‹ La petite comtesse (volume 3)Chapitre 15 sur 19 · CONTK VftmTIFTf · texte numérisé non relu

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dans une chambre pleine de lumière^ au milieu de laquelle une douzaine de femmes et de cavaliers buvaient attablés.

A ce spectacle, la jeune fille poussa un cri de surprise, et fit un pas en arrière : mais Luca Dolci retint sa main, et élevant la voix :

— Mes très-chers, dit-il, je vous ai promis de vous présenter cette nuit ma nouvelle maîtresse ! la voici : comment la trouvez- vous ?

Un murmure d'étonnement répondit à cette présentation, et le nom de Giulia Contarini circula parmi les convives.

Cependant, Giûlia, immobile, retirée sur elle-même, les yeux égarés, demeura quelque temps sans parole... puis tout à coup :

— Mon Dieu ! dit-elle, mon Dieu ! qu'est-ce que c'est donc î et se retournant vers Fra Mozzo, qui se tenait près de la porte courbé en deux par l'hypocrisie ou par la confusion. — Mon père ! reprit la jeune fille —répondez! où m'avez-vous conduite î... Hais toute cette histoire horrible... vous mentiez donc? — Oh! merci, mon Dieu! merci... s'il a menti!...

— Pardon, Mesdames, interrompit Luca... mais la chère enfant n'a qu'un défaut, c'est de contrefaire la folle par bouffées. Rien n'est moins gai. Voyons, ma

chère belle^ venez vous asseoir avec ces daines^ et puis nous pleurerons demain à notre loisir... C^est ma coutume^ aussi bien^ après les nuits d^amour.

. Giulia se délivra violemment de Tétreintede Luca :

— Quel misérable fou êtes-vous vous-même^ Monsieur ? lui dit-elle en le regardant en face.

— Ah ! çà^ cria le comte Angelmonte de sa place^ entendez-vous^ mes anges! Allons^ ma belle dame^ buvez un peu pour vous remettre^ et puis nous causerons d'amitié.

— Tenez, chère petite, tout cela, c'est de Tenfantillage, dit la Dolfina avec sa bonhomie grave, venez vous asseoir ici. Par les treize cent mille, comme disait Yespasiano, de quoi vous plaignez- vous ? De ce que vous avez là une douzaine de témoins de votre bonheur ! Car c'en est un^ ma mignonne, et point mince, que d'avoir pour amant ce démon, beau comme un ange.

— Quelle femme est-ce là? dit Giulia

— Vous êtes impertinente, mon trésor, reprit la Dolfina. A votre santé toutefois. Car je ne suis pas pointilleuse.

— Ce qui me réjouit, moi, dit un des cavaliers, c'est le moine. Que diable fait-il là? On dirait un limaçon L'amassé dans sa carapace. Moine, montre-nous tes

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cornes ! Il est adorable ! Bravo^ moine ! bravo^ toro^ comme dit l'Espagnol.

Et chacun descon^ves^ successivement ou en même temps^ jetait son mot de raillerie et d'ivresse dans cette immonde mêlée. Don José seul gardait le silence.

Cependant Giulia^ revenue de ^a première surprise^ commençait à comprendre la nature du piège dans lequel elle était tombée : elle frémit^ et tout son corps trembla à la pensée que sa présence seule en ce lieu devait être un déshonneur public^ dont aucun témoignage autre que le sien ne pourrait la disculper aux yeux de Michel Gritti. Elle porta vivement les deux mains à ses tempes^ comme si çlle sentait son esprit près de lui échapper. Puis se précipitant vers la porte "

— Beppo! Beppo! cria-t-elle, à moi! au secours!

— Sang-dieu, Madame ! dit Luca l'arrêtant d'une main : vous étiez plus raisonnable tout à l'heure. Mais sachez que toutes ces simagrées n'en imposent à personne ici. — Voyons, ma belle, poursuivit-il, tandis que Giulia éperdue s'enfuyait devant lui, aux éclats de rire de tous les gens de la table, voyons, j'aurais beau jeu pour me fâcher, moi qui ne suis point patient de mon métier, mais vous êtes si charmante, avec votre air effarouché, qu'un baiser sur ces belles lèvres nous va réconcilier comme deux tourtereaux!

En achevant ces mots^ Luca Dolci etreignait déjà dans ses bras la jeune fille frémissante^ qui^ sentant ses forces l'abandonner^ balbutia avec ime folle terreur : Perdue... perdue! ô Gritti !

A cet instant^ le moine^ qui^ durant toute cette scène, n'avait point quitté son humble attitude, s'élança soudainement du coin où on Toubliait, et, saisissant de la main gauche Luca Dolci qui lui tournait le dos, il le souffleta de la droite avec une violence telle que le jeune homme, lâchant sa proie, alla donner de la tète contre la muraille. — Puis le moine, passant un bras autour de la taille de Giulia, releva son capuch(Hi, et montra à celui qu'il venait de châtier et à tous les convives stupéfaits, la face noble, et terrible en ce moment, de Michel Gritti.

Il y eut alors un instant d'effroi silencieux, pendant lequel Giulia pleurait affaissée sur la poitrine de son amant. Tous les convives étaient debout: Luca, adossé au mur, haletait, la bouche ouverte, et son haleine sifflait bruyamment entre ses dents.

Ce fut Michel Gritti qui prit le premier la parole.

— Holà ! crîa-t-il, cavalier !

Aussitôt la porte s'ouvrit, et le cavalier Vespasiano entra, la chapeau sur la tête, contre ses habitudes d'extrême politesse. La porte refermée, il s'y tint nppuyé,les bras croisés.

tf CONTE VÉNITIEN.

— Messieurs^ reprit Gritti, ne vous étonnez pas que j^aie appelé le cavalier : puisque je suis ici chez un làche^ rien ne m'empêche de supposer que je sois chez un assassin.

*-Et tu supposes vrai! cria Luca en tirant son épée ; mais^ avant qu'il n'eût fait un pas^ il fut contenu parle bras puissant de Yespasiano qui lui saisit la main^ et lui retira gravement sa lame. Don José fit un mouvement pour s'élancer à l'aide de Doici : Ângelmonte et deux autres cavaliers le retinrent.

— J'ai eu beaucoup de patience, continua Michel Gritti, et j'en demande humblement pardon à la signora. Mais j'aurais cru véritablement insulter Dieu, qui a créé cet homme, si j'avais osé prévoir à quel point d'infamie il en viendrait. Maintenant j'ai à dire que je conçois le vice, et la corruption, et le crime, mais ce que vous venez de faire, jeune homme, je n'en avais point idée. — Monsieur, poursuivit-il avec éclat, vous me tourniez le dos, quand je vous ai frappé...

— Lâcheté ! murmura Dolci.

— Vous me tourniez le dos, et je vous ai frappé I reprit violemment Gritti : ceux qui me connaissent, et j'en vois là plus d'un, vous diront que jamais, ni à la guerre, ni même à la chasse, car on en riait ! je n'ai attaqué mon ennemi autrement qu'en face. Mais le

scrupule qui me vient à Tcgard d'un païen, d'un bandit ou d'une bête fauve, ne m'est pas venu vis-à-vis de vous. A des actions comme celle$-ci la mort n'est pas un châtiment qui suffise ! Si vous n'étiez que criminel ou féroce, je jure Dieu que je vous aurais prié de me regarder avant de vous toucher! .mais vous êtes vil, et c'est pourquoi je vous ai écrit ce, mot sur la joue, je vous ai flétri et marqué publiquement au visage! Mort ou vivant, dès à présent, la hontç est $ur vous! Que . ceci vous soit dit : j'explique tout ce que je fais. — Maintenant, Yespasiano, je vous laissç pour écouter ce que monsieur peut avoir, à vous dire. — Venez, signera. — Et Michel Gritti quitta la chambre, portant, plutôt qu'il ne conduisait, Giulia à demi évanouie : Beppo se joignit à eux, et tous trois reprkent le chemin du palais Contarini.

La fraîcheur de l'air aida peu à peu Giulia à reprendre ses esprits, et Michel, qu'elle pressait de questions, lui conta que, arri\é dans la nuit même, et n'osant se présenter chez elle à une heure si avancée, il avait voulu du moins passer sous les fenêtres de son palais. Comme il s'en approchait, accompagné de Yespasiano, il l'avait vue sortir avec Beppo et le moine y étonnés et inquiets, les deux cavaliers l'avaient suivie; ils avaient pu interroger Beppo sans qu'elle s'en aperçût à cause de l'avance qu'elle avait prise. Fra Mozzo ayant tenté

de se sauver durant rexplication , Vespasiano lui avait fendu la tète du pommeau de son épée. Gritti s'était revêtu de la dépouille de ce méchant prêtre^ afin de suivre l'aventure jusqu'au bout sous ce déguisement. C'était à grand'peine qu'il était parvenu^ en se faisant humble^ à dissimuler sa grande taille sous cette robe trop courte. — Puis Beppo^ après avoir préalablement bâillonné la vieille matrone^ avait introduit le cavalier Vespasiano dans la maison.

Giulia^ ayant perdu connaissance pendant la scène qui suivit l'apparition de Gritti^ ne savait ce qui s'était passé, ei elle demanda pourquoi Vespasiano n'était pas avec eux. Gritti répliqua simplement que le cavalier était demeuré pour expliquer l'afifaire à ceux qui n'avaient pas trempé dans Tindigne complot de ser Luca.

— Hais^ dit Giulia^ ce misérable jeune homme ne voudra-tril pas une réparation de l'affront qu'il a reçu?

— Il n'oserait, répondit Gritti en souriant : d'ailleurs vous avez pu remarquer, Giulietta/que c'est un enfant : je le désarmerais avec une baguette.

Gritti n'ignorait pas que Luca était la plus habile ^pée de Venise; mais il ne voulait pas troubler l'esprit de la pauvre enfant d'une nouvelle inquiétude. — Comme ils étaient alors arrivés à la porte du palais, les deux amants se séparèrent, après que Giulia eut fait

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promettre à Michel de venir voir le lendemain de bonne heure sa tante et Fiamma.

Le cavalier Vcspasiano^ quand Giulia et Gritti furent sortis^ remit à Luca Dolci son épée avec la même gravité qu'il la lui avait prise, et lui dit : Monsieur, dans le cas 011 vous seriez mal satisfait de cette affaire, j'ai plein pouvoir de nion ami, le noble Michel Gritti, pour convenir avec vous de telles suites qu'il vous plairait lui donner.

— Don José, dit Lucar, soyez assez bon pour régler ce point avec le cavalier. Vous savez assez quel peut être mon sentiment là-dessus.

Alors don José fit avec politesse deux pas au-dévant de Vespasiano :

— Votre nom, s'il vous plaît. Monsieur? lui dit-il.

— Le cavalier Vespasiano, capitaine au service de la sérénissime république. '

Don José se découvrit.

— Votre nom. Monsieur? ajouta Vespasiano.

— Don José Aquilar, duc de Frias.

— Je vous salue, monsieur le duc, dit le cavalieren se découvrant à son tour.

— Vous ne pensez pas, sans doute, capitaine, reprit José, que cette afiaire puisse s'accommoder en compliments !

Vespasiano sourit sans répondre.

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— Je suppose^ reprit le jeune homme, que vous servirez de second à votre ami. Monsieur, et que j'aurai l'honneur de faire votre partie.

Yespasianô sourit encore et s'inclina.

— Mais, capitaine, ajouta don José, l'offense étant à peu près égale des deux parts, nul des deux adversaires n'a le droit d'imposer ses conditions. Ainsi, parlez, Monsieur, dites votre avis, et je dirai le mien^ afin que les choses s'arrangent à l'amiable.

— A l'amiable, soit, répondit Vespasiano. Mon avis est que ni l'un ni l'autre des deux seigneurs que nous représentons ne peut décemment, après ce qui s'est passé, quitter le terrain avant que l'un ou l'autre n'y soit enseveli.

— Enseveli, dit José. Comment entendez-vous enseveli?

— Mais, enterré. Monsieur.

— Fort bien, reprit don José. Cela étant convenu^ il reste à savoir quelles seront les armes, le lieu et l'heure.

— Les armes ? dit Vespasiano : il n'y a pas d'autres armes, que je sache, j'entends d'armes décentes, que l'épée et la dague.

— C'est mon opinion. Quant à l'heure?...

— • Le lever du jour, monsieur le duc, me paraît une

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heure sous tous les rapports assez déeente^ interrompit Vespasiano.

■— De mieux en mieux, Monsieur ; vous ne me laissez rien à dire. Et le lieu ? Le Lido, sans doute ?

— Hum ! dit le cavalier après un moment dé réflexion, au Lido, on est bien; mais c'est un lieu public, et il y a tant de désœuvrés qui courent dès le matin. qu'on ne saurait y mener une affaire à bout en toute sécurité, surtout lorsqu'on veut, comme nous, la pousser jusqu'à la sépulture inclusivement. Et j'avoue à Votre Seigneurie que je tiens à cette clause comme à ma prunelle.

— Je vous ai déjà dit. Monsieur, que nous l'acceptions, ainsi que toutes les conditions, si extravagantes qu'elles soient, dont vous pourriez vouloir orner ce combat!

— Extravagantes ! monsieur le duc, reprit Vespasiano. — Extravagantes, Monsieur, est un mot qu tient, dans le langage articulé, la place que tient dans la langue des gestes une chiquenaude sur le nez : or. Votre Seigneurie peut apprendre, même d'un soldat de fortune, qu'aux termes où nous sommes, il est d'usage de laisser l'offense où elle en est et do n'y pas ajouter une épingle.

— C'est vrai. Monsieur, et je vous fais excuse, répliqua don José. Je reconnais, dis-je, que la bizarrerie

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de cette clause, à laquelle vous tenez si fort, m'a em* porté hors des bornes de la courtoisie.

— C'est assez, monsieur le duc : bizarre en effet peut vous paraître cette clause, et je crois devoir vous en expliquer la signification. Dans les rencontres qui ont lieu entre gens d'honneur. Votre Seigneurie n'ignore pas qu'on se blesse plus souvent qu'on ne se tue. Cela suffît sans doute, en temps ordinaire, à ce tyran qu'on appelle honneur; mais, dans le cas présent, ne vous semblerait-il pas risible, comme à moi, monsieur le duc, que les deux, offensés survécussent à la fois ?

— - Risible est le mot, dit José.

«— Eh bien ! c'est une chance, reprit Yespasiano, que ma clause supprime. Une fois l'un des deux adversaires enterré, il est certain qu'il est mort, — ou du moins tant pis pour lui, s'il ne l'est pas.

— Positivement, répondit don José. Mais je suppose que toqs deux soient blessés au point de ne plus pouvoir se servir de leurs armes, mais vivants toutefois votre clause cesse d'être applicable.

— C'est ce qui vous trompe, monsieur le duc. Ha clause a cela de bon, fort au contraire, qu'elle est, selon le dicton français, une selle à tous chevaux. J'ai eu autrefois à Naples une querelle personnelle avec un capitaine de votre nation. Monsieur. Ce que vous dites

arriva. Mon adversaire et moi nous demeurâmes sur le carreau^ blessés gravement^ mais fort vivants : alors on nous dressa sur le lieu même une tent^ où nous prîmes le temps de nous rétablir. Au bout de trois semaines nous pûmes reprendre le fil de notre combat ; et puisque j'ai Thonneur de faire votre conversation en ce moment^ cela veut dire^ monsieur le duc^ que le corps du capitaine espagnol gît en cette place.

— C'est bon, monsieur. Mais quel est^ dans Venise ou hors de Venise^ le terrain que vous avez en vue ?

— J'ai^ Monsieur^ une sorte de masure avec un jardin, derrière réglîse Saint-Silvestre, au bord de Teau; le jardin est vaste, abrité et en tous points décent : sll ne vous est pas suspect, étant à moi, je le mets entièrement à votre disposition.

— Â six heures du matin, capitaine, nous y serons refldus. Voici ma main.

— Voici la mienne, monsieur le duc, et salut à tous. Ce disant, Vespasiano tourna sur ses talons et sortit de la chambre.

Les convives, hommes et femmes, sentant que cen était fait de la joie pour cette nuit, le suivirent de près; puis Luca se rendit lui-môme à son palais avec don José, pour mettre, disait-il, quelque ordre à ses affaires, mais en réalité pour échapper au souvenir

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du crime et de Taffront que les murs de cette maison lui retraçaient plus vivants.

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