais pas ! Dolfina mia, déesse ou mortelle, femme ou tigresse, j Vi beau regarder ce vin et le boire, non, par Bacchus, je ne le reconnais pas ! Avez-vous donc retrouvé quelque cave perdue du père Noé ? ou bien — essence de beauté... Holà! Mesdames, que ceux et celles qui disent que je suis gris, daignent écouter la manière dont je vais tourner ce bout de phrase — ou bien, essence de beauté... c'est à la Dolfina que je parle... ce vin vous est- il envoyé de la part du seigneur soleil lui-même, comme une galanterie d'amant à mattresse, ou un cadeau d'égal à égal ?

— Bravo ! non 1 non ! il n'est pas gris ! répondirent les convives.

— Je le savais bien, repartit Rafaël, et vous aussi. Madame, vous le saviez, n'est-il pas vrai? ajouta-t-il en embrassant cordialement une belle Grecque assise près de lui.

— Quoi ? demanda la belle Grecque.

— Rien, dit Rafaël. Hais ce vin ! ce vin 1 Voilà une

chose inouïe : il existe un vin^ j'en suis sùr^ puisque je le boiS; et je ne puis lui appliquer son nom sur le visage ! Ne trouvez-vous pas cela bien étrange^ Madame ? ajouta Rafaël en embrassant de nouveau la belle Grecque sa voisine.

-— Quoi ? demanda la belle Grecque.

— JUen^ ma foi ! jdit Rafaël. Écoutez^ magnifique Dolfina^ dites-moi le nom de ce vin^ et je vous dirais moi^ en quel lieu Michel Gritti a passé sa journée.

La Dolfina se mit à rire :

— Monseigneur^ dit-elle^ savez-vous qu'un Portugais, nommé Vasco de Gama, découvrit il y a quelque cent années un cap de la terre d'Afrique, qu'il nomma càp dés Tempêtes?

— Ha foi non ! dit Rafaël, mais je me moque de lui et de son cap.

— Eh ! bien. Monseigneur, sur ce cap on a essayé de planter des vignes, de ces vignes on a essayé de faire du m, et c'est de ce vin que vous essayez de boire.

— Et j'y réussis, morbleu, selon mes souhaits, reprit le comte Angelmonte : quant à Michel Gritti, Madame, il a passé le jour chez la petite Gontarini, en attendant, sans doute, qu'il y passe la nuit.

— La petite Giulia ! Mais elle est laide !

*- Oui, oui, céleste dame, laide comme toutes les feomies aimées des gens qu'on aime.

— Ainsi^ il ne viendra pas cette nuit?

— Non^ sans doute^ blonde tigresse ; car^ si j'ose le dire

Un bruit éclatant et confus de bravos et d'applaudissements s'éleva tout à coup des jardins^ et coupa la parole à Rafaël.

— - C'est lui ! s'écria la Dolfina. Il n'y a que lui au monde dont la venue puisse être accueillie ainsi ! — Et elle se souleva radieuse sur son trôriè pour étire la première à apercevoir Gritti quand il paraîtrait au haut de l'escalier intérieur. Tous les regards attentifs se portèrent du même côté, et le silence se fit d'un bout à l'autre de la profonde galerie.

Sur le dernier perron de l'escalier^ qui foitoait un large seuil en mosaïque devant la porte de la galerie^ Luca Dolci parut alors avec don José. Les deux jeunes gens^ avant d'entrer^ s'arrêtèrent un moment dans le oadre de laporte^ le bras gauche campé sur la hanche et soutenant le manteau^ la jambe droite tendue et la tête rejetée en arrière.

Dans ce pays d'art et de beauté^ il eût sufS^sana doute, du caractère charmant et fier de ces deux jeunes visages, de l'attitude gracieuse et hautaine qu V valent prise les deux cavaliers, du goût exquis qui se révélait dans leur habillement simple et riche, comme ' celui des archiducs espagnols, pour arracher à toutes

OlfESTA. fit

les bouches un munnure de plaisir. Mais Luca Dolci et don José avaient^ de plus que leur beauté, leur 'nom et la réputation de leur vie immaculée, qui donnait à leur visite à cette heure et en ce lieu, le prix d'une faveur inouïe et Téclat d'ua prodige. Aussi, par un geste unanime, tous les convives se levèrent applaudissant des mains et de la voix, dans le double, enthousiasme d'une ivresse naissante et d'une surprise complète.

Les deux jeunes gens alors, dégageant le bras gauche pour ôter leur toque, saluèrent la foule avec cette élégance savante, cette aisance souveraine, cette grâce étudiée et si bien venue, qui en ce temps-là faisaient d'un salut une cérémonie à quoi Ton reconnaissait en tout pays son grand seigneur.

— Messieurs, dit la Dolfina s'avançant d'un pas audevant d'eux, c'est beaucoup d'honneur que de vob vos seigneuries chez moi. J'espère que vous allez souper avec nous ?

— Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Madame, répondit Luca. Monsieur de Prias et moi nous ne soupons point d'autre façon. Vous avez. Madame, ajouta-t-il en baisant la main de la Dolfina, des épaules dignes de toute adoration. N'est-il pas vrai, don José?

— C'est un éblouissement, dit José de Prias en baW sant l'autre main de la dame.

$4 4 CONTE VRNITIKN.

— Parbleu ! Messieurs^ cria le comte Rafaël^ vous êtes charmants ! Il me semble que pour des gens qui se destinent à Tétat monacal^ 'ceci promet ! Vous dites vos patenôtres sur les épaules de madame!

Luca Dolci venait de s'asseoir sans façon à la droite de la Dolfîna^ sans qu'un prince allemand dont il prenait la place ppposât à cette usurpation d'autre résistance que de sourds grognements.

— Messer Rafaël^ répondit-il, je vous prie de croire que monsieur de Frias et moi nous ne promettons rien que nous ne soyons disposés à tenir. Ainsi, nous nous étions promis, par suite d'une histoire trop longue à vous conter, de mener durant quelques mois une vie séraphique, et tout le monde sait que nous l'avons menée. Maintenant nous nous promettons d'être aimés de toutes ces dames que voici, sans aucune exception, — et nous le serons. N'est-il pas vrai^ don José ?

— Oui, dit José. N'est-il pas vrai. Mesdames ?

Les rires perlés des femmes éclatant dans toute la salle avec la fraîche sonorité d'une cascade, firent à cette question une réponse pleine de riants espoirs.

— Vous voyez bien. Monsieur ! reprit Luca Dolci s'adressant au comte . Rafaël. ^

— Mais, jeune homme, dit tout à coup le prince aile-

ONBSTA. «4 5

mand, se réveillant de sa torpeur^ vous m'avez pris ma place^ je crois !

— Vous le croyez ! s'écria Dolci^qui depuis son arrivée vidait son verre coup sur coup. — En vérité^ vous le croyez^ mon voisin ! Je vous prends votre place à côté de la première beauté de Tunivers^ et un quart d'heure après vous commencez à vous douter du fait! et vous prétendez peut-être que je vous la rende^ votre place ! Points Monsieur : je vous verserai à boire^ et ce sera tout. Que diable^ vous boirez aussi bien auprès de moi qu'auprès de la diva! D'ailleurs^ si vous avez quelque chose à lui dire^ ce dont je doute^ ditesle-moi; noble étranger^ •— et je le lui transmettrai fidèlement; et même en meilleurs termes que vous ne sauriez faire ! Là-dessus^ buvons ! — A votre gloirt, mon prince !

— > Vous êtes griS; jeune homme ! dit rÂllemand^ avec dignité.

— Sans doute, je le suis ! Vous êtes bien ivre, vous ! — Hais, ma reine, ajouta Luca Dolci en se retournant vers la Dolfina, vous ne dites rien ? Vous avez fort raison, au reste ! Laissez bavarder les femmes qui ont de médiocres charmes ; mais vous. Madame, vous n'avez que la peine d'exister pour plaire, de respirer pour être aimée. A quoi bon parler, n'est-ce pas? — Regardezla, Prias ! n'est-elle pas divine ? et n'y a-tril pas beau-

f4< CONTE VENITIEN.

coup d'allégresse à songer que je vais être son amant la semaine prochaine?

— Mais^ Monseigneur !... dit la Dolfina riant et se renversant de côté sur son fauteuil.

— Mais quoi ! ma belle. Ne vous fâchez pas^ ce sera plus tôt, si vous voulez. '

— Holà, Dolci l cria en ce moment don José qui était placé vis-à-vis de Luca entre deux admirables personnes, Tune Grenadine, à ce qu'on disait, Tautre Smyrniote. — Holà, mon ami ! tirez-moi de la peine où je suis : laquelle de ces deux dames dois-je aimer?

■ -— La plus belle !

— Elles le sont également;

•» La plus béte, en ce cas ! riposta Dolei»

— Toutes deux le sont à consterner, reprit don José.

Mais il y en a une qui parle turc, et comme je ne Ten-

tends pas, cela m'est égal. — Salamalek, Madame !

ajouta-t-il en effleurant de ses lèvres les épaules de la

Smyrniote.

— Moi, dit le comte Rafaël, j'aime assez les femmes d'esprit.

— Bahl cria Luca, pourquoi Csdre? Une femme estelle une distraction, oui ou non ?

— J'ai cru jusqu'ici que oui, dit Rafaël.

•—Eh bien ! mordieu ! reprit Lucà, il ne faut pas en feire une occupation, en ce cas ! Une femme qui a de

l'esprit^ mon cher Rafaël^ — je vous appelle fomilièrement mon cher parce que nous sonmies gris Tun et Tautre^ — une femme qui a de Tesprit s^écarte de son but; cehi devient un travail que d'être près d'elle. L'amour doit s'adresser à tous les sens^ jamais à linteUigènce. Qu'une femme charmé les yeux et les oreilleb^ le nez et les lèvres^ qu'elle soit belle et qu'elle joue de la mandoline, qu'elle se parfume et qu'elle ait la peau fine, c'est son droit, c'est son devoir. Mais qu'elle n'ait point d'esprit^ sang-Dieu! car si elle a de l'esprit elle fera des vers^ écoutez bien ceci^ Rafaël, -— si elle fait des vers elle me les dira ; — et vous comprenez que si le temps s'écoule près d'une femme en (içs niaiseries- là^ autant vaudrait passer la nuit en tête à tête avec une fleur ou une étoile, ces deux insi^ pides amantes des poètes, •» ces deux éternelles rabâcheuses de sonnets !

•» Pardon^ messer, interrompit un grand jeune hotnme pâle et vêtu de noir^ qui était assis de l'autre côté de la table en face de Dolci, mais je me pique de faû*e assez passablement des sonnets, et je fais profession de ne point souffrir d'impertinences.

— Je fais profession d'en dire aux sots^ moi ! répliqua Dolci.

— Çà ! çà! hourrah I avanti ! taïaut ! seigneur poète! . hurla le comte Rafaël en se débattant sur son siège*

f 48 CONTE VKNÎTIEN

Le grand jeune homme pâle était devenu pourpre^ il se leva et dégaina son poignard.

— Monseigneur ! Messieurs ! de grâce ! dit la Dolfina poussant un cri de frayeur que répétèrent toutes les femmes.

— Voyons^ expliquez-vous^ mon ami, dit Luca Doici se levant de son côté et tirant son stylet.

— Prenez garde^ messer ! dit le poète.

— A vos ordres. Monsieur.

— Eh bien ! voici mon gant, reprit le jeune homme, Éi au même moment la lame aiguë et étincelante de son poignard s'enfonça dans le manteau dont Luca s'était vivement fait un bouclier.

<— Et voici le mien ! riposta Dolci. Et en même temps son stylet, qu'il balançait par la pointe entre le pouce et l'index, alla frapper le poète au milieu du front; le sang jaillit sous les pierreries en relief du pommeau, et le jeune homme tomba, comme sous le coup d'une massue.

Un moment de trouble suivit l'issue fatale de cette querelle ; mais dès que les valets eurent emporté le blessé hors de la salle, et qu'on eut fait respirer des odeurs pénétrantes à quelques femmes évanouies, les convives, comme habitués à des scènes semblables, recommencèrenrib à faire reteijtir la galerie de rires bruyants et de confuses déclarations d'amour. Don

0NE9TA. «4f

José remarqua seul qu'au moment où le poète tombait le front et le visage ensanglantés^ Luca Dolci pftlissait affreusement et avalait d'un trait une énorme coupe de vin.

— BravO; Dolci ! cria don José, vous pouviez le piquer au cœur, vous n'avez fait que l'assommer provisoirement, c'est aimable !

— Bah! parlons d'autre chose, répondit Dotei. Comment se fait-il, Messieurs, que le seigneur Michel Griiti ne soit pas ici ?

— Monseigneur, dit la Dolfina, je suis si curieuse que je donnerais ma vie pour savoir où est maintenant ser Michel, et ce qu'il fait.

— Votre vie. Madame ! elle est donc à moi, reprit Luca en se levant, car je vous le dirai dans un moment. Venez-vous, Frias?

— Où donc ?

—Au palais Gritti, d'abord.

-— Allons-y tous, cria Rafaël, tous dans nos gondoles, nous aurons l'air de la flotte de Cléopâtre.

— Allons ! dit la Dolfina se levant et brandissant un flambeau, imitez-moi. Messieurs, mettons le feu à la mer!

Tous les convives, s'armant de flambeaux, se précipitèrent à sa suite, avec des cris de joie, et cette foule étincelante commença de rouler tumultueusement

«s« CONTE vénitie:^.

dans les escaliers^ comme un torrent d'or et de diamants.

Avant d'arriver au bord de la lagune^ elle s'accrut de tous ceux qui tenaient table dans les jardins^ et Finstant d'après une flottille d'innombrables gondoles sillonnait le canal^ chargée de cavaliers^ de femmes^ de fleurs et de feux^ lançant à travers la ville endormie des chansons et des clameurs de féte^ et réfléchissant jusqu'au foiid de l'onde ses milliers de flambeaux qui faisaient naître une forêt sous-marine de cristallin sations lumineuses et de radieuses colonnades.

Luca Dolci avait sautée chemin faisant^ de sa gondole dans celle de la Dolfina^ qui voguait en tête.

— Ainsi^ Madame^ lui disait-il^ ainsi c'est entendu s'il vous trahit^ nous nous armerons?

— Oui^ Monseigneur^ dit la courtisane en. éclatant de rire^ selon sa coutume. Et combien de temps ?

— Demandez à ces astres là-haut combien de temps fls brilleront. Je parie qu'ils n'en savent rien. Leur éclat en vaut-il moins ?

La Dolfîna commença un nouvel éclat de rire^ qu'elle interrompit brusquement en apercevant sous le portail de Sainte-Marie -Formose deux silhouettes gigantesques.

— Qu'y a-t-ildonc? demanda Dolcî.

•- Il y a, répondit la Dolftna, qui voici là-haut comme

deux^ints dans Ieuj*s niches^ le seigneur GritU et le cavalier Yespasiano.

La nouvelle circula d'une gondole à Tautre, et la flottille s'arrêta. En même temps deux fenêtres s'entr'ouvraienlsur les balcons de deux palais voisins^ mais situés chacun sur une rive opposée du canal. Les chants et les cris cessèrent^ pendant que la gondole de la Dolfina s'avançait seule jusqu'au bord du quai.

— Approchez^ messer Michel^ que je vous parle^ cria la DoMna montée sur la proue de sa barque^ et secouant son flambeau comme un thyrse.

— Gritti descendit gravement les marches du portail et s'approcha du bord.

^ Qu'est-ce^ ma toute belle ? dit-il sans prendre la main que lui tendait la Dolfina.

— Monseigneur^ au nom de mon amour et de ma beauté^ je vous somme de me suivre.

— • Impossible^ mon enfant.

— Sérieusement^ Monseigneur î '-^ Très-sérieusement; ma chère.

— Hélas! hélas !••• il £aut donc que je prenne un amant; moi?

*— A votre guise.

<^ Gritti; j'étranglerai la Contarini de mes mains ! -^ Méchante parole pour une si belle bouche^ dit Gritti en souiiant.

959 CONTE VËNITIEN.

— Hélas! je vous aimais pourtant^ moi! reprit la Dolfina^ envoyant un baiser de la main à Gritti^ et faisant signe aux rameurs de regagner le large» Adieu^ Monseigneur.

— Bonne fille ! Adieu ! dit HicheL

— Nous retournons chez moi. Messieurs ! cria la Dolfina en reprenant la tête de son cortège flottant.

— Chez nous^ belle dame ? murmura Dolci à Toreille de la courtisane...

— Par les treize cent mille^ noble Michel^ dît Vespasiano à son ami^ qui était remonté près de lui^ cette scène m'a crevé le cœur !

— Bon, bon, vous en verrez bien d'autres ! Demain si cette charmante enfant le veut^ je suis homme à chanter la messe, et vous la chanterez aussi, mon ami.

— Je chanterai le diable et ses cinq cent mille fourches !

— Voulez-vous donc nous séparer, Yespasianô?

— Mais aussi, répliqua le cavalier d'un ton plaintif, n'est-il point trop cruel pour un militaire qui a combattu les Turcs dix ans de sa vie, d'en être venu à passer sa nuit sous un porche d'église, comme un eniànt de chœur ! — N'est-ce pas ridicule î n

— Allons ! Vespasiano, dormez tranquillement, répondit Gritti en s'enveloppant dans son manteau et ^n se couchant sur les Inarches.

0NE8TA. t5»

— Non^ je ne dormirai pas 1 je danserais plutôt.

— Dansez^ en ce cas.

— Je voudrais^ ma foi ! reprit Ilnfortuné cavalier se promenant à pas précipités sous le porche ; je voudrais qu'un drôle vint me rire au nez dans ce moment-ci^ j'en ferais une plaisante capilotade. '

—Je vous ferai remarquer^ dit Gritti^ qu'il y a quelqu'un de couché près de vous»

— Preste ! levez-vous, Michel, cria joyeusement le

cavalier; voici l'aube, et j'ai vu une fenêtre s'ouvrir là-bas.

— En effet, dit Grittî se levant précipitamment et secouant la poussière de son manteau.

Les deux jeunes gens descendirent alors au bord du canal et montèrent dans la gondole de Gritti qui les attendait. Quelques coups de rame les conduisirent au pied du palais Contarini, dont une fenêtre était entr'ouverte : une petite main s'avança à travers le feuillage de marbre du balcon et un bouquet tomba dans la gondole. Gritti le porta vivement à ses lèvres.

Au même instant, une autre gondole que menait également un rameur en livrée patricienne, s'avançait au milieu des brumes du matin, glissant près de la rive opposée.

— Bacchus et saint Marc ! est-ce que je rêve ? s'écria Yespasiano. — Voyez donc, Michel !

tS'4 CONTE VÉNITIEN.

— LucaDolci! dit Gritti avec un cri de surprise.

— Et don Jose^ ajouta Yespasiano^ ivres tous deux comme des caves !

Luca et don José étaient étendus côte à côte au fond de leur barque^ et à la pâleur livide de leurs visages on les eût pris pour deux cadavres^ si par intervalles des frissonnements convulsifs n'avaient agité leurs membres.

Les traces d'une débalicbe sans mesure imprimées dans Taltération de leurs traits et dans le désordre de leurs vêtements, formaient, avec Fapparence délicate et distinguée de ces frêles natures^ un contraste pénible.

— C'est un triste spectacle, reprit Micbel Gritti.

Comme il parlait, la gondple de Luca s'arrêta devant le palais Giustiniani, dont les premiers rayons du soleil blanchissaient la façade mauresque. Une fenêtre s'ouvrit mystérieusement, et un bouquet tomba aux pieds de Dolci. Il le ramassa, salua de la tête, et retomba immobile au fond de la barque.

—Il pleut des fleurs ce matin, dit Vespasiano. Mais quelle est donc la diablesse de main qui a jeté celles-ci?

— Diablesse est le mot,- répondit Michel. C'est la main de cette marquise romaine, la Giustiniani^ qui est

0NE8TA. t55

venue habiter ce palais depuis la mort du comte son oncle. «

— Âh ! on la dit fort belle, messer ?

— Extraordinairement, répondit Michel.

En ce moment^ les deux gondoles changeant de route, vinrent à se croiser.

— Salut, Messieurs, dit Gritti comme les barques étaient bord à bord. Luca et don José se levèrent en chancelant et saluèrent. — Peut-on savoir de quel aimable lieu vous sortez si matin, messer Luca ?

— De chez la Dolfina, répondit Luca, où j'espérais vous rencontrer, Messieurs.

— Nous, mes jeunes cavaliers, nous sortons de Téglise, où nous comptions vous trouver.

— Je ne vais plus à Téglise, messer Michel.

•—Ni moi chez la Dolfina, messer Luca.

— Je souhaite que cela vous réussisse. Monsieur.

— Mort-diable ! tout nous réussit. Monsieur, cria Vespasiano ; je suis aise que vous le sachiez, et j'ai llionneur de vous souhaiter la même chance de votre côté.

— Amen ! répondit don José comme les deux gondoles s'enfonçaient chacune dans un traguet latéral.

s 56 €ONTB VENITIEN*

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