LA DERNIÈRE CONDITION
A partir de cette nuît^ Luca Dolci^ soit qu'il eût pris goût à sa vie nouvelle^ soit qu'il fût poussé par la violence de son amour^ suivit avec une sorte de fureur la voie que la marquise lui avait tracée. Au bout de deux mois^ il n'y avait point de jeu extravagant qu'il n'eût joué^ de débauche monstrueuse dont il n'eût scandalisé l'opinion publique^ d'aventurière qu'il n'eût affichée^ d'honnête femme qu'il n'eût compromise^ de duel dont il n'eût été le héros implacable. C'était une chose quifaisait l'étonnement du monde et de don José lui-même^ que l'espèce de cruauté dont la conduite de Luca était entachée en matière d'amour comme en affaires d'honneur. Ses perfidies envers les femmes étaient barbares^ et il montrait sur le terrain un courage farouche qui ressemblait à de la férocité. On lui cherchait en vain ces qualités secondaires^ mais brillantes^ qui parent d'ordinaire les grands vices et les font à demi pardonner. Dolci faisait la débauche avec une conscience impitoyable, joueur sans égards et duelliste sans générosité, poussant toutes ses veines à bout et toutes ses bottes à fond. Le monde ne pouvait attribuer cette bizarrerie qu'à une dureté de cœur naturelle ; mais, dans la
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pensée de don lose^ Luca Dolci travaillait de parti pris à tremper son ftme si vigoureusement^ qu'elle fût en état de briser un jour celle de la marquise Onesta. -' Au reste^ don José en était réduit aux conjectures touchant les dispositions et les sentiments de Luca. Quoique les deux jeunes gens eussent continué d'habiter sous le même toit^ les relations de leur vie intime avaient été fort altérées par le .changement de leur existence extérieure. Ils passaient dans le silence et dans une sprte de méfiance sombre les rares moments de tête à tête que les plaisirs du dehors leur laissaient. Quand Dolci ramassait une querelle^ il était entendu que don José lui devait servir de second : deux fois don José fut blessé ; Dolci veilla plusieurs nuits près de son lit; mais jamais^ depuis leur dernier entretien^ un mot ne fut échangé entre eux qui pût faire allusion aux préoccupations dont leur esprit était évidemment chargé. — La marquise, cependant, s'étonnait de n'avoir point revu ce cousin dont on parlait tant : les bruits de la ville ne lui avaient laissé ignorer aucun détail de la métamorphose qu'elle avait provoquée. Elle avait pu suivre jour par jour les progrès de cette chute profonde dont elle se rappelait avec complaisance qu'elle était le dernier terme. Les triomphes de Luca, les cris de jalousie, de haine ou d'envie qui s'élevaient autour de son insolente réputation, n'étaient.
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aux yeux delà marquise^ qu'une dot amassée par son Jeune amant pour payer sa personne ; et cet entassement d'orgueils brisés^ commençait à lui paraître un piédestal digne d'elle. — Mais^ à part cette ambition déjà à demi satisfaite d'une coquetterie sauvage^ le cœur de cette femme était touché de la passion extraordinaire qu'elle voyait au fond des égarements de Luca. Elle se souvenait de l'enfant débile qui un jour était venu tomber mourant d'amour à ses pieds. — Elle se demandait avec intérêt, et auâsi avec curiosité, ce qui'était devenue la pureté de ce front au contact de tant de souffles impudiques, la virginité de ces yeux au reflet de tant de regards corrompus, et quel cachet étrange enfin avaient imprimé sur cette délicate physionomie les secrets appris coup sur coup de tous les impurs amours. — ^Telle était la marquise, honnête femme d'ailleurs.
Toutefois, Luca ne donnait à sa cousine aucun signe de vie ; il s'y prenait même de façon qu'elle ne le rencontrait nulle part. Après deux mois d'une attente qui tournait à l'impatience, madame Onesta lui écrivit pour le prier de venir la voir. Le jeune homme fit au billet la réponse suivante :
a Madame, dans un mois, c'est-à-dire le 20 novema bre prochain, j'aurai l'honneur de me présenter chez « vous pour régler à l'amiable, s'il se peut, les affaires
a de la succession de votre oncle. Je ne m'abuse points a et je sens que je ne suis pas encore digne de vous, a Je ne puis jusqu'à présent vous inspirer que de lacu- « riosité, et j'aspire à quelque chose de plus. C'est a pourquoi je me résigne à demeurer encore pendant a un mois votre cousin respectueux. »
La marquise ne fut point contente de cette réponse; elle la chiffonna avec violence et la jeta à terre. — Puis elle releva le billet froissé^ le relut attentivement^ et finit par le mettre dans sa ceinture.
Le monde^ qui sait tout on ne sait comment^ avait répété quelques vagues propos touchant la passion que la marquise Giustiniani avait conçue pour Michel Gritti. Mais la contenance de cette dame^ lorsqu'on s'entretenait en sa présence des amours de Gritti et de Giulia Contârini^ démentait absolument ces bruits. Soit qu'une indifférence réelle à l'égard de ce cavalier eût succédé aux violents transports de haine que ses mépris avaient d'abord soulevés dans le cœur de la dame^ soit qu'elle puisât sa tranquillité dans quelque sombre résolution sûre de son effets la marquise accueillait par le plus calme des sourires tous les discours qui se tenaient sur la conversion exempli^M^e de Michel Gritti. Parfois seulement^ elle disait avec négli^ gence^ en parlant des deux amants : — Ils sont trop
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heureux ; j'ai toujours vu que le ciel se montrait jaloux de ces grands bonheurs usurpés sur les félicités quil nous promet ; tôt ou tard on les expie cruellement.
C'était cependant^ en apparence^ un bonheur fort ordinaire que celui auquel la marquise faisait allusion. Les amours de Michel Gritti et de la petite Giulia^ après leur début romanesque^ avaient suivi un cours très-simple. — C'était une prudente fille et fort avisée à sa manière que la petite Giulia. Il ne faut pas demander aux plus honnêtes femmes de n'avoir point d'astuce ; le premier instinct des meilleures comme des pires est la ruse. Pourvu qu'elles se servent de ce don naturel^ comme l'abeille de son aiguillon^ pour se défendre^ et non pour attaquer^ il faut bien se résigner à Içs aimer rusées ou à n'en pas aimer une seule. — La coquetterie n'est de fait qu'une variation savante et infinie sur le thème naïf de la pudeur^ et je prie qu'on me dise si la pudeur — ce premier mouvement des femmes — n'est pas elle-même une ruse involontaire et charmante.
Giulia^ qui était une de ces fines songeuses chez lesquelles la méditation des longs loisirs féminins mûrit vite la délicatesse de tact particulière à ce sexe^ Giulia^ dès sa première entrevue avec Gritti^ avait senti que la plus habile coquetterie vis-à-vis de ce jeune homme blasé^ mais généreux^ serait de n'en point
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avoir. — Aussi^ tout en menaçant Gritti de longues épreuves^ avait-elle pris dès ce jour le parti judicieux de ne pas user la passion de son amant en vaines humiliations.
Toutefois^ le fanatisme religieux qui se mêlait à Tamour de la jeune fiUe^ ne lui permit pas d'épargner à Gritti Tespèce d'amende honorable dont le péristyle de Sainte-Harie-Formose fut le théfttre. Sérieuse et vraie dans son ardeur de conversion^ elle tenait à faire la part du ciel dans sa conquête^ et ne voulait Tamour du pécheur qu'après sa pénitence.
Hais dès le lendemain de cette nuit d'épreuve^ comme Gritti essayait de préjuger à part lui quelle serait la durée probable de sa vie d'expiation^ il reçut un message qui le mandait au palais Contarini. Michel^ tout en s'y rendant avec joie^ eut la bonhomie de s'in* quiéter de l'apparente maladresse qu'il voyait dans cette démarche de Giulia. Car^ se disait-il^ il est malheureusement certain que la plus honnête et la plus jolie des femmes a besoin d'un nuance de coquetterie capricieuse^ et c'est ce dont cette pauvre chère enfaut ne parait point se douter. Michel oubliait que cette enfant était une femme^ et qu'il faut qu'une femme soit bien décidément sotte pour n'avoir pas plus d'esprit qu'un honrnie qui en a beaucoup^ touchant les affaires du cœur.
ift.
Gritti trouva^ comme la veille^ madame Caracalla sur son piédestal et Giulia à genoux sur la tapisserie tropicale^ œuvre indéfinie de sa vieille parente. Giulia était occupée à débrouiller des écheveaux de soie que sa levrette avait entrepris mai à propos de dévider avec ses pattes.
— Que Dieu vous favorise, messer ! dit la vieille dame.
— C'est un vœu que votre chère présence réalise en même temps que vous daignez le former. Madame, répondit Gritti.
— Hesser, Giulietta a désiré vous voir ; j'ai toujours reconnu en cette enfant, malgré sa méchanceté, des signes qui m'indiquent que le bon Dieu Taime et qu'il fait marcher ses anges devant elle. Je souhaite que cela justifie à vos yeux la faiblesse que je montre pour ses plus étranges volontés.
Giulia rougit, et, repoui^sant vivement de ses deux mains les boucles blondes et soyeuses qui couvraient ses joues :
— Ma tante, ma tante ! dit-elle, en vérité, voulezvous donner h croire à ser Michel que ses visites ici sont inconvenantes ? Écoutez-moi, messer — car encore faut-il s'expliquer : j'ai réfléchi depuis hier — j'ai réfléchi qu'il devait être cruel pour un noble cavalier qui porte une épée, de traverser la ville sur stô
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genoux — par l'ordre d'une enfant — fût-ce au nom du ciel et en vue du ciel : car le ciel ne le voit pas seul— il y a des hommes qui le voient^ et cela est cruel; oui. Aussi j'ai pensé que c'était assez de Tacte public de repentir dont Dieu à été témoin cette nuit. — Et maintenant — maintenant je ne vous demande plus qu'une chose : conmie vous avez appris à connaître la vie de désordre et de péché^ ayez le courage de vivre parmi nous quelque temps^ afin d'être en état de comparer^ et de choisir : voilà tout, messer — je ne vous parlerai plus d'aucune autre épreuve... Aussi bien celle-là sera suffisamment dure, puisqu'il faudra que vous no.us voyiez à peu près tous les jours, ma tante Caracalla et moi... — Mais enfin, monseigneur a été soldat, je crois ?... Savez-vousce qui arrivera de tout cela ?... vous finirez par nous aimer de bonne amitié, ma tante et moi...... Allons ! tout beau,
Fiamma! laissez en paix ces pauvres oiseaux : il n'y a que vous au monde, ma fille, pour prendre au sérieux les oiseaux de ma tante ! . . .
Ainsi parlait Giulia, interrompue de temps à autre par quelques paroles émues et incertaines de Gritti, mêlant avec une vivacité sautillante des traits d'enthousiasme à des réflexions positives, et une délicatesse vraie à une insensibilité aifectée.
A partir de cette journée^ Michel Gritti commença
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démener dans IMntimité deces deux femmes* une vie pleine d'enchantements inconnus. Les grâces naturelles et variées de Giulia^ animant cet intérieur dont Taustérité bienveillante de la vieille dame Contarini formait le côté sérieux^ firent éprouver ou pressentir à Gritti ce bonheur nouveau pour lui^ et si sain au cœur^ de la vie de famille. Son âme élevée et bonne^ comme est Tâme des hommes forts, sentit qu'elle était au bout de ses recherches : comme ces brillants insectes qui voltigent longtemps autour de calices empoisonnés, - sans en souiller leurs antennes^ avant que d'arriver à la fleur qui contient la rosée de miel^ cette âme d'élite^ après avoir touché sans en être viciée à tous les plaisirs du monde^ reconnaissait enfin sa place et fermait ses ailes.
Tout cela ne faisait pas le compte du cavalier Vespasiano^ qui s'était définitivement enroué à force de jurer contre les petites filles dévotes^ les rosaires^ les moines et le saint-père. — Un jour, Michel Gritti hii dit que sur le portrait qu'il avait fait de lui à Giulia, la jeune signora éprouvait le jplus vif désir de le voir ; Yespasiano pesta, rugit, prétendant qu'il nirait point, qu'il n'avait jamais pu donner honnêtement la main à une dame, et quil briserait tout. Bref, il finit par accompagner Michel chez la signora Giulia. Giulia, qui aimait d'avance le cavalier pour l'affection qu'il
ONESTA. Iflft
portait à Grilti^ lui fit un accueil plein de cftlinerie^ s'informant de ses guerres^ le complimentant sur son air martial^ et le priant enfin de consentir à ce qu'elle l'appelât désormais son bon ami. Vespasiano n'était point de fer sous son apparence terrible ; il déclara à Gritti en sortant que cette jolie créature était faite à l'image des séraphins les plus spirituels dont il eût ouï parler dans son enfance.
— Quant à la tante^ ajoutait le cavalier, je ne reviens point de son piédestal, ni surtout de sa tapisserie. Quel peut être son plan, noble Michel ? J'avoue que je ne m'en rends compte que difficilement.
Bientôt Michel n'alla plus au palais Contarini sans
être suivi de Vespasiano, et au bout de peu de jours
le cavalier avait pris sa place dans cette vie sans événements, mais remplie de détails ravissants qu'y semait la fantaisie ingénieuse et imprévue de Giulia. Le cavalier Vespasiano avait une belle voix que Giulia découvrit, et qu'elle prenait plaisir à accompagner sur son clavecin ; car elle touchait de cet instrument comme la reine Elisabeth d'Angleterre. Souvent Gritti, appuyé sur le fauteuil de la vieille dame, qu'il appe* lait déjà sa mère, passait de longues soirées à écouter et à contempler Giulia et Vespasiano, couple bizarrement assorti, dont les contrastes aussi bien que l'union harmonieuse lui formaient alors une chère image de
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sa propre destinée. Parfois Ycspasiano abaissait sa valeur jusqu'à tenir à madame Caracalla ses écheveaux^ et il fallait voir en ces circonstances la joie de Giulia^ ses battements de mains et les tendresses enfantines qu'elle prodiguait au cavalier.
— Allons^ allons^ mignonne ! disait la tante.
— Quelle enfent ! ajoutait paternellement Gritti^ riant malgré lui de Tair gauche et effaré dont Yespasiano se défendait contre les taquineries amicales de la jeune fille.
D'autres jours se passaient en promenades sur l? mer et en visites à Tile de Torcello^ où les Contarini avaient une villa. On revenait quand la nuit était tombée. Il n'était pas rare alors que Giulia^ animée par la présence de son amant^ exaltée par la sereine beauté des nuits italiennes^ par les fraîches brises marines et les parfums des rives prochaines^ se mît à catéchiser les deux cavaliers avec une sorte de tendresse mélancolique. Elle était assise sur des coussins entassés à la proue de la barque ; les deux jeunes gens étaient à ses pieds^ à demi couchés sur des tapis; tantôt elle leur expliquait les choses de la religion avec une touchante ferveur ; tantôt elle s'attendrissait jusqu'aux larmes en leur contant de naïves légendes et des conversions miraculeuses. — La voix d'une femme aimée qui vous parle à ces heures de silence et de mystère, sous le
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ciel étincelant et sur la mer grandiose^ a sur Tâme une puissance bien pénétrante et bien souveraine. Aussi^ de ces simples récits ou de ces tendres enseignements^ Gritti et Yespasiano lui-même rapportaient toujours un esprit plus sérieux^ plus méditatif et plus porté vers Dieu.
Un jour, — c^était le 6 du mois de novembre, — Giulia avait Tair plus grave que de coutume ; elle prit à part Michel Gritti et lui dit^ en jouant avec un parchemin scellé qu^'elle tenait à la main :
— Vous savez que le doge est un peu mon parent par ma mère, et quil m'aime tendrement ?
— Qui ne vous* aimerait, Giulia? ^
— C'est un sage vieillard, reprit-elle. Il m'a conseillé, messer, de ne point épouser un homme qui n'au^ rait pas d'occupation dans le monde. Je ne vous répéterai pas toutes les raisons qu'il m'en a données; mais elles m'ont paru si bonnes, que je compte rester fille.
— Pour Dieu, signora !... s'écria Michel hors de lui.
— Oui, très-décidément, continua Giulia, jusqu'au jour qui vous ramènera de Naples, où la sérénissime république vous çnvoie porter un message au vice-roi, duc d'Ossuna. Voici vos lettres de créance, monsieur l'ambassadeur, ajouta-t-elle en lui remettant le parchemin scellé. Le doge, chez lequel vous allez vous rendre, vous dira le reste. Ce sera votre début dans
les afiaires. Oh ! pas un mot^ messer^ pas on mol d^adîeu surtout. Je hais les adieux comme la m<Mrt. Vous pouvez être revenu dans quinze jours... et alors^. Giulia hésitait.
— Et alors^ chère enfant ! demanda Gritti en regardant Giulia avec une émotion profonde.
— Alors^ messer^ reprit-elle lentement et baissant la tête à mesure qu^elle parlait^ — alors votre amie deviendra votre femme...
Et Giulia prit la fuite comme une coupable vers la porte de Tappartement ; mais comme elle tenait déjà la portière soulevée^ elle se retourna tout à coup et envoya de la main un baiser à son amant.
Le soir même Michel Gntti^ que le cavalier- Yespasiano accompagnait à titre de secrétaire^ se mit en route pour la vice-royauté de Naples.
Cependant la marquise Onesta^ depuis qu'elle avait reçu de Luca Dolci cette réponse froide et presque railleuse^ vivait dans une agitation d^esprit extraordinaire. Elle sentait qu'elle n'aurait plus de repos jusqu'au jour où elle serait éclaircie des sentiments de son cousin à son égards et qu'elle avait été^ par sa propre imprudence^ amenée au points sinon d'aimer ce jeune homme^ au moins d'attacher une importance extrême à être aimée de lui. Elle regrettait amèrement d'avoir laissé prendre à un homme cet empire sur sa
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pensée et sur sa vie ; mais il était trop tard pour s'en léfendre. Elle voulait revoir Luca à tout prix^ et il y avait^ dans Timpatience maladive avec laquelle elle attendait le jour fixé par son cousin pour leur entrevue^ mille sentiments confondus^ un désir de se- venger mêlé à une ardente curiosité^ et peut-être par-dessus tout une passion plus tendre dont la fière marquise n'osait avoir conscience.
Ce jour, — c'était le 20 novembre, — arriva enfin. La marquise n'avait pu fermer Tœil de toute la nuit. Les heures de cette journée s'écoulèient pour elle comme toutes les heures où Ton attend, mortellement lentes pour Tespoir et cruellement rapides pour le regret. Le soir arriva, puis la nuit, sans qu'elle entendît parler de Luca. Alors elle n'attendit plus, et un morne désespoir succéda aux émotions de dépit, d'incertitude et de colère qui l'avaient agitée tout le jour. Il était dix heures : la marquise, résolue à occuper, autant qu'il lui serait possible, une nuit qu'elle pressentait sans sommeil, passa dans une vaste pièce qui servait autrefois de bibliothèque au comte son oncle. Elle y fit allumer un grand feu ; puis ayant tiré au hasard, des rayons poudreux, un livre à fermoirs d'argent, elle revint s'asseoir près du foyer. Un candélabre chargé de bougies brûlait au-dessus de la haute cheminée. La marquise, le livre sur ses genoux et sou-
' tenant sa tête de sa main gauche; ouvrit les fennoirs avec insouciance : mais son attention fut excitée tout à coup par les mots qu'elle,lut sur la première page. C'était un traité des apparitions surnaturelles advenues en divers lieux. Par un mouvement involontaire^ Onesta releva la tête et regarda autour d'elle dans les . profondeurs mal éclairées de la vieille salle; après quoi elle sourit et se remit à feuilleter le volume. Heureuse d'avoir trouvé une distraction assez forte pour faire diversion à ses pensées^ elle se plongea dans cette lecture^ et finit par prendre intérêt aux récits lugubres qui y étaient faits avec une bonne foi sympathique. Comme elle suivait avec une forte émotion les détails mystérieux et effrayants d'une vieille légende d'Allemagne^ il lui sembla tout à coup entendre près d'elle un singulier bruit : à certaines heures^ et quand l'esprit est sous le coup de certaines impressions^ les bruits qui se font autour de nous n'ont: plus rien d'humain. La marquise porta les yeux^ avec un peu d'effroi du côté d'où le bruit était venu, et vit en face d'elle^ vSebout contre la portière, Luca Dolci qui la regardait. Alors, poussant un léger cri, elle se leva brusquement et le livre aux légendes tomba sur le pavé. — C'est moi, cousine ! dit Luca d'une voix dont la sonorité acre et mordante pouvait aider à l'illusion qui retenait encore la marquise dans un monde surna-
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turel. Onesta ne répondit point ; elle était fout entière absorbée dans la contemplation si inattendue de ce jeune homme cpi^elle avait, livré pur et inconnu aux passions du monde^ et que le monde lui rendait chargé d'une célébrité voluptueuse et sanglante. La beauté de Luca Dolci n^avait pas été altérée par sa vie de désordres; elle avait seulement changé de caractère. La douce finesse de ses traits était devenue pour ainsi dire acérée ; lescontours de son visage pâli avaient perdu de leur naïveté^ mais ils avaient gagné de la hardiesse. Il semble que Tinnocence répande autour d'un beau visage^ comme la lumière d'un jour d'été sur la nature^ je ne sais quoi de vague et de vaporeux qui adoucit les angles et tempère la crudité des contours. Les traits de Luca s'étaient dépouillés de cette sorte d'auréole ou d'atmosphère virginale ; ils apparaissaient froidement découpés^ par un effet analogue à celui qui dessine plus durement sur le ciel les lignes d'un paysage à la tombée de la nuit. A travers ses longs cils toujours à demi inclinés^ son regard brillait froid et pénétrant, comme une lame d'acier sortant d'une gaîne de velours. Ses lèvres amincies paraissaient serrées par une contraction habituelle^ et lui donnaient un air de résolution réfléchie et contrainte. Rien, au reste, ne pouvait mieux expliquer les succes prodigieux de ce jeune homme auprès des femmes.
que rétrangeté en quelque sorte provocante de sa physionomie^ où les traces d'une douceur et d'une délicatesse féminines se retrouvaient encore sous Tex* pression presque féroce qu'y avaient ajoutée les habitudes d'une débauche insolente.
— C^est moi, cousine, répéta Luca Dolcî après avoir donné une minute à la marquise pour apprécier les changements survenus en sa personne ; ne me faisiezvous pas la grâce de m'attendre, que je vous vois là tout émerveillée ?
— Je vous demande pardon, cousin, dit Onesta, je vous attendais... C'est-à-dire, non, je ne vous attendais pas... — Et au fait, je n'en sais rien... je lisais... Asseyez-vous. Vous voyez, j'ai fait allumer du feu, le froid est précoce cette année, savez- vous?
— Bah ! bah ! dit Luca en s'asseyant nonchalamment vis-à-vis de sa cousine, vous m'attendiez.
— Vous êtes devenu bien avantageux, cousin !
répliqua la marquise en essayant de rire.
— Mon Dieu, non ! répondit Dolci en relevant le vieux livre, sur lequel 11 souffla pour en chasser la poussière, après quoi il le posa sur la table.
Il y eut alors un moment de silence, durant le* quel Luca Dolci demeura la tête baissée, regardant vaguement dans le foyer. La marquise jouait avec les fermoirs du vieux livre, qu'elle avait repris.
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— Avez- VOUS jamais remarqué^ Madame^ dit tout à coup Dolci en relevant la tête^ que les choses sont plus fortes que les hommes ?
— Je m'en soucie peu, messer.
— On est bien fou, cousine, de se dire : A telle époque je ferai telle ou telle chose. Il faut dire : Les choses feront de moi ceci ou cela. C'est plus sûr.
— Ceci revient à m'apprendre, dit la marquise, qu'un homme n'est qu'un homme, et que les choses sont le pouvoir de Dieu. Je le savais.
— Lé pouvoir de Dieu, marquise? ,
— Sans doute.
— Comme il vous plaira. — N'est-ce pas un livre de philosophie que vous lisiez là ? Vive Jésus ! c'est bien fait ! Il n'y a personne qui à son heure ne soit bien aise d'avoir quelques grains de philosophie dans la cervelle. C'est une chose, la philosophie, couàine, qui trouve son trou à coup sûr, comme une balle de pistolet. Vous savez^ sans doute, tirer le pistolet. Madame ?
La marquise se leva brusquement, le sein agité, les lèvres tremblantes, et dit d'une voix brève à Luca :
— Vous plaît-il de m'apprendre, messer Luca, quel jeu nous jouons tous* deux ? •
Luca s'était levé de son côté ; il demeura quelques secondes immobile, fixant sur sa cousine son regard ncisifet glacial; puis, par un changement soudain.
ses traits se détendirent^ un éclair brtilant de passion jaillit de ses yeux devenus humides ; il attira avec force la marquise sur sa poitrine^ et appuya ses lèvres sur la bouche de la jeune femme^ qui se tordît et se renversa sous ce baiser^ mais non pour le fuir^ car Luca sentit qu'elle le lui pendait. La voyant éperdue et presque privée de sentiment^ il la laissa retomber doucement dans son fauteuil^ et se mettante deux genoux devant elle :
— Que vous êtes belle et fière, dit- il, et que je vous aime !
La marquise alors se pencha sur lui^ le regarda quelque temps en silence, et, lui prenant soudainement la tète entre ses mains avec une énergie fiévreuse :
— Vraiment? dit-elle, vraiment?
— Vous le voyez bien, chère âme ! J'ai voulu vous effrayer d'abord, et c'est moi qui ai eu peur : j'ai voulu vous faire douter, et c'est moi que le doute jette à vos pieds ! Loin de vous, Madame, je suis fier, dédaigneux et vainqueur ; mais là -^ en face de votre sublime beauté — quoique j'aie fait et souffert pour elle — U
^ me semble que l'abîme qui m'en sépare est toujours immense — et que votre amour seul, à vous, peut le combler.
<— Lucà ! murmura la marquise en effleurant de ses
lèvres et de son ardente haleine le front du jeune homme*
Hais aussitôt^ et avant qu'il n'eût pu songer à la retenir^ elle avait repoussé son fauteuil et se trouvait à six pas de lui. — Dolci^ stupéfait^ se leva.
— Luca^ reprit la marquise^ q'approchez pas ! Vous dites que je suis fière — cela est vrai — et à cause de cela je ne veux être la maîtresse de personne^ pas même la vôtre. Quant à être votre femme, c'est moi maintenant, ajouta cette singulière femme en baissant les yeux d'un air de confusion, c'est moi qui suis indigne de vous.
— Qu'y a-t-îl donc ? demanda Luca, qui, tout en se mordant la lèvre jusqu'au sang, reprenait peu à peu son air impassible.
— Il y a que j'ai été imprudente et folle ! Vous m'aimez peut-être assez aujourd'hui pour m'épouser malgré ma faute ; mais il viendrait un temps où elle ferait votre malheur et ma mort.
— ■ Votre faute, avez- vous dit?
— Oui, ma faute — faute et honte, reprit amèrement la marquise ; car il existe un homme à qui j'ai dit que je l'aimais, qui ne s'en est pas soucié, et qui pourrait se vanter que vous avez épousé l'objet de son mépris.
•— Mort et sang ! qui? demanda Luca.
t76 €ONTE VENITIEN.
— C'est le noble fiancé de Giulia Contarini*
— Michel Gritti l
«— Oui^Luca^ le fiancé de Giulia Contarini^ la seule femme peut-être que vous n'ayez jamais songé à marquer du sceau de votre conquête^ mon cousin.
— La provocation cachée dans ces paroles semblait si évidente^ que Luca Dolci interrogea longtemps la marquise du regard pour savoir jusqu'à quel point il venait d'être la dupe d'une ruse inf&me^ d'une comédie de passion inspirée par l'esprit de vengeance. Mais la marquise^ que son fi*ont fftt courbé par l'humilité ou par l'hypocrisie, qu'un désespoir réel ou qu'un odieux calcul soulevât son sein superbe^ demeurait impénétrable.
— Donc, reprit Luca faisant de la tête et de la main le geste d'un homme qui s'abandonne à un destin plus fort que lui, donc cet obstacle est le dernier entre nous ?
— Le denrier, Luca, mais invincible.
— Et si je le tue, cet homme ?
— Toi î toi, enfant ! reprit la marquise. Songez-vous, Luca, de qui vous parlez ? Comprenez-vOus ce que vous me proposez ?
— C'est bon, dit Luca — je songe à tout, cousine, et je comprends tout. Mais je vous aime d'une passion terrible. Ne craignez pas de reproches. Dites^moi —
ensuite^ si je vis^ vous serez ma femme^ enfin ; n'est-ce pas?
—Ta femme ! ta maîtresse — ta servante^ mon Luca I car tu es plus fort et plus grand qu'eux tous^ et je t'aime ! mais il ne faut pas — tu le comprends au moins^ dis-moi ? — iVne faut pas que cet homme hautain puisse rire de nos amours^ à nous ?
— Non/ non^ sans doute^ répondit froidement Dolci : faites-moi venir seulement votre confesseur^ Fra Hozzo.
La marquise, étonnée, frappa trois coups sur un timbre.
— C'est parfait, dit Luca, un moine qui obéit au même signal que les laquais, c'est ce qu'il me faut.
Fra Mozzo entra.
— Ma cousine, continua Luca, veuillez dire à ce bon père que ce que je vais entreprendre est pour votre service.
— Oui, mon père, faites ce que vous dira ser Luca Dolci. Vous l'avez vu ici autrefois. Vous devez vous rappeler qne c'est un digne et saint jeune homme.
Fra Hozzo éternua. Sans doute il avait sur Dolci des renseignements d'une date plus récente.
— Je vous le commande, ajouta la marquise.
— Savez-vous, par hasard, mon révérend, dit Luca si ser Michel Gritti est revenu de Naples?
— Non ; mais on Taitend au premier jour^ répondit le moine^ pour passer outre à son mariage avec la signorina Contarini.
— Ne perdons pas de temps en ce cas. Adieu^cousine. Ne m'ofirez pas votre belle main^ Madame. Ce n'est pas Theure de s'attendrir. — Venez^ mon père.
Luca Dolci^ suivi de Fra Hozzo^ sortit du palais : une gondole était amarrée en bas du quai^ il y entra avec le moine.
l'insulte
Luca Dolci s'était jeté dans l'intérieur de la gondole^ recueilli et silencieux : Fra Hozzo s'assit en face de lui. — L'air de la nuit était froid et le vent soufflait tristement^ venant de la mei*. La ville s'endormait : à peine de temps à autre quelques gondoles attardées^ noires silhouettes avec un œil de feu^ glissaient sur les canaux. — A la faible lueur que reflétait sur le velours rouge de la cabine le falot attaché à la proue, Fra Hozzo voyait flotter dans une atmosphère fantastique les traits pâles de son compagnon. — Un frisson cou* rut dans tout le corps du moine, et il abaissa son capuchon pour se soustraire à cette apparition continue.
Us débarquèrent au quai des Esclavons : Luca Dolci ayant fait, asseoir le moine près de lui sur les degrés du quai^ commença de lui .parler à voix basse : le gondolier ne put rien entendre de ce quMl disait ; mais il observa^ comme il le rapporta plus tard^ que le jeune gentilhomme montrait à plusieurs reprises au moine une maison d^aspect assez pauvre qui se trouvait la seconde du quai : il remarqua en outre que durant cet entretien le moine éternua fréquemment^ ce que lui^ batelier^ attribuait à la grande vivacité de Tair. ~ Au bout d'un quart d'heure environ, Fra Mozzo rentra seul dans la gondole :
— Au palais Contarini, cria Luca Dolci.
Pendant que la gondole s'éloignait, Luca s'appro-
cha de la maison qu'il avait plusieurs fois indiquée au moine ; il frappa li la porte; don José lui ouvrit et il entra.
Le gondolier n'était pas à la moitié de sa course, qu'il s'entendit appeler par le moine.
— Qu'y a-t-il, mon père ? dit le bonhomme en se retournant. Le visage du moine, qu'il aperçut à la petite fenêtre de la gondole, lui parut si singulièrement livide, qu'il ajouta avec vivacité : Êtes-vous malade, mon révérend?
— Non, mon fils, répondit Fra Mozzo, je voulais seulement vous prier de ne pas tant vous presser:
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cette nuit est noire comme le péché. Vous pourriez nous briser sans vous en apercevoir.
— Soyez tranquille^ mon père, je connus ma route, dit le batelier en reprenant ses rames.
De fait, Fra Mozzo, bien que Luca ne Teût point initié à ses projets, était averti par un de ces infaillibles pressentiments de la conscience qu'il allait servir d'instrument à quelque œuvre damnable. Son égoïsme
sensuel et sa lâcheté de cœur le soumettaient à Taseendant de la marquise et aux instructions dé Luca
comme un bon musulman à la fatalité. Mais, ainsi que
toutes les infimes natures de son espèce, il essayait de
gagner du temps, espérant gagner du courage.
Il était onze heures et demie (on nous pardonnera de Icompter les heures vénitiennes à la mode française, pour ne pas embarrasser les idées du lecteur) quand Fra Mozzo arriva à la porte du palais Contarini. Le gondolier, à qui il avait recommandé de Fattendre, ne le vit pas plus tôt hors de sa barque qu'il fit force de rames et s'alla perdre dans le dédale des lagunes latérales ; le bonhomme n'était pas payé, mais il aimait mieux se i^ésigner à cette perte que de se trouver mêlé à quelque mauvaise aventure, comme celle qu'il sentait dansFair, et que lui faisaient prévoir les allures suspectes de ses deux passagers.
Un vieux domestique nommé Beppo, celui-là môme
qui avait servi de confident à Giulia au début de son amour^ vint ouvrir à Fra Mozzo. — Malgré l'heure avancée^ et contre ses habitudes^ Giulia veillait encore : elle comptait sur le prochain retour de Michel Gritti^ et voulait achever une collerette à la française qu'elle avait dessinée et brodée pour lui. — Informée qu'un moine demandait instamment à lui parler^ elle le fit introduire sans hésitation. Le malheur voulut que Giulia eût vu plusieurs fois Fra Mozzo à Sainte-Marie- Formose, de sorte qu'elle le reconnut, et qu'aucun doute ne put entrer dans son esprit sur la sincérité du personnage et de son costume.
— Vous êtes le bienvenu à toute heure, mon père, dit la jeune fille. J'ai le regret de vous dire que ma tante s'est depuis longtemps retirée et qu'elle dort sans doute. Mais si c'est pour affaires de l'église ou des pauvres, elle me remerciera de ravoû» réveillée.
— Ma fille, répondit Fra Mozzo, c'est à vous seule qu'on m'envoie : je désire être seul avec vous.
Le vieux domestique se retira.
— Parlez, mon père, reprit Giulia. Mais vous tremblez!... Âvez-vous froid?... Souffrez-vous?... Hoa Dieu! venez-vous m'annoncer un malheur?
— Un malheur, ma fille, vous l'avez dît.
— Michel !... s'écria la pauvre enfant faisant un pas «'ers le moine.
— Ha fiUe^ mettez votre confiance en celui qui ne trompe jamais.
— Au nom de celui dont vous parlez^ mon père^ ne me torturez pas plus longtemps !... J^ai du courage^ avec Taide de Dieu. — Ser Michel Gritti estril mort^ mon père^ ou mVt-il trabie ?
— Il vous a trahie^ signora, et il va mourir.
A cette déclaration^ Giulia demeura d'abord ijfnmobUe^ les lèvres entr'ouvertes^ comme ne trouvant point de paroles^ puis elle regarda le moine des pieds à la tête comme si elle eût cherché un prétexte de révoquer en doute son témoignage. Enfin^ elle poussa un cri de désespoir navrant^ des pleurs abondants mouillèrent la collerette blanche qu'elle tenait encore à la main^ elle tomba à genoux et pria quelques minutes en pleurant la tête contre terre.
Elle se releva plus tranquille.
. — Maintenant^ mon père, dit-elle, contez-moi tout.
— Ma fille, répondit Fra Mozzo — qui grelottait de tous ses membres — ser Michel Gritti est à Venise depuis deux jours, bien que vous Tignoriez. Ce soir même li a été frappé mortellement par un cavalier dont il était le rival auprès de la marquise Onesta Giustiniani. Ce pauvre seigneur refuse de se réconcilier avec le ciel : — à cause de vous, ma fille, qu'il a, dit-il, mortelle" ment ofiensée, et dont il ne peut ni ne veut avoir le
pardon. Le voyant dans cette misère suprême^ son ami^ que vous connaissez^ le cavalier Yespasiano^ ma dépéché secrètement vers vous — afin de recommander le pécheur mourant à votre miséricorde — qui doit précéder celle de Dieu.
Ainsi parla Fra Mozzo répétant rapidement et mot à mot le message que lui avait confié Luca Dolci.
Glulia Tavait écouté avec une apparence de calme^ mais tout son corps était agité de soubresauts^ comme si d^instant en instant quelque chose se brisait en elle.
— Metciy mon père, merci, reprit-elle. Vous avez bien fait de venir. Je vous suis. Conduisez-moi. Beppo va nous accompagner. Giulia jeta une mantille sur ses épaules, et le vieux domestique, sans hasarder de question, sortit du palais à la suite de sa maîtresse et du moine.
— Où allons-nous, mon père? demanda Giulia.
— Sur le quai des Esclavons, signora : à la seconde maison, en venant d^ici. J'ai Jà une gondole qui m'attend. — Mais la gondole, comme on sait, avait disparu : Giulia ne voulut pas faire éveiller les gondoliers attachés au service du palais, de peur nue sa tante ne prit Talarme. Elle partit à pied, traversant les quais et les ponts avec une précipitation telle que Beppo et Fra Mozzo avaient peine à la suivre. Giulia était à peu près à moitié du chemin, quand elle crut entendre à
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quelque distance derrière elle un en étouffé. Elle se retourna et ne vit plus ui Beppo^ ni Fra Hozzo. Elle essaya d'appeler; mais sa gorge était serrée par une angoisse affreuse^ et aucun son ne put sortir de ses lèvres. Alors^ les yeux errant sur la noire et vague solitude des rues et des canaux^ Toreille assourdie par cette voix désolée que parle la bise de minuit^ Giulia sentit plier son âme sous le fardeau de sa douleur accrue de risolement. Dieu seul put voir le regard de profonde détresse que la pauvre flUe^ près de défaillir^ leva vers le ciel. Hais ce regard fut exaucé : car aus-
sitôt Giulia entendit un bruit de pas^ et aperçut au détour du pont sur lequel elle s'était arrêtée Beppo et le moine^ qui la rejoignaient en courant.
— Qu'est-ce donc ? cria-t-elle.
— Rien, rien, signora, répondit Beppo : j'étais tombé, le bon père m'a aidé à me relever ; cela nous a un peu retardés, voilà tout.
Giulia reprit alors sa Ynarche rapide ; et quelques HMnutes plus tard, elle frappait à la porte de la maison du quai des Esclavons. Une matrone à longues coiffes noires vint ouvrir : Soient loués Dieu le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, Madame ! dit la vieille, vous êtes attendue comme la colombe de l'arche. iê
— Bonne mère, dit Giulia, où est celui pour qui je
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viens ? Et^ tout en parlant^ elle était entrée : le moine etBeppo entrèrent après elle.
— Par ici, par ici, reprit la vieille, marchant, une lampe à la main, devant Giulia, qui sentait le calme lui revenir à mesure que le moment le plus cruel de répreuve approchait : car c^est une grâce que Dieu fait è ces organisations délicates et sensitives de leur envoyer, à l'heure solennelle du danger, je ne sais quelle paix au cœur qui remplace et surpasse souvent la fermeté musculaire la plus énergique.
— Madame, dit la matrone, le seigneur Vespasiano désire que le digne prêtre entre seul avec vous.
Giulia fit de la main un signe à Beppo, qui demeura dans le vestibule, tandis que le moine suivait les deux femmes.
Après lui avoir fait traverser deux ou trois pièces, la vieille introduisit Giulia dans une grande salle à Textrémité de laquelle elle vit une' porte recouverte d'une tapisserie. En cet instant, soit par hasard, soit à dessein, la vieille laissa tomber sa lampe, qui s'éteignit. Giulia sentit alors dans Tobscurité une main qui prenait la sienne, et elle entendit une voix, qu'elle prit pour celle de Vespasiano, lui dire àTôreille: Venez. Madame, —grâce à Dieu, il est encore temps. — Puis l'homme souleva la tapisserie, ouvrit la porte qui était à l'extrémité de la salle, et Giulia se trouva tout à coup