‹ La petite comtesse (volume 3)Chapitre 16 sur 19 · LA VEILLÉE DES ARMES · texte numérisé non relu

LA VEILLÉE DES ARMES

Luca et don José avaient fait la route en silence ; arrivés au palais Dolci^ ils montèrent^ toujours muets, le sombre escalier décoré des blasons de famille. Un laquais les précédait^ une torche à la main: il s'arrêta au haut de Tescalier, attendant les ordres de son maître. Luca, au lieu de se diriger vers sa chambre, poussa une porte qui donnait entrée dans une courte galerie, d'architecture sévère, qu'on appelait la galerie des ancêtres à cause des portraits dont elle était tapissée. Don José le suivit avec surprise : car il avait

remarqué que Luca, depuis son changement de vie, évitait, pour une raison ou pour une autre, de mettre le pied dans cette salle, qui avait été auparavant son séjour de prédilection. — Le laquais, sur un signe de Luca, alluma un des candélabres que soutenaient des mains de bronze sortant de la muraille, et se retira.

Pendant ce temps-là Dolci chargeait une paire de pistolets qu^ii venait de détacher d'une panoplie.

Il y avait de chaque côté de la galerie une rangée

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de stalles en chêne sculpté^ attenantes au mur. Luca Dolci s'assit sur une de ces stalles et Don José prit place vis-à-vis de lui.

— Don José, dit alors Luca, ce lieu est solennel, comme l'heure où je vous parb. Je ne sais ce qui s'est passé en vous depuis que nos deux âmes se sont perdues de vue, et de votre côté vous ne sauriez être mieux renseigné à mon sujet. Veuillez donc me dire si, dans votre conscience, vous êtes prêt à écouter mes paroles comme sortant de la bouche d'un homme d'honneur et partant d'un cœur loyal.

— En ce lieu et à cette heure, de vous à moi, oui, répondit don José.

— Vous croirez donc sans arrière-pensée que je vous parle avec franchise et vous me répondrez de même.

— Oui, messer.

— Eh bien! duc, sachez que, sauf votre aVis, j'ai l'intention de ne point me battre.

•— Gomment cela ? s'écria don José stupéfait. .

— Vous allez voir, reprit Luca Dolci. Vous m'avez suivi dans ma vie de désordres; je l'ai souffert : il était convenu que nous serions impies et débauchés. C'était bien. Mais il n'a jamais été convenu que nous serions infâmes, duc : du moment où je l'ai été, vous n'êtes plus lié à moi par aucune promesse, vous êtes

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libre en un mot. Si vous me serviez de second dans ce duel, vous deviendriez le souteneur et le complice de ce que j'ai fait. Cela n'est point juste, et je vous déclare que vous avez le droit de me refuser votre aide, de renier ma querelle, que c'est votre devoir, et qu'à votre place je le ferais. Mais comme l'idée de me lais^ ser courir seul cette rencontre vous répugnerait, sans doute, j'ai résolu de ne point me battre. Je vais vous écrire à l'instant un billet par lequel je certifierai de tout ceci; après quoi je me ferai sauter la tête avec un de ces pistolets, et si je me manque, vous m'achèverez avec l'autre. Voilà ce que je vous propose, et vous m'avez promis de croire à ma bonne foi. Voilà, dis-je, ce que je vous propose, et je répète qu'à votre place j'accepterais.

— Pour cela, messer, vous mentez, répondît froidement don José.

Luca Dolci ne répliqua point. Il demeura quelque temps la tête penchée sur sa poitrine ; puis se levant avec brusquerie et détachant du mur deux fleurets à tranchant émoussé : — Voyons, en ce cas, voyons, dit-il ; nous avons encore deux heures devant nous : faisons des armes. Ceci n'est pas une nuit à dormir. Cette affaire n'a rien de plaisant ; non, sur ma foi ! rien de plaisant. Plaisante qui voudra demain matin, mais, pardieu ! ce ne sera pas moi ! Ah ! ah ! qu'est-

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ce que je dis donc là ?. . . De fait^ mon cher duc^ depuis quelque temps mon esprit se permet^ il me semble, de petites promenades hors de mou cerveau, et, s^il j rentre, ce n'est que par habitude : quil vienne à perdre cette routine, et me voilà fou à lier !

— Allons ! Luca, interrompit don José, saisissant la main du jeune homme, est-ce que vous avez peur ?

— Peur ! de quoi ? de mourir ? Bon ! If n'y a pas deux enfers ! et en supposant qu'il y en ait un, j'y suis, mon très-cher. — Ce Vespasiano est une lame bien fourbie, à ce qu'on dit ?

— Gritti est plus dangereux, dit José ; il a plus de sang-froid.

— Chaud ou froid, j'en verrai prochainement la couleur. Quant à vous, vous parez à ravir, j'ai remarqué cela ; mais vous n'attaquez jamais ; et dans ce

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— Je n'aime pas; dit José, à faire des blessures mortelles : quand on attaque on ne peut arrêter son coup.

— A la bonne heure. Mais, dans ce cas-ci, amusezvous à attendre des ripostes, et vous serez engourdi des pieds à la tête avant que ce colosse ne soit même échauffé. Attaquez-le vivement d'estoc et ne rompez pas d'une semelle. Ne faites pas le grandiose pour cette fois, mpn ami. Tout d'estoc, point de taille ; et

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tâchez que son chapelet soit défilé dès la seconde passe. A nous deux^ s'il vous plaît ; adossez-vous à la muraille. Bon ! Attaquez^ mordieu ! attaquez !

Et ce disant^ Luca engageait le fer avec don José. Don Jose^ docile au conseil que venait de lui donner Luca^ lui poussa rapidement deux ou trois bottes, que ' celui-ci, malgré son habileté consommée, para avec peine. — Bon ! cria-t-il, s'échauffant peu à peu; je m^y attendais, sans quoi vous me teniez ! Songez qu'avant tout, il vous importe d'en finir vite. C'est cela 1 corps à corps ! faites-lui manger votre garde ! alors il n'y aura plus de colosse qui tienne ! Moustache à moustache, duc ! Et n'oubliez pas votre main gauche ! peignez-lui la barbe avec votre poignard ! — Holà ! tête et sang ! je suis touché ! — A vous ! — Non ? Eh bien ! c'est donc ce coup-ci !

Et Luca, s'irritant au jeu, s'était fendu à fond sur don José : mais son épée, effleurant l'épaule du jeune homme, alla se brider contre la muraille, après avoin traversé un des portraits qui y étaient suspendus. Luca, ce voyant, devint plus pâle encore que de coutume ; il lâcha son arme et demeura immobile, l'œil fixé avec épouvante sur le tronçon d'acier qui tremblait dans la toile et dans le mur.

— Qu'est-ce donc ? s'écria don José.

Luca, sans répondre, lui montra du doigt le cadre

atteint par son fer ; et Jose^ se retournant^ vit que c'était le portrait de la mère de Luda^ et que l'épée lui avait troué la poitrine à la placé du cœur.

Cependant Luca Doïci^ tenant toujours sa main droite étendue^ comme pétrifiée^ dans la direction du portrait, tremblait sur ses jambes : ses . yeux achevaient de s'égarer; ses lèvres s'entr'ouvrirent agitées

et ses dents claquèrent.

— Luca ! Luca ! s'écria don José, cherchant à saisir la main roidie de son ami. MaisDolci le repoussa dour^ement :

— Elle en mourra, dit-il à voix basse : veillez-y ! elle en mourra, voyez-vous ; et Dieu sait pourtant qu'elle ne l'a pas mérité ! — Le sang coule en dedans sans doute — car je n'en vois pas de trace — et cela est étrange — vu que le coup est à fond. — Veillez-y, veillez-y. Monsieur : moi, je n'ose en approcher. — Quel coup ! un coup superbe ! mais c'est une femme I — voilà le malheur — c'est une femme !

-«> Dieu tout-puissant! dit José, ayez pitié de nous ! Il devient fou!

— Écoutez-moi, reprit Luca ; approchez-vous — plus près — plus près.

Et il attirait don José sur sa poitrine ; puis il se pen* cha à son oreille, et murmura tout bas d'un ton plaintif:

— José, j'ai peur 1

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Aussitôt, comme s'il eût été effrayé lui-même de ce qu'il avait dit, il recula précipitamment de quatre pas, poussa un cri aigu, et, tombant sur le marbré, s'y roula et s'y tordit a^ec un râle affreux. Puis les con> vulsions cessèrent, et il demeura roide et immobile sur les dalles. — Don José alors s'agenouilla près de lui : des gouttes de sueur tombaient de son front sur le visage livide de Luca ; il lui prit les mains et l'appela à plusieurs reprises. Mais Luca ne donna aucun signe de vie.

En ce moment cinq heures du matin sonnèrent : don José tressaillit et se releva. Il alla prendre sur une table les pistolets que Luca y avait déposés, et les arma :

— Encore une heure ! murmura-t-il — pas même une heure, car il faut le temps de faire le chemin. •— Eh bien ! si dans une heure il n'est pas prêt, je sais ce que je ferai: celui-ci pour lui, et pour moi l'autre.

Puis le rigide jeune homme commença de se promener à grands pas dans la galerie, s'arrétant de temps à autre pour humecter avec de l'eau ies tempes de Luca Doici, toujours évanoui.

Pendant que ces choses se passaient au palais Dolci, Michel Gritti avait rejoint le cavalier Yespasiano, et tous deux s'étaient rendus à la vieille maison, dont le jardin devait leur servir de champ clos au point du

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