QUJ ÉTAIENT A LA GARE MADEMOISELLE
LE VICOMTE, à part, la regardant. — Quest-ce qu'elle a ? Mais qu'est-ce qu'elle a donc •
SUZANNE, (V>t premier monsieur, arec volubilité. — Un timbre de quinze, et un de cinq... Voici monsieur...
LE SECOND MONSIEUR. — Poste restante, aux initiales A. B. C.
SUZANNE. — A. B. C. Lettre ou dépêche ?
LE SECOND MONSIEUR. — Lettre !
SUZANNE, au secoîid monsieur, lui remettant une lettre après avoir fouillé fiévreusement. — Voici, monsieur.
LE SECOND MONSIEUR. — Mercl, mademoiselle.
Il s'éloigne.
LE VICOMTE, à lui-même. — Cette histoire est inexplicable. H n'y a qu une fcho.?e qui l'expliquerait, mais ça, ça serait tellement extraordinaire !
SUZANNE, se retournant. — Vous êtes encore là, monsieur le vicomte !
LE VICOMTE. — Oui, je suis encore là... et je me dis... il n'y a qu'une chose qui expliquerait cette histoire.
suzANTCE. — Quelle histoire d'abord?...
LE VICOMTE. — Celle qui vient de se passer : votre refus... le petit mystère... et puis vos larmes... et puis l'état dans lequel vous êtes depuis un instant... Il n'y a qu'une chose qui expliquerait tout ça... Mais c'est tellement extraordinaire que je n'ose pas le dire.
guzAN.VE. — Vous faites bien.
LE VICOMTE. — C'est extraordinaire et c'est possible à la fois, parce que, avec les femmes, on ne sait jamais... En tout cas, ça aurait l'avantage de tout expliquer... Èh bien ! cette chose, c'est que vous soyez amoureuse de moi...
SUZANKE. — Moi, amoureuse de!...
Li VICOMTE. — C'est idiot, évidemment, mais avouez que ça explique bien...
SUZANNE. — Vous êtcs fou, n'est-ce pas?
LE VICOMTE, près d'elle fti re moment.
— Vou«- n'ét«s pas amoureuse de moi?... Vous ne l'êtes pas, c'est bien sûr ?
suzAN.s'E. — Oh ! oui, c'est... c'est bien BÛr... c'est bien sûr...
LE VICOMTE, la regardant. — Vous ne l'êtes pas ?
SUZANNE, hrvsqnement. — Eh bien !
oui... j'aime autant vous le dire. Ça n'en finirait plus... oui... je suis amoureuse rie vous... oui., otu... oui.,. El maintenant, allez voufc-en ! Allez-vous-cn !
LE VICOMTE, stupéfait tout de même.
— Vous m'aimez ?
SUZANNE. — Oui, je vous aime, {Lu^ montrant la porie.) Sortez !
LE VICOMTE. — Que c'est bête, mon Dieu, que c'est bête !
SUZANNE. — Vous n^allcz pas rester planté là, je suppose ^ 'ii je vous ai fait un pareil aveu, daii: : j moment d'éner vement, c'est peur CjUe vous me laissiez tranquille à parti" d'aujourd'hui, pour que vous ne m'adressiez plus la parole., pour que je ne vous vois plus enfin., oi; le moins possible...
LE VICOMTE. — Que c'est bête, mon Dieu, que c'est bête ! Et pourquoi vous êtes-vous monté la tête sur moi, je me ^e demande ?
SUZANNE. — Moi aussi.
LE VICOMTE. — Oh ! parbleu, je m'en doute MU peu.
suzANN-E. — Eh bien ! vous en avez de la chance !
LE VICOMTE. — Vous êtes romanesque.
Toutes les jeunes filles sont romanesques. Je suis le vicomte de Samblin, le dernier rejeton d'Une des plus vieilles familles de France. Tout ça vous a tourné la tête.
SUZANNE. — Oh ! bien ! la noblesse !... Ça m'est un peu égal, la noblesse... Je n'ai plus de famille, moi ; mais quand j'en avais une, elle était aussi noble que la vôtre.
LE VICOMTE. — Alors, il faudrait admettre que ce fût ma personne, que ce fût pour moi-même.
SUZANNE. — Nous n'alloiifi pas recommencer, n'est-ce pas ?
LE VICOMTE. — J'aime autant ça, d'ailleurs ! ça m'embête d'un côté, à cause de vous, mais de l'autre .côté, je suis flatté. J'avais déjà été aimé plusieurs fois, mais jamais pour moi-mêm.e.
SUZANNE. — Et votre femme, votre future femme, elle ne vous aime donc pas ?
LE VICOMTE. — Mais si, elle m'aime, comme je l'aime, comme on aime dans la province.
suzANi'TE. — C'est-à-dire que vous faites un mariage de convenance?
LE VICOMTE. — C'est ça.
SUZANNE. — Le hideux mariage de convenance?
LE VICOMTE. — J'espère qu'il ne sera pas hideux. Quant à vous, vous avez commis une faute, une grosse faute.
SUZANNE. — Vraiment?
LE vicoMTF. — A l'heure où vous vous étiez aperçue que vous m'aimiez...
SUZANNE. — A l'heure! Est-ce que vous dons un peu, nous allons voir ce qui va
croyez qu'on voit ça à une pendule? se passer. »
LE VICOMTE. — N'importe? vous au- Suzanne. — Non! C'est trop fort!
riez dû venir me le dire tout de suite. le vicomte. — Et j'irai plus loin, je
C'est stupide de cacher ces choses-là. Le vous aurais peut-être épousée.
SUZANNE. — Eh bien f oui... JE suis amotrecse de yoi:s„. oli. . oui..
premier qui est amoureux, devrait venir le dire à l'autre immédiatement. Si voue aviez agi ainsi à ce moment-là, les lettres de faire part n'étaient pas commandées, je n'avais pas donné ma parole, et je vous aurais répondu : o Eh bien ! atten-
SUZANNE. — Oh !
LE VICOMTE. — Parfaitement, moi, le vicomte de Samblin, j'aurais peut-être épousé la petite receveuse des postes de Pressi?ny. Ça aurait été un mariage très moderne... Par malheur... il est trop tard.
SUZANNE. — Vous tairez- VOUS à la fin!... Vous ne comprenez donc pas que c'est abominable ce que vous me dites!...
LE VICOMTE. — 11 est trop tard. N'en parlons donc plus... puisqu'il est trop tard. Et vous, qu'est-ce que vous aJlez faire?
suzAXN'E. — Est-ce que je sais?
LE VICOMTE. — Il y a bien une combinaison.
SUZANNE. — Une combinaison?
LE VICOMTE. — Il y a bien une combinaison qui arrangerait tout, mais vous ne voudriez probablement pas...
SUZANNE. — Une combinaison?...
LE VICOMTE. — Ce serait que voue deveniez... (// s'arrête.) Non, vous ne voudrez pas.
SUZANNE. — Que je devienne quoi?
LE VICOMTE. — Je vais toujoui-s vous le dire, vous en ferez ce que vous voudrez... Que vous deveniez ma bonne amie...
SUZANNE, indignée. — Par exemple!...
LE VICOMTE. — Ça arrangerait tout...
SUZANNE. — Vous perdez la tête,
n'est-ce pas? Pour qui me prenez-vous?
LE VICOMTE. — Ne vous fâchez pas ..
ne vous fâchez pas... Je cherche! Pa-rce que maintenant, après ce que nous nous sommes dit, je m'intéresse beaucoup à vous. Il y a entre nous un petit lien.,. On ne peut pas être mari et femme, on ne sera pas amant et maîtresse, et nous ne sommes tout de même pas des étrangers... nous sommes... quelque chose qui n'a pas de nom, mais qui est très gentil... Donnez-moi la main. Je vous laisse, mademoiselle Suzanne. (Fausse sortie, revenant brusquement.) Et savez-vous ce qu'il y a encore de j^lus bête dans cette histoirelà? Je vais me marier avec Hermance, dans trois semaines, n'est-ce pas? Eh bien! je suis convaincu que c'est un mariage qui ne sera pas heureux.
SUZANNE. — Mais...
LE VICOMTE. — J'en ai le pressentiment. Au revoir, mademoiselle Suzanne.
Au revoir!... C est réglé, c'est un mariage qui finira mal !
Il sort.
PAGENEL. — La moitié dune tasse, la moitié me slffira.