I.EBABDI*!. — Tout juste
PAGENEL. — Quand tu es aii courant de tous lâ6 petifs potins de Preasigny-sur- Loire, notre belle cité, il ue te manque plus rien? Ta curiosité est satisfaite?
LEBARDIN, 'jj'crf amertume. — Qu'estce qu'un homme peut souhaiter de plus?
Justen-ent Pressigny, cette année, est en pleine effervescence. On n'a pas une minut-e à soi. Est-ce que M""" Lureau, qui est veuve depuis deux ans, va épouser le vicomte de Saniblin, qui ainsi se mésallierait? ou bien va-t-elle préférer le jeune docteur Henri Bigois ? C'est palpitant.
Est-ce qu'on va enfin changer la receveuse des postes, la mère Broquet, qui est complètement sourde et qui, d'ailleurs, n'est jamais à son bureau? Et combien d'autres histoires du plus haut intérêt ! On a une émotion tous les jours, on a la fièvre... Quelle existence... mon ami, quelle existence admirable nous avons, au contraire ! De quoi te plains-tu ?
PAGEVEL. — Tranchons le mot : tu t'ennuies follement!
LEBABDIN, changeant de ton. — Tu peux le (lire que je m'ennuie... Je m ennuie d'une façon tellement exceptionnelle que ça devient presque une distraction.
PAGBNQ.. — Secoue-toi, morbleu!
L£BABi>iN. — Que veux-tu que je fasse? La noce, comme toi! Ça ne m'aniusorait pa«. L'idée de tromper ma fem;me ave* dos cocotte» me répugne ai)solunrient!... Je n'ai jamais aimé les cocottes, d'aïUeurfi.
PACENEL. — Raison de plus pour commencer.
LEBAROIN. — Non, je préfère jouer au billard. Déddément, allons jouer au billard.
PAGENEJL. -- Te rappelles-tu l'époque où noua songions à devenir des maîtres du barreau en faisant noire droit à Paris?
LLBAKDI.NJ. — Et iHJUii nous soriiiiiefl
résignés à être de grands propriétaires fonciers à Pressign y-sur-Loire.
PAGENEL. — C'est plus sûr. N'importe, nous avons fait en ce temps-là quelques joyeuses débauches! (Etant.) Ah ! ah ' et Louisette, te rappelles-tu Louisette ?
LEBARDiN. — Tais-toi, je t'en prie. Ne me parle jamais de Louisette !
PAGENEL. — Ah! ah! je ne peux pas m'empêcher de rire. Etais-tu assez pincé?
LEBARDIN — Je t'en supplie, ne m'en parle plus... tu as cette manie...
PAGENEL. — Après vingt ans...
LEBARDIN. — Oui, après vingt ans, je ne peux pas penser à cette histoire-là sans être agacé, presque furieux. Ah! la satanée petite femme... Elle était modiste, boulevard Saint-Michel.
PAGENEL. Oui... oui...
LEBARDIN. — Un jour, en passant devant le magasin, tu étais avec moi... je l'aperçois à travers la vitre. Je m'arrête brusqueiuent. Elle me regarde, elle sourit. JEn trois secondes, tu entends, pas une de plus, en trois secondes j'étais pris i Elle me tenait, elle pouvait faire de moi ce qu'elle voulait!
PAGENEL. — Le classique coup de foudre... Tu étais pour blondes à cette époque... pour blondes avec l'air candide et virginal.
LEBARDIN. — Le soir même, nous l'attendions à la sortie, — c'est toi qui me fais raconter cette histoire-là, c'est idiot, — je l'invite à dîner.
PAGENEL. — Elle accepte immédiatement.
LEBARDIN. — Après dîner, tu nous laisses seuls... Je la reconduis jusque chez elle ; seulement à la porte, elle me dit : « Je ne peux pas ce soir ; ce soir, mon amant est là. » Et elle n'a voulu ni ce soir-là, ni le lendemain, ni les jours suivants! A chaque instant, nous dînions ensemble, mais ça n'allait jamais plus loin. Elle changeait d'amant tous les quinze jours; elle prenait n'importe qui; moi, iamais, jamais, jamais! J'avais beau lui dire : « Mais, nom d'un chien, puisque vous changez d'amant tout le temps, pourquoi pas moi autant qu'un autre? »
Elle me répondait : « Vous, je vous aime bien, on est bons camarades, mais le reste, je ne le pourrais pas. » Ça a duré dixhuit mois, mon ami, dix-huit mois, et ça a beau être fini depuis vingt ans, j'ai beau être siàr que Louisette est aujour-
d'hui une vieille dame, ©h bien ! il me reste encore un petit regret d'êtare le eeni étudiant en droit peut-être de ma génération qui n'ait pas été son amant. Et que le diable t'emporte de me l'avoir rappelé !
Entrent M™* Lebardin et Marguerite.